Chili. Crédit : Susana Hidalgo

Une manifestation d’un million de personnes au Chili; un tiers des Libanais dans la rue; les masses en Équateur, autochtones en tête, font fuir le gouvernement de la capitale; 15 ans après l’invasion américaine qui a saccagé le pays, l’Irak se soulève; la répression des indépendantistes catalans engendre des manifestations quotidiennes dans la région. Il semble que peu importe où l’on regarde dans le monde en ce moment, dans des pays capitalistes économiquement avancés comme dans des pays historiquement opprimés, les travailleurs et les jeunes prennent la rue.

Même les médias traditionnels sont forcés de constater l’évidence. Radio-Canada, par exemple, demande naïvement : « Ce concert de protestations forme-t-il une espèce d’embryon de rébellion mondiale? Ou bien ne s’agit-il, en ce mois d’octobre exceptionnellement agité, que d’une coïncidence, avec des causes très variables selon les endroits? »

D’autres portent leur attention sur des éléments secondaires pour expliquer la révolte. Le Financial Times parle du « pouvoir rassembleur » des médias sociaux, expliquant que les mouvements sont « convoqués par téléphone intelligent et inspirés par des hashtags ». Mais pour ce qu’on en sait, les téléphones intelligents n’existaient pas à l’époque du Printemps des peuples de 1848!

Les causes immédiates des révoltes sont naturellement « très variables ». Mais les points communs ne peuvent être ignorés. La corruption de la classe dirigeante et de ses représentants politiques, leur désir de faire avaler aux travailleurs l’austérité et de les priver de droits, et les grossières inégalités montantes, voilà ce qui fait descendre les masses dans les rues. L’étincelle des mouvements varie, mais le processus sous-jacent est le même partout : pour des millions de personnes, le statu quo capitaliste est devenu absolument intenable.

Nous avons tous déjà entendu nos cyniques de service expliquer qu’une révolution n’est pas possible, encore moins à l’échelle mondiale. Devant les mouvements simultanés du mois d’octobre, qui aujourd’hui peut en nier la possibilité?

La classe capitaliste ne peut pas attaquer en permanence et sans conséquence les travailleurs et les pauvres. Tôt ou tard, des soulèvements révolutionnaires ont lieu. Ils défient tous les obstacles, et inspirent les travailleurs des autres pays à rejoindre la vague.

« Vague conservatrice » en Amérique latine?

Haïti, Équateur, Chili, Uruguay : l’Amérique latine fait encore une fois la preuve de son énergie révolutionnaire presque sans borne. Et pourtant, il y a quelques mois à peine, c’était de la « vague conservatrice » dans la région que l’on parlait. Le « virage à droite » en Amérique latine semblait démontré par une série de victoires électorales de la droite ou de l’extrême droite ces dernières années (Piñera au Chili, Duque en Colombie, Bolsonaro au Brésil, Macri en Argentine).

Mais ces événements masquaient la polarisation, à droite comme à gauche, au sein de la population. Et devant les attaques de la droite au pouvoir, les masses ont dit « c’est assez! » En Équateur, une insurrection a fait annuler le paquet de mesures d’austérité commandées par le Fonds monétaire international. Au Chili, un mouvement étudiant contre la montée des prix du transport en commun a engendré un soulèvement sans précédent. La hausse a été annulée, mais le mouvement perdure et attire des millions de gens dans la rue qui demandent le départ de Piñera.

Certains gauchistes se découragent des victoires électorales de la droite, en Amérique latine et ailleurs. Les travailleurs latino-américains montrent que ces victoires ne signifient pas la fin de la lutte ou l’écrasement du mouvement ouvrier. Le vent va tourner!

Liban, Irak : contre le sectarisme

Sous les slogans « Révolution, révolution! » et « Le peuple veut la chute du régime! », les Libanais de toutes les religions sont descendus dans les rues et demandent maintenant le départ de toute la classe dirigeante. Pas moins d’un tiers de la population était dans la rue le 19 octobre! Une première victoire est survenue le 29 octobre, avec la démission du premier ministre Hariri. Non loin de là, un mouvement de masse sévèrement réprimé a fait irruption en Irak début octobre et se poursuit toujours.

Dans les deux pays, cependant, les divisions religieuses sont profondes et le sectarisme est délibérément utilisé par les classes dirigeantes pour diviser les opprimés et se maintenir au pouvoir. Mais les masses sont en train de rejeter ces divisions. Le mouvement inclut toutes les couches opprimées et toutes les religions. À Bagdad, des milliers de jeunes criaient « Nous sommes des frères, que nous soyons sunnites ou chiites, nous n’allons pas vendre notre pays! »

Partout, le sectarisme et la haine religieuse, le sexisme, le racisme ou autres sont utilisés par la classe dirigeante pour « diviser pour mieux régner ». Mais ces poisons ne sont pas un obstacle éternel à la révolution. Un mouvement révolutionnaire est la meilleure éducation qui soit pour surmonter ces préjugés et ces divisions. C’est dans la lutte même que les travailleurs distinguent leurs alliés de leurs ennemis. Comme l’a dit un manifestant libanais, « la faim n’a pas de religion ». La solidarité de classe non plus.

Catalogne : le fouet de la contre-révolution

Marx disait que la révolution a parfois besoin du fouet de la contre-révolution pour avancer. La Catalogne le montre. Après l’annonce de lourdes peines de prison pour les indépendantistes ayant organisé le référendum d’octobre 2017, un puissant mouvement de masse a surgi. Le 18 octobre, malgré la sévère répression policière, 750 000 personnes prenaient la rue à Barcelone.

On entend souvent dire que l’État capitaliste est trop fort, que la répression est trop forte, et que nous sommes impuissants face à la classe capitaliste et ses chiens de garde. Mais le mouvement en Catalogne montre que dans les moments critiques, les masses oublient toute peur de la répression. Celle-ci peut même galvaniser les mouvements. C’est là une caractéristique classique d’à peu près toutes les révolutions. La répression n’est pas cette arme toute-puissante que les pessimistes y voient. La police et l’antiémeute ne pourront pas freiner éternellement la roue de l’histoire!

Une révolution est possible!

D’ordinaire, les grandes masses de gens ne cherchent pas à organiser une révolution. Les travailleurs ne prennent pas un emploi pour faire la grève. Les étudiants ne vont pas à l’école pour se faire arrêter par la police dans des manifestations. Pendant longtemps, une révolution peut sembler une perspective farfelue.

La conscience humaine, loin d’être révolutionnaire, est en fait profondément conservatrice. Les gens s’accrochent aux vieilles idées, aux traditions, au confort de ce qui est connu, et souhaitent pouvoir simplement vivre en paix dans des conditions décentes. Mais le capitalisme est incapable d’offrir des conditions de vie décentes aujourd’hui. La soi-disant reprise économique depuis 2008 n’a offert que l’austérité, la stagnation des salaires, les emplois précaires et l’absence de perspectives d’avenir pour les jeunes. Et des millions de gens s’en rendent bien compte. Une révolution est précisément ce moment où la conscience des masses rattrape son retard sur la situation économique et sociale. Ce qui était farfelu hier devient la réalité d’aujourd’hui. Ou comme disait Trotsky, « une révolution est impossible, jusqu’à ce qu’elle soit inévitable. » 

Où que l’on regarde, le combustible pour une explosion sociale s’accumule. Dans tous les pays, de monstrueuses statistiques sur les inégalités entre les capitalistes et les travailleurs confirment ce que tout le monde ressent déjà. Et les mouvements de masse qui font irruption inspirent de nouvelles couches à se soulever contre le statu quo.

Autant les mouvements au Chili, au Liban et ailleurs sont émouvants et inspirants, autant il faut poser sérieusement la question des conditions de la victoire des travailleurs. Nulle part la volonté des masses ne manque. La classe dirigeante, quant à elle, perd le contrôle. Les couches apathiques hier entrent dans la lutte du jour au lendemain. Ce qu’il faut maintenant, c’est le programme pour gagner.

Les capitalistes de tous les pays démontrent leur corruption, leur mépris des masses, leur incapacité à satisfaire les besoins de base de la population. Les travailleurs doivent leur retirer le pouvoir des mains. La corruption et l’avarice des capitalistes peuvent être renversées par la nationalisation des grands leviers de l’économie sous contrôle démocratique des travailleurs comme premier pas dans la lutte pour une société socialiste. C’est ce que La Riposte socialiste et la Tendance marxiste internationale défendent au Québec, au Canada, et tout autour du globe. Nous avons besoin de vous pour continuer!