Le 21 décembre dernier se sont réunis des milliers de personnes à travers le pays lors de manifestations en appui à Idle No More, un mouvement populaire dédié à la protection de l’environnement et au respect des traités et des droits des peuples autochtones, qui s’oppose à la nouvelle législation fédérale. Les activistes des Premières Nations et leurs sympathisants se sont mobilisé à l’échelle du pays, la plus grande manifestation ayant réuni 2000 personnes sur la colline parlementaire. Des rassemblements de solidarité ont eu lieu à travers le monde, de la Nouvelle-Zélande à Los Angeles en passant par le Royaume-Uni. Quelques militants ont aussi bloqué des routes et des chemins de fer. En l’espace de quelques semaines, Idle No More est devenu le plus important mouvement social au Canada depuis Occupy et la grève étudiante au Québec.

Le mouvement s’est préoccupé principalement d’arrêter le projet de loi omnibus C-45, présenté comme loi budgétaire, en vigueur maintenant qu’il a reçu la sanction royale. Les sympathisants d’Idle No More soutiennent que, en contravention des traités autochtones, le gouvernement Harper a adopté le projet de loi C-45 sans avoir consulté préalablement les leaders des Premières Nations ni avoir obtenu leur consentement libre et éclairé. La loi apporte entre autres des changements à la Loi sur les Indiens qui donnent le pouvoir au ministre des Affaires indiennes de tenir un conseil de bande ou un référendum afin d’enlever le statut de réserve à un territoire autochtone, ce qui constitue une ouverture à la privatisation.

Les enjeux environnementaux font aussi partie des revendications principales d’Idle No More. Les changements apportés par C-45 à la Loi sur la protection des eaux navigables réduit le nombre de lacs et rivières protégés au Canada de 2,5 millions à 82 (comme par hasard, la majorité des plans d’eau encore protégés par le Fédéral se trouvent dans des circonscriptions d’allégeance conservatrice). L’affaiblissement de la régulation en matière environnementale visant à augmenter les profits des entreprises risque d’augmenter la pollution et de contaminer les populations autochtones telles que celle de Fort Chipewyan, où le taux de cancer a monté en flèche dans les dernières années à cause de l’extraction de sables bitumineux à proximité.

Les activistes d’Idle No More réclament du gouvernement Harper qu’il mette C-45 en veilleuse tant qu’il n’aura pas rencontré et consulté les leaders autochtones. Leur lutte est personnifiée par la chef d’Attawapiskat, Theresa Spence, qui a entamé une grève de la fin et qui, au moment d’écrire ces lignes, n’a pas mangé depuis le 11 décembre. Chef d’une communauté autochtone qui avait reçu une couverture médiatique internationale en 2011 pour ses conditions de vie effarantes, Theresa Spence, malgré son visage de plus en plus émacié, a juré de continuer son jeûne jusqu’à ce que le premier ministre et le gouverneur général tiennent une rencontre avec les leaders autochtones. Par son refus obstiné de participer à une telle rencontre, le premier ministre Harper prend le risque de laisser cette femme mourir avant d’avoir écouté ses revendications.

La Riposte soutient catégoriquement les efforts des Premières Nations pour défendre leurs terres et ressources reconnues par traités. Toutefois, Idle No More se préoccupe d’enjeux qui touchent tous les travailleurs canadiens, comme la pauvreté, l’éducation, le logement, la santé publique, l’environnement et les attaques répétées du gouvernement Harper sur la démocratie. Les Premières Nations font face au même ennemi que la classe des travailleurs canadiens dans sa plus large expression. En amenant ces enjeux dans le débat public national, les militants autochtones mènent le bal de la lutte contre le capitalisme.

Les griefs des autochtones se sont accumulés de façon constante à travers les années, et Idle No More en est la résultante. Les Premières Nations ont subi l’oppression et la discrimination étatique à travers toute l’histoire du Canada. Pendant que les gouvernements se relayaient à Ottawa et signaient des traités pour mieux y contrevenir lorsque cela faisait leur affaire, les Autochtones se voyaient de plus en plus coincés dans des réserves situées sur des mauvaises terres ou jetés dans la marge de la vie urbaine en tant que minorité honnie. L’État canadien a tenté d’effacé tous les aspects de leur culture, notamment en plaçant de force les enfants dans des pensionnats où ils étaient maltraités afin de les séparer de leur parents.

Aujourd’hui, les personnes originaires des Premières Nations sont statistiquement plus touchées par les problèmes sociaux que le reste de la population: taux de chômage et d’incarcération plus élevés, espérance de vie réduite, pauvreté, suicide et toxicomanie plus fréquents, plus faible niveau d’éducation. Plus de soixante-quinze communautés autochtones vivent constamment avec l’obligation de faire bouillir l’eau, et les habitants de villages comme Attawapiskat doivent endurer des conditions de surpopulation et d’insalubrité, sans eau courante ni système d’évacuation des eaux usées digne de ce nom. Voilà le résultat de siècles d’oppression pendant lesquels les Canadiens autochtones ont été traités comme des citoyens de seconde classe.

Toute oppression amène une résistance. Au cours des dernières décennies, les indigènes du Canada ont tenté de répliquer d’une façon ou d’une autre, comme on l’a vu lors des crises d’Oka (1990), d’Ipperwash (1995), de Gustafsen Lake (1995) et de Burnt Church (1999). Des militants autochtones avaient bloqué des sections de l’autoroute 401 et d’un chemin de fer du CN reliant Montréal et Toronto lors des journées nationales d’actions organisées en 2007 et 2008. Leurs leaders furent en grande partie retrouvés et arrêtés.

Beaucoup de gens des Premières Nations avaient espoir que les choses changent en 2008 après que Stephen Harper ait présenté des excuses officielles de la part du gouvernement canadien pour son comportement dans le dossier des pensionnats indiens. Le premier ministre s’était engagé à entretenir une relation de partenariat et de respect mutuel avec les Premières Nations. Mais les gestes posés successivement par son gouvernement mirent à nu l’absence d’intérêt qu’Harper accordait réellement à cette promesse, comme le notait le Toronto Star le 20 décembre dernier:

«Depuis 2008, le gouvernement Harper a coupé dans le financement des services de santé des autochtones, réduit les processus d’évaluation environnementale à une peau de chagrin, ignoré les quelques 600 meurtres et disparitions de femmes autochtones à travers le pays, refusé de remettre des documents à la Commission de vérité et de réconciliation relative aux pensionnats indiens, abandonné les négociations de revendications territoriales, et tenté de justifier le sous-financement des écoles et services d’aide à l’enfance des Premières Nations.

Lorsque certains ont tenté d’attirer l’attention sur les problèmes de pauvreté chez les autochtones, les chefs « corrompus » furent pointés du doigt. Même si le ministre des Affaires indiennes, John Duncan, prétend avoir visité 50 communautés autochtones et mené 5000 consultations, lui et son équipe n’ont clairement pas obtenu le consentement des Premières Nations pour les sept projets de lois auxquels les militants d’Idle No More s’opposent.»

Après tant de compressions et d’ententes non-respectées, le projet de loi C-45 est la goutte qui a fait déborder le vase – le moment où la quantité s’est transformée en qualité, lorsque l’accumulation d’injustices a dépassé la limite du supportable.

Idle No More a débuté à l’initiative de quatre femmes autochtones et non-autochtones (Sylvia McAdams, Jessica Gordon, Nina Wilson et Sheelah McLean) qui se sont mises à organiser des «ateliers d’éducation populaire» à Saskatoon, Regina et Prince Albert pendant le mois de novembre dernier afin de conscientiser les gens aux impacts du projet de loi C-45. La nation crie Louis Bull a poursuivi les efforts en tenant des séances d’apprentissage en Alberta, et la militante Tanya Kappo s’est servie de Facebook et Twitter pour diffuser l’appel à la mobilisation.

Le mouvement a pris de l’ampleur sur les médias sociaux, pour mener à une journée d’action nationale le 10 décembre. Sur l’invitation du Nouveau Parti démocratique, les leaders des Premières Nations tentèrent de pénétrer dans la Chambre des communes pendant qu’on y votait sur le projet de loi C-45, mais se sont vu refuser l’entrée. Le mouvement de protestation a donc continué sur sa lancée, culminant le 21 décembre lors d’une journée de manifestations encore plus importante à l’échelle du pays.

Même si des rassemblements de solidarité ont eu lieu de Vancouver à Halifax, les efforts furent concentrés sur Ottawa, où des légions de sympathisants furent amenés par bus, venant d’aussi loin que Regina. En milieu de matinée, 500 d’entre eux s’étaient déjà réunis sur l’île Victoria, hors de l’enceinte où Theresa Spence a installé le tipi dans lequel elle reste le temps de sa grève de la faim. Les manifestants ont bravé le froid pour aller écouter différents orateurs discourir sur la colline parlementaire, incluant le président de l’assemblée des premières nations, Shawn Atleo. Notamment, celui-ci annonça que la grève de la faim de Spence et le mouvement Idle No More avaient réveillé les autochtones partout au Canada.

Les manifestations n’ont pas eu l’air d’émouvoir Stephen Harper, qui a préféré tweeter sur son amour pour le bacon. Toutefois, le chef du NPD, Thomas Mulcair, a écrit une lettre à Harper dans laquelle il le presse d’écouter le message d’Idle No More, de s’engager à se réconcilier et à renouer des liens avec les leaders autochtones.

«D’un bout à l’autre du Canada, une action populaire sans précédent prend vie dans les communautés des Premières Nations», écrit Mulcair. «Lorsque vous avez rencontré, il y a moins d’un an, les chefs des Premières Nations, vous avez engagé votre gouvernement à travailler en partenariat avec les Premières Nations partout au Canada. Les manifestations tenues dans le cadre du mouvement #IdleNoMore sont la preuve que les communautés autochtones vous demandent de respecter cet engagement solennel.»

Le soutien du chef du NPD aux revendications d’Idle No More constitue un signe encourageant, tout comme celui du Congrès du travail du Canada, du Syndicat canadien de la fonction publique, du Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes, et autres. On constate un large consensus à l’effet qu’en s’opposant au pouvoir des compagnies et en se battant pour leurs droits sur leurs terres et leurs ressources, les Premières Nations agissent dans l’intérêt des travailleurs canadiens qui réclament des logements décents, un système de santé publique et d’éducation de qualité et un environnement non pollué pour leurs enfants.

Par conséquent, La Riposte donne son appui sans réserve au mouvement Idle No More. La lutte des Autochtones canadiens pour les droits et la dignité les plus fondamentaux reflète celle des travailleurs canadiens de toute origine pour des conditions de vie décentes. Mais le progrès de ces objectifs à long terme ne pourra se faire sans une plus grande unité entre les Premières Nations et le mouvement ouvrier.

Pour la protection de l’environnement et des droits issus des traités!

Pour l’unité entre les travailleurs autochtones et non-autochtones!

Pour un Canada socialiste et l’égalité des chances pour tous!