Manifestation à Iqualuit. Crédit : Vincent McDermott/Postmedia

Le meurtre de George Floyd par la police a fait des vagues partout dans le monde. 

Des manifestations ont éclaté presque partout pour exiger l’égalité raciale, la fin de la violence policière et l’abolition pure et simple des services de police, y compris au Canada.

Au cours des deux dernières semaines, des manifestations antiracistes ont eu lieu dans des dizaines de villes et villages canadiens avec des dizaines de milliers de participants. Les grandes villes comme Toronto et Montréal ont l’habitude de voir des manifestations, bien qu’elles ne soient pas de cette ampleur et de ce niveau de conscience politique. Cependant, des manifestations ont également éclaté dans de nombreuses petites villes, dont beaucoup n’ont pas connu de manifestations de quelque ampleur que ce soit depuis des années, voire des décennies. Dans l’ensemble du Canada, le mouvement déclenché par l’assassinat de Floyd est peut-être déjà le plus important et le plus étendu de l’histoire moderne du pays.

Les grandes villes

Le 7 juin, c’est à Montréal qu’a été organisée l’une des plus grandes manifestations à ce jour, dépassant le nombre de participants de la manifestation du 31 mai. Au moins 10 000 personnes y ont participé, ce qui est probablement une sous-estimation. La violente manifestation prévue par certains ne s’est jamais matérialisée, à l’exception d’une boîte aux lettres qui a été renversée. La police, cependant, a quand même fini par déclarer la manifestation illégale, dispersant les manifestants à l’aide de gaz lacrymogènes plus tard dans la soirée.

À Edmonton, la police estime que plus de 15 000 personnes ont participé à la manifestation du 6 juin, l’une des plus importantes de l’histoire récente de cette ville. Les manifestants se sont rassemblés à 16h30, et certains ont défilé jusqu’à passé 23h. À Calgary, quelque 4000 personnes ont participé à une manifestation le même jour, après avoir tenu des manifestations les 31 mai, 1er juin et 3 juin, de plus en plus larges à chaque fois.

Vancouver a organisé des manifestations les 5 et 6 juin. Le 5, entre 5000 et 10 000 personnes se sont rassemblées dans le centre-ville. En prévision de la manifestation, les propriétaires de commerces ont fermé les devantures de leurs magasins, bien qu’aucun pillage ou dommage matériel n’ait finalement eu lieu.

De toutes les grandes villes du Canada, seule Toronto a connu une baisse de participation par rapport à la semaine précédente, bien que des milliers de personnes aient encore participé aux manifestations des 5 et 6 juin. Cette baisse est due en partie à de fausses informations dans les médias sur une éventuelle émeute, qui ont fait peur à quelques participants, ainsi qu’à diverses organisations qui ont répandu des rumeurs infondées sur les manifestations.

Des camarades de Fightback à la manifestation de Toronto.

Il est intéressant de souligner que les manifestations de Toronto ont été les plus petites de toutes les grandes villes – et même plus petites que certaines petites villes – bien qu’il s’agisse de la plus grande ville du Canada et qu’elle abrite de nombreuses organisations militantes et personnalités de « gauche » du pays.

Les militants de Fightback et de La Riposte socialiste se sont joints aux manifestations dans presque toutes les grandes villes. Dans de nombreux cas, nous avons mené des chants tels « Une solution, révolution » et « Abolissons la police », rejoints par des centaines de personnes au cours de la marche. Dans certaines villes, les manifestants ont afflué à la table de La Riposte socialiste, impatients de s’engager dans le mouvement. Dans tous les cas, les militants ont remarqué un intérêt sans précédent pour la politique révolutionnaire. Ces dernières semaines, des dizaines de personnes ont demandé à rejoindre « les marxistes », tandis que des centaines de journaux de Fightback et de La Riposte socialiste ont été vendus, ce qui témoigne d’un radicalisme grandissant.

Les petites villes et les villages

Cependant, la véritable signification du mouvement actuel réside dans la participation des petites villes et des villages du Canada – dont beaucoup n’ont pas vu de manifestations depuis des années, sans parler de manifestations de cette taille.

Des manifestations ont eu lieu à Saskatoon, Moncton, Fredericton, Charlottetown, Burlington, Barrie, Thunder Bay, London, Guelph, Peterborough, Niagara Falls, Rimouski, Sherbrooke, Prince George, Cloverdale, Lethbridge, Red Deer, Lloydminster et Iqaluit, pour ne citer que quelques villes. En fait, presque toutes les villes canadiennes de plus de 50 000 habitants ont organisé au moins une manifestation au cours des deux dernières semaines.

À Burlington, Ontario, une ville de 200 000 habitants, la police estime que jusqu’à 10 000 personnes ont participé à une marche organisée le 4 juin, soit 5% de la population de la ville. À Guelph, en Ontario, où vivent 135 000 personnes, au moins 5000 ont participé à une manifestation le 6 juin – la plus grande manifestation de la ville depuis les « Metro Days of Action » de la fin des années 90, si ce n’est la plus grande jamais organisée. À Thunder Bay, Ontario, une ville de 110 000 habitants, une ville du nord de l’Ontario ayant un passé de brutalité policière contre les peuples autochtones, quelque 2000 personnes ont participé à une manifestation le 5 juin. À Niagara Falls, Ontario, des centaines de manifestants ont marché près de la frontière américaine, et ont salué les manifestants de l’autre côté de la frontière à Niagara Falls, dans l’État de New York. Ceux du côté canadien portaient une grande banderole sur laquelle on pouvait lire « One Voice Two Countries » (« Une voix, deux pays »).

En Alberta, parfois surnommée « le Texas du Canada », des manifestations ont eu lieu dans neuf des dix plus grandes villes de la province. Parmi ces villes figurent Fort McMurray, où se trouve le « champ pétrolifère » du Canada, où 1000 personnes ont participé à une manifestation le 6 juin, et Red Deer, qui a organisé trois manifestations jusqu’à présent.

Des manifestations ont aussi eu lieu dans le lointain nord du Canada. À Iqaluit, au Nunavut, où vivent 7000 personnes, des centaines de personnes se sont rassemblées pour manifester le 5 juin. Cette manifestation a pris une importance particulière : quelques jours auparavant, un Inuk de Kinngait, au Nunavut, avait été frappé intentionnellement par un véhicule de police – une expérience bien trop familière pour la population inuite du Canada.

La liste pourrait s’allonger.

Un mouvement qui s’est fait attendre

Le mouvement de protestation qui a débuté à Minneapolis s’est répandu à travers le Canada à un rythme effréné et rien n’indique qu’il s’essouffle. Comment en sommes-nous arrivés là?

Le premier ministre du Québec, François Legault, a déclaré récemment qu’ « il n’y a pas de racisme systémique au Québec ». Le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, a déclaré que le Canada n’avait pas les « racines profondes et systémiques » du racisme comme aux États-Unis, avant de revenir sur ses propos sous la pression de l’opinion publique.

En réalité, le Canada a une longue histoire de brutalité policière contre les minorités raciales – un problème qui continue à ce jour. L’incident de Kinngait n’est pas unique, pas plus que le cas de Chantel Moore, une femme autochtone de 26 ans tuée par la police au Nouveau-Brunswick après un « contrôle de bien-être », ou celui de Regis Korchinski-Paquet, une femme afro-autochtone qui est tombée d’un balcon et en est morte après une interaction avec la police à Toronto.

La colère ressentie par les minorités ethiniques au Canada s’est accumulée depuis des années – une colère provoquée non seulement par un système policier raciste, mais aussi par la discrimination en matière de logement, d’accès à l’emploi et le racisme « occasionnel » vécu au cours d’une journée moyenne. Ajoutez à cela la pandémie de coronavirus, qui touche de façon disproportionnée les communautés racisées, et les retombées économiques qui en découlent, et vous obtenez une recette pour l’explosion sociale.

Cependant, le mouvement actuel ne ressemble à aucun autre avant lui. En 2019, une manifestation de 1000 personnes serait considérée dans la moyenne selon les normes de Toronto ; en 2020, c’est devenu une petite manifestation… selon les normes de Burlington. À Fort McMurray, une manifestation de n’importe quelle taille serait considérée comme un événement exceptionnel en temps normal.

De plus, ce mouvement est remarquable non seulement par son ampleur, mais aussi par le bond spectaculaire dans la conscience politique qu’il représente.

Par le passé, il n’était pas rare que la « redevabilité » ou le licenciement de policiers individuels soient revendiqués lors de manifestations. Aujourd’hui, de telles mesures sont à peine un compromis. À leur place, les revendications de coupure dans le financement, voire d’abolition de la police, ont pris le devant de la scène. Lorsqu’un poste de police est incendié, l’action est considérée avec compréhension, voire avec approbation, par une majorité de la population, y compris au Canada.

La classe dirigeante s’efforce maintenant de désamorcer la situation, de peur qu’elle ne s’intensifie encore plus. Dominique Anglade, cheffe du Parti libéral du Québec, a pris la parole lors du rassemblement à Montréal le 7 juin dernier pour dénoncer le racisme systémique. Justin Trudeau s’est agenouillé lors d’une manifestation à Ottawa, en signe de soutien aux manifestants. Le chef de la police de Toronto, Mark Saunders, a fait de même, tout en promettant des réformes de la police. Dans de nombreuses villes, il est devenu courant pour les policiers de s’agenouiller ou même de lever le poing – une action généralement interdite dans la plupart des forces de police. Ce mouvement les a littéralement obligés à s’agenouiller devant lui.

Cependant, ces gestes n’ont pas réussi jusqu’à présent à apaiser le mouvement. Les gens en ont assez des promesses qui ne sont jamais tenues. Les manifestants ont dépassé le vague discours « d’espoir » et de « changement » qui caractérisait les années Obama. Ils sont intrinsèquement sceptiques à l’égard des politiciens et des fonctionnaires qui cherchent à capitaliser sur le mécontentement mais ne livrent jamais la marchandise.

La classe dirigeante est dans un état de panique. Si elle ne parvient pas à apaiser le mouvement grâce à de fausses promesses, comme par le passé, elle craint la direction qu’il pourrait prendre. Le mouvement ne se contente plus de promesses, il est avide de changements réels, veut l’abolition de l’ordre actuel – et le nombre de personnes qui font écho à ses revendications augmente de jour en jour.

Face à la pression de ce mouvement, la classe dirigeante peut proposer des réformes, mais elle ne le fait que pour calmer les masses car elle ne renoncera jamais à son pouvoir et à ses privilèges. En tant que telle, elle ne peut pas et ne veut pas abolir les corps d’hommes armés qui la soutiennent.

Il faudra une révolution pour la renverser.