Mao proclame la République populaire de Chine, le 1er octobre 1949. Crédit : Domaine public

D’un point de vue marxiste, la révolution chinoise de 1949 est le deuxième événement le plus important de l’histoire de l’humanité, après la révolution russe de 1917. Elle a mené au renversement du capitalisme et à la fin de la domination impérialiste sur un immense territoire.

70 ans plus tard, la République « Populaire » de Chine est un Etat capitaliste et même une puissance impérialiste. Ici, nous n’aborderons pas le processus de restauration du capitalisme en Chine, qui s’est engagé à la fin des années 70. Cependant, ce processus lui-même ne peut être compris qu’en tentant compte des particularités de la révolution chinoise de 1949 [1].

Une semi-colonie

Au début du XXe siècle, la Chine est un pays très arriéré. De riches propriétaires terriens dominent l’économie et la société rurale. 10 % de la population possède près des deux tiers des terres. Les paysans pauvres sont contraints d’emprunter régulièrement aux grands propriétaires, à des taux d’intérêt pouvant atteindre les 150 %. Et quand le paiement ne vient pas, à cause d’une mauvaise récolte, le grand propriétaire peut saisir les terres.

Ce tyran local est aussi, souvent, le représentant officiel du pouvoir central. Il peut organiser de véritables milices chargées de faire régner l’ordre, son ordre. Ruinés, de nombreux paysans rejoignent alors ce tiers de la population chinoise qui ne possède aucune terre et qui est obligé de se louer comme ouvrier agricole pour des salaires de misère – ou d’émigrer vers les villes pour y chercher du travail.

A la fin du XIXe siècle, un embryon d’industrie moderne s’est développé dans les villes côtières, sous le contrôle des impérialismes européens, américain et japonais. Ceux-ci exploitent la main d’œuvre à bas prix qui fuit les campagnes et vient former une classe ouvrière peu nombreuse : quelques millions sur près d’un demi-milliard d’habitants.

Dans les deux premières décennies du XXe siècle, cette jeune classe ouvrière se développe et commence à s’éveiller, politiquement. En 1920, un Parti Communiste chinois (PCC) est fondé. Il s’inspire de la révolution russe de 1917. Le mot d’ordre de « révolution agraire » lui fournit une arme puissante pour se lier aux millions de paysans plongés dans la misère la plus noire.

La révolution chinoise et le stalinisme

Cependant, l’ascension du PCC, au début des années 20, côtoie un autre processus : la dégénérescence bureaucratique de la révolution russe. Abandonnant la politique adoptée sous Lénine, la bureaucratie stalinienne ressuscite la vieille théorie réformiste des « étapes ». Celle-ci affirme que dans les pays peu industrialisés, comme la Chine, la direction de la révolution – contre l’impérialisme et la grande propriété terrienne – doit revenir à la « bourgeoisie nationale ». Charge à elle de prendre le pouvoir et de développer une société capitaliste moderne, dans laquelle les communistes pourront ensuite préparer la révolution socialiste (renvoyée à un futur indéterminé).

En 1924, au seuil d’une révolution (qui commence en 1925), la direction de l’Internationale Communiste impose au PCC d’intégrer les rangs du Kuomintang (KMT), le parti nationaliste bourgeois. Les communistes chinois obéissent et se plient à la discipline du KMT.

Cependant, contrairement aux illusions des staliniens, et comme l’avait montré la révolution russe, la soi-disant « bourgeoisie nationale » est complètement liée à la grande propriété terrienne et aux puissances impérialistes. Elle est donc incapable de réellement les combattre. En fait, elle est même objectivement poussée à les défendre. Lorsqu’en 1927 une vague révolutionnaire déferle et menace à la fois l’impérialisme et les grands propriétaires terriens, le KMT se retourne contre les ouvriers et les paysans pauvres. Des milliers de communistes sont massacrés. Les survivants fuient alors les villes pour mener une guérilla [2].

D’alliances provisoires en rupture du « Front uni » formé face à l’invasion japonaise de 1937, la situation reste globalement la même durant toutes les années 1930 et pendant la Deuxième Guerre mondiale. En août 1945, les bombardiers américains vitrifient Hiroshima et Nagasaki. De son côté, l’armée soviétique écrase les dernières forces importantes de l’armée japonaise en Mandchourie. Alors, tout est en place pour que la guerre civile reprenne, en Chine, entre communistes et nationalistes.

La deuxième guerre civile

A l’époque, pourtant, l’URSS fait pression sur le PCC pour qu’il tente de constituer un gouvernement d’alliance avec le KMT. Mais le dirigeant du parti nationaliste, Tchang Kaï-chek, fait échouer les négociations et déclenche une nouvelle guerre civile en 1946. Il y est poussé par les grands propriétaires terriens, qui sont terrifiés par les souvenirs de la révolution de 1925-1927, et sont hostiles à toute réforme, aussi limitée soit-elle. Le KMT lance donc une offensive militaire tous azimuts contre les communistes.

Placé devant la menace de sa propre liquidation, le PCC est contraint de brandir l’étendard de la révolution agraire pour mobiliser la paysannerie. Un programme de partage des terres des plus riches propriétaires – et uniquement des plus riches – est adopté. Il s’agit, là encore, d’une conséquence de la vision stalinienne d’une alliance nécessaire avec la « bourgeoisie nationale progressiste », qu’il ne faudrait pas effrayer en s’attaquant à tous les grands propriétaires terriens.

Malgré son caractère limité, ce programme rencontre un immense écho. Un mouvement révolutionnaire des paysans pauvres émerge dans le nord de la Chine. Il dépasse complètement les cadres fixés par le parti. Des milices paysannes se forment spontanément, liquident les grands propriétaires terriens, puis partagent leurs terres entre paysans pauvres. Le PCC doit lutter pour reprendre le contrôle de ce mouvement – qui, dès lors, lui fournit une base de soutien massive, et qui se révélera invincible.

De son côté, le régime du KMT se désintègre. L’inflation est galopante, la corruption est généralisée. Un ministre vend même aux communistes les armes fournies par les Etats-Unis, avant de fuir à l’étranger ! Les armées de mercenaires du KMT fondent comme neige au soleil face à l’hostilité générale de la population. A l’inverse, chaque fois que le PCC et son Armée Populaire de Libération (APL) conquièrent un territoire, ils y distribuent la terre aux paysans pauvres. Dès lors, l’APL ne cesse de croître. Elle prend une à une toutes les grandes villes du nord du pays, puis conquiert en 1949 toute la Chine continentale. Tchang Kaï-chek s’enfuit sur l’île de Taïwan et se place sous la protection de la marine américaine.

« Nouvelle démocratie » ou renversement du capitalisme ?

A l’époque, cette situation est complètement inédite. Le parti communiste qui vient de prendre le pouvoir ne s’est pas appuyé sur la classe ouvrière, mais sur une armée de paysans pauvres. De fait, le PCC de 1949 n’a plus rien à voir avec celui de 1925-1927. Loin du parti ouvrier qu’il était lors de la première révolution, il est désormais presque uniquement composé de paysans et de militaires. Il s’est même consciemment abstenu de mobiliser la classe ouvrière : aucune grève d’ampleur n’a été organisée par le PCC pendant la guerre civile. En fait, la direction du parti ordonnait aux militants des villes de rejoindre la guérilla dans les campagnes, au lieu d’organiser les travailleurs industriels.

Le parti de 1949 est aussi complètement stalinisé. Il est passé par de nombreuses et sanglantes périodes de purges internes pour assurer l’autorité de son chef, Mao Zedong. Bien sûr, cette stalinisation s’exprime d’abord dans le programme du parti. Toujours influencés par la théorie stalinienne des « étapes », les dirigeants du PCC de 1949 ne veulent pas renverser le capitalisme : ils veulent, au contraire, le construire ! Aussi cherchent-ils à mettre en place un gouvernement de coalition avec des partis bourgeois. C’est ce qu’ils appellent la « Nouvelle démocratie », conçue comme le préalable à une évolution future vers le socialisme.

Cependant, lorsque Mao prend le pouvoir, ce programme est en contradiction totale avec la réalité. La bourgeoisie chinoise est incapable de lutter contre l’impérialisme et la grande propriété terrienne, dont elle est complètement dépendante. Loin de vouloir une alliance avec les communistes pour construire un capitalisme « réellement démocratique », la bourgeoisie chinoise espère revenir au pouvoir sur les chars d’une armée d’invasion américaine. Si quelques vieux intellectuels bourgeois acceptent de participer aux premiers gouvernements de la République populaire de Chine, la majorité de la bourgeoisie fuit à Hong Kong ou à Taïwan (en emportant avec elle ses capitaux) ou reste sur place dans l’intention de saboter l’économie. Cette contradiction entre le programme du PCC et la réalité devient une question de vie ou de mort pour le nouveau régime lorsque la guerre de Corée (1950-1953) place l’armée américaine directement sur la frontière chinoise.

Face à la menace de son renversement imminent, le PCC est obligé de s’attaquer frontalement à la bourgeoisie chinoise. Le programme de 1949 et ses « décennies » de capitalisme « parrainé » par l’Etat sont jetés aux orties. L’économie est collectivisée à marche forcée. Au milieu des années 1950, le capitalisme a été liquidé en Chine. Les premières bases du développement rapide de la société chinoise, grâce à la planification de l’économie, sont posées. Mais cela a été réalisé de façon bureaucratique, en s’assurant à chaque étape que la classe ouvrière et la paysannerie ne jouaient pas de rôle politique indépendant de la bureaucratie du PCC.

L’Etat qui sort de cette révolution n’est pas la démocratie ouvrière qu’était la Russie de 1917. Il est, au contraire, calqué sur la Russie stalinienne de 1949, avec ses camps, sa police politique et ses déportations. D’emblée, il s’agit d’un Etat ouvrier déformé par le bureaucratisme. De cette déformation initiale découlera le danger d’une restauration du capitalisme – à l’initiative de la bureaucratie elle-même. C’est chose faite, 70 ans après la révolution de 1949, bien que l’actuelle dictature bourgeoise se cache toujours sur les oripeaux du maoïsme. Tôt ou tard, ce masque sera déchiré par l’immense classe ouvrière chinoise, dont le réveil politique et social fera trembler le monde entier.


[1] Lire l’article Origines et conséquences de la restauration capitaliste en Chine de nos camarades français

[2] Lire notre article La révolution chinoise de 1911-1927