Source: Bisnow/Ian Johnston

Une grève des loyers s’annonce alors que la COVID-19 plonge des milliers de personnes dans la crise

Des millions de travailleurs ont perdu leur revenu en raison de fermetures, de mises à pied et de congés sans solde dus à la COVID-19. En plus du stress et de l’incertitude qui accompagnent une pandémie, beaucoup de ces travailleurs ont une autre question en tête : comment payer le loyer? De ce fait, un mouvement de grève des loyers a surgi spontanément, s’étendant dans tout le pays. Des groupes en ligne se sont formés, rassemblant des milliers de locataires. Ce mouvement est une fantastique démonstration du pouvoir que détiennent les travailleurs, et a mené à une prise de conscience de l’injustice inhérente à l’exploitation capitaliste.

Mais comment la grève des loyers peut-elle réussir? Pour être victorieuse, la grève ne peut être menée de manière isolée, mais doit être élargie pour inclure le plus grand nombre possible de locataires. L’isolement et l’atomisation de la lutte représentent un réel danger, qui conduirait à la défaite du mouvement. Afin d’élargir la lutte, il est impératif d’établir une liste de revendications plus générales. La grève ne peut être une fin en soi, mais doit être un moyen de parvenir à une fin. Un mouvement de masse de non-paiement, lié à des revendications explicites, est bien plus efficace que des individus isolés essayant chacun de s’opposer à leur propre propriétaire. Les locataires détiennent un pouvoir énorme dans la société, un pouvoir qui a le potentiel de s’opposer radicalement à celui des propriétaires et du gouvernement et à l’ensemble du système capitaliste.

Une crise écrite dans le ciel

Comme pour beaucoup d’autres enjeux s’étant enflammés dans ces dernières semaines, les racines de la grève des loyers ne se trouvent pas seulement dans la pandémie de COVID-19, mais dans les conditions de vie endurées par de nombreux locataires canadiens avant son éclosion. De nombreux locataires à travers le pays souffrent depuis des années de problèmes liés à la hausse des loyers, à l’insécurité en matière de logement et à l’embourgeoisement. Selon l’indice UBS Global Real Estate Bubble Index, Toronto est devenu le deuxième marché du logement à la croissance la plus rapide au monde, tandis que Vancouver se classe actuellement au sixième rang. Conséquemment, de nombreux résidents, en particulier des jeunes, ont dû endurer des loyers exorbitants et des conditions de logement déplorables. Si l’on ajoute à cela la statistique choquante selon laquelle plus de la moitié des Canadiens vivent d’un chèque de paye à l’autre, la réalité est que beaucoup de ceux qui ne paye pas leur loyer le font par nécessité et non par choix (une analyse complète du paysage politique canadien, tant avant qu’après la pandémie de COVID-19, peut être consultée ici). Bien que la COVID-19 ait été l’étincelle mettant le feu aux poudres, la crise des loyers était en préparation depuis longtemps

Le 9 avril, Statistique Canada a indiqué que le Canada avait perdu 1 011 000 emplois en mars, soit près de huit fois plus que le pire mois jamais enregistré. Beaucoup d’autres emplois seront perdus dans les mois à venir avec l’effet domino sur l’économie qu’aura le virus. Ce sont ces travailleurs qui se retrouvent coincés entre des loyers démesurés d’un côté et une aide gouvernementale faible et inefficace de l’autre.

Le premier plan d’aide du gouvernement Trudeau est allé directement à la classe capitaliste sous la forme d’un prêt de 10 milliards de dollars accordé aux banques et aux propriétaires d’entreprises, tandis que l’aide immédiate aux travailleurs s’élevait à un maigre 5 millions de dollars sous la forme de réformes de l’assurance-emploi. Même avec la Prestation canadienne d’urgence présentement mise en place, un tiers des chômeurs canadiens sont exclus du programme, et de nombreux travailleurs se retrouvent sans salaire, des semaines après le début de la crise, sans savoir combien d’argent sera versé par le gouvernement et quand il sera disponible. Pendant ce temps, l’allocation d’urgence maximale proposée de 2000 dollars par mois est éclipsée par le véritable coût de la vie pour de nombreux Canadiens – par exemple, à Toronto, le loyer moyen a grimpé à 2300 dollars par mois. Avec peu ou pas d’aide du gouvernement, et des patrons et des propriétaires qui exigent leurs profits, il n’est pas étonnant que les locataires aient commencé à prendre les choses en main.

Qu’est-ce qu’une grève des loyers, et comment gagner?

Une grève des loyers est le refus conscient, organisé et coordonné de payer le loyer. C’est un outil des locataires pour lutter contre les propriétaires. Ce mouvement souligne implicitement que le logement est un droit de la personne, en plus d’affirmer que les besoins des locataires travailleurs sont plus importants que les profits de la classe des propriétaires. Au-delà de la question des loyers, une éventuelle grève des loyers aurait le potentiel de déclencher un mouvement plus large contre les capitalistes qui font passer les profits avant les besoins des gens.

Tout comme une grève économique sur un lieu de travail, une grève des loyers ne sera jamais fructueuse en tant qu’action individuelle. Les locataires isolés qui refusent de payer leur loyer n’ont pas le pouvoir de lutter seuls contre les propriétaires, ou de se protéger contre les représailles de l’État et des intérêts capitalistes qu’il représente. Les amendes, les sanctions et les évictions ont des conséquences réelles, et le choix de ne pas payer son loyer ne peut être motivé uniquement par un argument moral abstrait. Comme pour une grève sur un lieu de travail, l’objectif est de gagner.

Pour organiser efficacement la grève des loyers, des comités de locataires doivent être formés pour unir les locataires individuels et fournir une direction démocratique au mouvement. Avec la technologie disponible aujourd’hui, il serait plus que possible d’organiser des assemblées démocratiques où les tactiques, les enjeux soulevés et les revendications pourraient être décidés par les locataires de toute la ville et de tout le pays. Cela pourrait constituer la base d’un syndicat de locataires, qui coordonnerait la présentation de revendications aux propriétaires et au gouvernement. Nous avons besoin d’une organisation collective qui peut démocratiquement appeler à une grève des loyers si nos demandes ne sont pas satisfaites, et ne mettre fin à la grève que lorsque nous aurons collectivement décidé que nous avons atteint nos objectifs. Cela donnerait à la grève un caractère organisé, ce qui pourrait convaincre beaucoup de gens du sérieux et du professionnalisme de la lutte, en plus des bonnes chances qu’auraient les locataires d’en sortir victorieux.

Collectiviser ainsi le mouvement permettrait également de se protéger contre les tentatives des propriétaires de corrompre les dirigeants de la grève. Lorsque les propriétaires, ou d’autres membres de la classe capitaliste, verront un mouvement prendre de l’ampleur, ils tenteront de l’écraser et de le faire dérailler par tous les moyens nécessaires. Lorsqu’ils reconnaîtront que leurs représailles sous forme d’attaques directes (évictions, amendes, arrestations, etc.) ne font que provoquer le mouvement, ils se serviront d’une autre tactique : celle « d’acheter » la direction du mouvement pour la pousser à se soumettre. En proposant des concessions ciblées aux militants les plus combatifs du mouvement, la classe des propriétaires tentera de le saper par le haut. Cette tactique est déjà utilisée aujourd’hui, avec le traitement sélectif, par les propriétaires, des locataires les plus combatifs de leurs immeubles. Les lecteurs devraient être méfiants quant aux gains du mouvement quand des témoignages sur des gels sélectifs de loyers et des traitements préférentiels continuent d’être publiés sur les groupes de coordination en ligne. Une concession gagnée pour une mince couche de la classe ouvrière peut être retirée par les capitalistes dès que le mouvement s’éteint. Des victoires généralisées ne peuvent être remportées que par un mouvement coordonné et combatif de locataires en grève.

Un ensemble de revendications pour la grève des loyers, visant à la fois les propriétaires et le gouvernement, pourrait inclure :

  • Un moratoire immédiat sur le paiement des loyers et les services pour la durée de la crise de la COVID-19, que le locataire soit licencié ou non.
  • L’interdiction de toute éviction ou menace d’éviction.
  • L’exécution de tous les travaux d’entretien nécessaires, tels que décidés par les locataires organisés collectivement.
  • L’interdiction des coupures de courant.
  • Une réduction des loyers.
  • Plein salaire pour tous les travailleurs pendant la période de quarantaine. Personne ne devrait être contraint de mettre en danger sa santé et sa sécurité par crainte de précarité financière.
  • La fermeture de tous les lieux de travail non essentiels. Les travailleurs doivent décider eux-mêmes quelles sont les industries réellement essentielles. Double salaire comme prime de risque pour les travailleurs des industries essentielles. 
  • Mettre fin au scandale de l’itinérance, les sans-abris étant encore plus vulnérables pendant la pandémie. Exproprier les propriétés spéculatives et les hôtels vides afin de fournir un logement sûr aux personnes mal logées ou sans logis.
  • Après la pandémie, un programme massif de construction de logements sociaux abordables avec des loyers adaptés au revenu.
  • Un objectif final de nationalisation des promoteurs immobiliers sous le contrôle des travailleurs et des locataires, pour mettre fin au contrôle parasitaire et à l’exploitation par les propriétaires fonciers.

Une grève des loyers est une lutte qui doit être planifiée soigneusement, stratégiquement et démocratiquement par les participants. Elle doit chercher à étendre ses revendications et son initiative à tous les secteurs de la classe ouvrière, à mettre le pouvoir entre les mains de la majorité ouvrière de la société. Cependant, nous réitérons que la grève elle-même ne doit pas être considérée comme une fin, mais plutôt comme un moyen. Le but de la grève ne devrait pas seulement être de protéger les locataires pendant la période de pandémie, pour ensuite redonner le pouvoir à la classe des propriétaires et revenir à la normale. La « normale » a changé, et de toute façon, ce qui était « normal » pour beaucoup de gens avant la crise était déjà intenable. Le mouvement de grève des loyers a le potentiel de dépasser la simple nécessité immédiate dont elle est issue et de se greffer aux autres luttes importantes des travailleurs. Pour remporter la victoire, nous devons mobiliser le pouvoir de la classe ouvrière!