Il y a une immense crise dans la société québécoise. Cette dernière s’est nettement manifestée dans le profond marasme politique qui fait rage actuellement dans la province. L’insatisfaction découlant du désormais haï gouvernement libéral a atteint un niveau record. Pourtant, aucun des partis de l’opposition n’a été formellement en mesure de capitaliser ce mécontentement massif. De récents sondages nous ont démontré régulièrement que le mécontentement envers le gouvernement du Québec est partagé à près de 80% de la population. Jean Charest a obtenu le titre du Premier Ministre le plus impopulaire de l’histoire de la province. Ceci apporte incontestablement de grandes opportunités pour Québec Solidaire, le seul parti qui refuse toutes mesures d’austérité du gouvernement et le seul parti qui propose une vision alternative.

En novembre, une étude menée par Léger Marketing a établi que le taux de mécontentement envers le gouvernement actuel était de 78% et seulement 2% des Québécois se disaient totalement satisfaits du gouvernement. L’étude démontrait aussi que seulement 16% des répondants pensaient que Jean Charest était le plus apte au poste de Premier Ministre, mais seulement 22% ont convenu que la chef du Parti Québécois Pauline Marois serait une meilleure option. 43% ne savaient pas, ou ont simplement refusé de répondre à la question. Qu’est-ce que toutes ces statistiques nous font voir, autrement qu’une confirmation qu’il y a d’énormes turbulences dans la société?

Pour faire face à la récession mondiale, les mesures d’austérité qui nous ont été proposées pour résoudre la dette record et le déficit ont été accueillies avec une hostilité complète par la classe ouvrière. La classe ouvrière est en entière opposition à l’agenda d’austérité mené par le gouvernement libéral et soutenu par le PQ et l’ADQ. Québec Solidaire n’a toutefois pas été capable de capitaliser ce mécontentement populaire aussi. Mais pourquoi? Qu’est-ce que peut faire Québec Solidaire (étant le seul parti qui rejette les attaques envers notre niveau de vie) pour cristalliser le mécontentement en un soutien politique? Les travailleurs sont clairement à la recherche d’une alternative politique aux réductions proposées, mais ne voient pas de solutions de rechange viables.

Le Parti Libéral : vacillant au sommet

Le mécontentement envers le gouvernement et leurs programmes de réduction n’est pas quelque chose de nouveau. Depuis que les Libéraux ont été élus, ils ont fait face à une opposition massive. Charest a été élu une première fois en 2003 sur un programme de réformes des soins de santé, de réductions des impôts, de réductions des dépenses et de réduction de la taille du gouvernement. Si son gouvernement a défait le PQ, ce n’est pas parce que les travailleurs étaient en faveur de réductions ou parce qu’ils rejetaient expressément le séparatisme, mais parce qu’ils étaient fatigués des coupures que le PQ avait poussé par le biais et sous le couvert de « l’unité nationale ».

Les libéraux avaient de vastes plans pour couper dans le Code du Travail ; réduire les impôts des grandes sociétés et couper les régulations gouvernementales sur les industries (tout pour rendre le Québec plus compétitif sur le marché mondial toujours plus concurrentiel). À mi-chemin de leur premier mandat, ils se savaient déjà plus impopulaire que tout autre gouvernement au Québec. Faisant face au mécontentement massif des travailleurs et des étudiants qui menèrent bon nombres de manifestations et de grèves, les élections de 2007 ont eu droit à des résultats choquants. Capitalisant sur ce mécontentement, le parti de droite populiste, l’ADQ, est passé de cinq à 41 sièges, leur donnant ainsi l’opposition officielle et à peine sept sièges de moins que les dirigeants libéraux.

L’élection forcée de 2008 a pour sa part aussi donné des résultats choquants. Les libéraux de nouveau ont eu le pouvoir, mais leur victoire était fondée non pas sur une popularité, mais plutôt sur une apathie ; l’élection de 2008 a vu la plus faible participation électorale depuis 1927. Ayant pris goût à la solution de droite aux problèmes de la société québécoise, des centaines de milliers d’électeurs de la classe ouvrière ont abandonné l’ADQ avec dégoût, les décimant à seulement sept sièges. Ces électeurs cependant n’ont trouvé réconfort dans aucun des partis traditionnels, le PQ, comme les libéraux, ont perdu des voix. Pendant ce temps, Québec Solidaire a remporté une première victoire électorale avec l’élection d’Amir Khadir dans la circonscription de Mercier à Montréal.

Le tableau général des sept ou huit dernières années est un de tumultes et les élections des dernières années reflètent cet état d’esprit. Pendant presque toute cette période, les libéraux se sont accrochés au pouvoir grâce à l’apathie, l’incapacité de l’opposition de capitaliser sur la solution et l’absence d’une véritable alternative pour nous sortir de cette impasse.

Parti Québecois, Parti Bourgeois!

Le PQ, l’opposition traditionnelle des libéraux, a eu droit à des conditions incroyablement favorables, mais ils ont été incapables de tirer profit de l’opposition populaire au gouvernement. Comment peut-on l’expliquer? La raison est la même pour laquelle les gens détestent les libéraux. Les travailleurs québécois méprisent les libéraux parce qu’ils poursuivent un programme de réduction de leur niveau de vie. Le PQ est à peine plus apprécié parce que fondamentalement, le Parti Québécois poursuit ce même programme.

Alors que les patrons ont fait pression pour des réductions, les travailleurs ont cherché une solution de rechange. La pression dans la société est considérable et la situation, normalement tempérée, a été contrainte à une crise politique. Le mécontentement record relié au gouvernement libéral a bien évidemment créé une condition très favorable pour le PQ. Les patrons se sont de toute évidence rendus compte que le gouvernement libéral n’est pas malléable et doit être remplacé préférablement par un parti qui puisse maintenir un certain support à la population. Ils ont besoin d’un gouvernement fort qui peut avec succès briser la résistance ouvrière et faire passer un programme encore plus austère. Le PQ veut remplir ce rôle et rampe aux pieds des capitalistes du Québec pour l’obtenir.

Le PQ a clairement renoncé à son héritage socio-démocrate en mars dernier quand ils ont proclamé qu’ils croyaient à la création individuelle de la richesse et non à la création de la richesse collective. La situation a déchiré l’ « unité nationale » du PQ obligeant la direction du parti à abolir sa faction de commerçants syndicalistes SPQ-Libre après avoir sévèrement critiqué Pauline Marois et son orientation vers le Front Commun du secteur public. C’est la pression de la classe qui a forcé le Parti Québécois à en arriver à cette situation. À bien des égards, ils ont été contraints à se tirer une balle dans le pied. La seule façon d’apaiser la classe dirigeante pour le PQ est de se distancer du mouvement syndical, mais la seule façon d’être populaire serait de fusionner avec les syndicats et de mener la contre-attaque en réponse aux sombres coupures. La question de classe a rangé le PQ de côté révélant clairement que le Parti Québécois représente en fait : les patrons francophones.

Les patrons unis pour l’austérité, la classe ouvrière résiste

L’agenda de coupures du Parti Libéral a été moins bien réussi que ce que les patrons avaient espérés. Les libéraux ont dû jouer d’équilibre entre les besoins capitalistes et ce que la classe ouvrière permet. Même le plus récent budget, aussi draconien que cela peut être, n’est qu’une goutte dans l’océan comparé à ce que le capitalisme a besoin et ce qui arrivera si l’un des partis capitalistes arrive à détenir encore le pouvoir. Les libéraux ont été forcés à se rétracter dans leur tentative de convertir 103 M$ de bourses en prêts en 2005 par une grève générale des étudiant.e.s. Ils ont été obligés de renoncer à leur tentative d’imposer des frais de soins de santé. Dans de nombreuses luttes défensives, les travailleurs.ses et les étudiant.e.s ont bravé contre de nombreuses attaques à leur niveau de vie. Le pouvoir de la classe ouvrière, même si elle est politiquement affaiblie parce qu’il n’y a pas de parti pour la représenter, est présenté comme une force énorme dans la société québécoise. Mais parce que la classe ouvrière n’a pas de parti représentatif, l’apathie a atteint son plus haut niveau de tous les temps et tous les grands partis politiques sont très impopulaires. C’est ainsi que l’ambiance cynique envers la politique et les partis politiques en général est exprimée. Cette situation peut conduire à toutes sortes d’étranges formations de droite ou de gauche visant à combler le fossé. Nous avons vu l’une de ces étranges formations de la droite en 2007, lorsque l’ADQ est venu près de former le gouvernement.

La classe dirigeante a également du mal à trouver une alternative viable pour remplacer les libéraux ternis. Ils ont besoin d’un parti qui puisse se faire élire, ayant au moins un semblant de soutien envers les masses et de faire passer les réductions impitoyables nécessaires à leur activité. Cela en est tellement drastique que les capitalistes, des deux côtés de la question nationale, ont ouvertement parlé de briser le statu quo dans le débat sur cette question pour s’attaquer aux « vrais défis » dans la société québécoise.

C’est la raison d’existence du populisme de droite (RLQ, ADQ) que nous avons vu dernièrement et par les années passées. Le RLQ est un groupe d’individus de droite provenant de l’ADQ, du Parti Conservateur fédéral, du Centre Manning et de l’Institut Fraser. Ils se tiennent debout pour mettre de côté la question nationale et pour diviser la politique entre gauche et droite, eux étant sur la droite bien évidemment. Toutefois, il n’y a pas que les capitalistes fédéralistes qui ont évolués vers la mise en avant d’une politique de classe (attaquant la classe ouvrière) comme principale priorité. Les effets de la « grande récession » ont même amené la chef du PQ Pauline Marois à dire : « En ces temps de crise économique, ce n’est pas le bon moment pour parler de souveraineté». Des sections importantes de la classe dirigeante (autant fédéralistes que nationalistes) envisagent de s’unir pour attaquer les « vrais problèmes » qui selon eux existent dans la société québécoise. Cela était clairement le sens de « Pour un Québec lucide », le manifeste publié par Lucien Bouchard et ses alliés en 2005 qui déclarait : « Certains membres de notre groupe sont en faveur de la souveraineté, d’autres croient que l’avenir du Québec sera mieux assuré au sein du Canada. En dépit de ces différents points de vue, nous sommes tous certains que peu importe les choix que posent les Québécois, les défis auxquels nous sommes confrontés sont les mêmes. » L’ADQ fait incontestablement partie de cette tendance. Plus récemment, l’ex-ministre péquiste, François Legault songeait à la création d’un nouveau parti de droite qui mettrait de côté la question nationale au Québec. Tout ce que ces exemples nous démontrent, c’est qu’à la fin de la journée, les patrons ont beaucoup plus en commun entre eux qu’ils en ont avec les travailleurs de leurs nationalités respectives.

Le pouvoir des syndicats

Tous ces développements apportent de grandes opportunités pour Québec Solidaire. Un récent sondage Léger a révélé que tous les politiciens au Québec ont connu une baisse de popularité, tous sauf Amir Kadir considéré comme le politicien le plus populaire dans la province. Le malheur est que ce soutien est clairement inégal puisque l’appui de QS plane encore autour 8-10% dans la plupart des sondages. Pourquoi la popularité d’Amir Khadir ne se transfère t-elle pas dans une augmentation similaire du soutien au parti dans son ensemble?

Québec Solidaire est un très petit et très récent parti. Il ne possède pas de liens avec le mouvement syndical et n’a aucune racines profondes dans le mouvement. Leurs ressources sont donc extrêmement limitées, tant en terme d’argent que de capacité de mobilisation. Lorsqu’ils se sont réellement mobilisés pour les élections, ils se sont concentrés essentiellement sur quelques circonscriptions clés où ils avaient une chance de gagner, par exemple lors des dernières élections lorsque Amir Khadir a été élu dans la circonscription de Mercier, ou lors de leur première participation aux élections partielles où Manon Massé a recueilli 22% des voix. La principale question est une question de mobilisation de la puissance. Toutes les meilleures politiques du monde sont pour la plupart inutiles si leurs messages ne peuvent être transmis aux millions d’électeurs de la province qui se retrouvent coincés entre les capitalistes et le gouvernement et ne trouvant aucune alternative politique.

Les travailleurs sont bien assurément à bout et fatigués de ce débat stérile « fédéralistes versus nationalistes » quand, à la fin de la journée, à la fois les libéraux et le PQ sont l’expression de coupures dans leur standard de vie. Québec Solidaire ne doit pas être entraîné dans ce marécage, à l’essence, ça ne fait que diminuer leur support en les faisant paraître simplement comme la croupe gauche du PQ. La seule façon de miner le PQ, c’est de les exposer en se tenant debout pour des politiques claires qui profitent à la classe ouvrière, que le capitaliste PQ, en particulier dans les conditions économiques actuelles sera contraint de s’opposer. Par conséquent, Québec Solidaire doit clairement placer au centre de sa campagne des politiques précises profitant à la classe ouvrière, se battre contre les trois principaux partis capitalistes et proposer des solutions socialistes à la crise économique.

Le climat actuel est extrêmement propice à la création d’un parti de travailleurs au Québec et les conditions sont très favorables pour Québec Solidaire pour devenir ce parti. Si le PQ est élu à la prochaine élection (une possibilité très probable), ils seront détestés par les syndicats, car un gouvernement péquiste serait obligé de mettre en œuvre toutes sortes de coupures et de mesures d’austérité. La base des syndicats a déjà tourné le dos au Parti Québécois et elle est à la recherche d’une alternative politique.

Les syndicats au Québec représentent une force pesante. Ils représentent 40% de tous les travailleurs de la province, un nombre que même Marx pensait impossible d’obtenir sous le capitalisme. Si Québec Solidaire s’unis avec les syndicats, il y aurait alors création de comités de mobilisation déjà existants dans toutes les régions du Québec. La démocratie interne serait également beaucoup plus riche et plus vivante. Chaque syndicat, élisant des délégués à chaque réunion de QS pour façonner les politiques du parti, fournirait une base très stable avec un intérêt direct dans la lutte contre le système afin de protéger leur niveau de vie.

2010 a vu sa part de grandes manifestations au Québec dont les plus importantes étaient de loin celle organisées par les syndicats. Les 75 000 travailleurs qui marchèrent pour le Front Commun en Mars, les 25 000 du 1er mai et les 10 000 qui défilèrent pour appuyer les employés en lock-out du Journal de Montréal ; toutes ces manifestations nous ont démontré la capacité des syndicats à mobiliser les masses. Ceci, combiné avec Québec Solidaire, pourrait créer une véritable alternative pour les travailleurs qui sont pris en tenaille par la crise et qui cherchent un moyen d’en sortir. Cela devrait être assez simple à réaliser puisque les principaux syndicats et Québec Solidaire se battent pour les mêmes choses et ont de nombreuses campagnes similaires les unes aux autres. La création d’un parti travailliste réel au Québec, pour la toute première fois, et organiquement lié aux syndicats, voudrait dire que ce dit parti possèderait la force pour répandre son message partout au Québec.