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Article publié le 19 novembre sur In Defence of Marxism.


Il y a quelques années, une conversation avait lieu entre un commandant des Gardiens de la Révolution et un groupe de miliciens Basiji, au sujet du Mouvement vert qui a secoué l’Iran en 2009. Dans cette conversation, le commandant a dit quelque chose du genre : « Ces gars [en référence aux gens du Mouvement Vert] ne sont que des beaux garçons des quartiers chics, il n’y a rien à craindre, mais une fois que les va-nu-pieds des quartiers pauvres et déshérités sortiront, c’est là qu’il faudra avoir peur ». Eh bien, ce jour est arrivé.

Vendredi 15 novembre, le gouvernement iranien a fait une annonce surprise de réductions importantes des subventions sur les carburants, qui sont vitales pour les Iraniens pauvres. Depuis lors, des milliers de jeunes sont descendus dans la rue et se sont heurtés aux forces de police, militaires et paramilitaires. Partant principalement du sud-ouest du pays, les protestations se sont multipliées partout le samedi et le dimanche, atteignant toutes les grandes villes du pays. Il est difficile d’évaluer l’ampleur des manifestations, mais l’agence Fars News, dirigée par les Gardiens de la révolution, a laissé échapper un chiffre total de 87 000 manifestants lundi. Il s’agirait d’une estimation prudente.

La rage des opprimés

Un rapport publié aujourd’hui fait état de la situation dans plusieurs quartiers pauvres et ouvriers de Téhéran :

« A Islamshahr, il y a un soulèvement. A Shahre Qods, c’est la guerre et il y a des fusillades partout. Ils ont brûlé la maison de l’ancien maire. Ils ont incendié les maisons des Gardiens (de la Révolution), toutes les banques ont été incendiées. À Fardis, il y avait une vraie guerre dans les rues. En dehors de la Sepah Bank, ils ont brûlé 24 autres banques. Andishe, c’est la même chose. À Fardis, Shahriar, Shahreqods et Andishe, beaucoup de gens ont été tués… les forces de police sont fatiguées et n’ont plus l’énergie de faire face. »

Le régime tente de dépeindre les manifestants comme une bande de voyous, qui se livrent au pillage et à l’émeute. Un titre du journal Jam-e-Jam disait : « La disparition de la voix du peuple dans le chaos des émeutes ». Mais ce ne sont pas les boutiques et les magasins ordinaires qui ont été visés, mais plutôt les stations-service et les banques qui ont été incendiées par dizaines (voire par centaines), ainsi que quelques bâtiments gouvernementaux et postes de police et de nombreuses photos de Khamenei. À Yazd, la maison de l’imam de la prière du vendredi, qui est aussi un représentant de Khamenei dans la ville, a été attaquée par une foule en colère. Aucun de ces actes n’est une émeute au hasard, il y a un clair élément de classe dans les protestations.

La réaction du régime a été brutale. Internet a été coupé et la communication est devenue extrêmement difficile. Les sources d’information sont devenues très limitées. Même les témoignages de citoyens pour des médias à l’étranger, qui ont jusque-là toujours été relativement faciles, sont devenus presque impossibles. Presque toutes les forces armées du régime ont été lancées dans la rue, réprimant brutalement tout ce qui ressemblait de près ou de loin à une manifestation. De nombreuses régions se seraient transformées en zones de guerre. Un rapport venant de Shiraz disait que, dans certaines régions, des hélicoptères survolaient les manifestations et les mitraillaient à l’aveugle.

De nombreuses écoles et universités à travers le pays ont été fermées, bien qu’il y ait encore des manifestations dans de nombreuses universités. Une université a été fermée sous prétexte d’un « brouillard épais ». A l’Université de Téhéran, les forces armées ont fermé toutes les entrées et presque toutes les sorties, ne laissant qu’une seule petite porte ouverte aux étudiants pour quitter les locaux. Le régime panique et craint que le mouvement ne s’étende à d’autres couches sociales. Il tente de pousser le mouvement vers des émeutes et des affrontements aveugles, ce qui l’isolerait de la masse de la population. Jusqu’à présent, ça n’a pas marché. Même si beaucoup de gens restent à l’écart, il y a une sympathie généralisée pour les jeunes descendus dans la rue.

Cette éruption ne concerne pas seulement les prix du carburant, qui ont pratiquement triplé à l’heure actuelle. Les premières régions où les gens se sont soulevés étaient le Khouzistan, le Kermanshah et le Fars, toutes des provinces pauvres et sous-développées où le chômage est élevé. Nombre de ces régions abritent des minorités arabes et kurdes dont les protestations ont été traitées avec une brutalité particulière au cours des dernières années.

Les jeunes qui descendent dans la rue passent la majeure partie de leur vie à errer d’un endroit à l’autre, à faire des petits boulots s’ils ont de la chance, bien que beaucoup aient tout simplement arrêté de chercher du travail. Ceux qui ne l’ont pas fait sont constamment confrontés à la demande « d’expérience », ce qui est bien sûr impossible à obtenir si vous ne trouvez pas d’emploi. Les taux de criminalité sont plus élevés parmi ces couches, qui sont souvent issues de familles extrêmement pauvres des classes laborieuses.

Au cours des dernières années, beaucoup de ces familles ont perdu leurs économies à la suite de la faillite d’une série de banques. En réalité, ces banques n’étaient rien d’autre que des systèmes complexes d’arnaque pyramidale et leurs propriétaires, qui avaient les bonnes relations, n’ont jamais été jugés bien qu’ils soient  parfaitement identifiés, d’où les attaques contre les banques.

Les effets des sanctions américaines ont également été dévastateurs, et ces familles ont déjà vu leur niveau de vie s’effondrer au cours des dernières années. Les industries sont en faillite, il n’y a pas d’emplois. Ceux qui ont un emploi sont payés irrégulièrement, si tant est qu’ils soient payés, et ceux qui ont une petite entreprise sont constamment sous la pression d’une inflation galopante, qui a été supérieure à 30 % au cours des deux dernières années (selon les chiffres officiels) !

Les travailleurs de l’industrie en Iran vivent dans une pauvreté extrême, ils n’ont même pas les moyens de se loger dans les banlieues industrielles des villes, mais sont confinés dans des villages et des banlieues de banlieues, d’où ils parcourent de grandes distances pour aller travailler. Ces trajets deviendront désormais de plus en plus onéreux. Pendant ce temps, les patrons et les gros bonnets du régime s’en sortent très bien en utilisant leurs relations pour vider l’économie.

L’entreprise de canne à sucre Haft Tapeh au Khouzistan, autrefois l’un des plus grands producteurs de canne à sucre, en est un excellent exemple. L’entreprise a été privatisée pour des clopinettes et remise à deux hommes de 27-28 ans, qui ont détruit l’entreprise tout en poussant les travailleurs à bout. Ces dernières années, les travailleurs ont fait de nombreuses grèves pour que l’entreprise soit renationalisée et placée sous leur contrôle. Ces luttes ont eu un grand écho dans la région et au-delà. Le régime les a réprimées avec acharnement, craignant que de telles demandes ne trouvent un terreau fertile dans tout le pays. Les jeunes dans la rue reflètent la colère de ces couches de la population. Leur violence est la réponse à la violence régulière et impitoyable de la pauvreté et de la déchéance dans la République islamique qu’ils ont endurée chaque jour de leur vie.

Réponse impérialiste et brutalité du régime

Au cours des dernières semaines, la faction dure du régime, proche de Khamenei et des Gardiens de la Révolution, avait commencé à s’attaquer à certains de ces problèmes à l’approche des prochaines élections législatives. Sentant la colère montante, ils essayaient de la canaliser sur les voies électorales et de l’utiliser pour frapper l’aile « modérée » autour de Rouhani. Bien sûr, une fois que le mouvement a éclaté, les « durs » qui étaient soudainement devenus « modérés » et les modérés « originels » se sont tous unis pour écraser les jeunes désespérés dans la rue. En ce moment, la classe dirigeante semble complètement unie pour noyer le mouvement dans le sang.

Au moins 200 morts et 3000 blessés ont été signalés. Pourtant, ce sont les jeunes qui sont accusés d’être des voyous violents. Bien sûr, le régime ne peut nier ce qui anime le mouvement. En fin de compte, les couches de la population qui sont dans la rue aujourd’hui font partie des segments de la société qui ont historiquement soutenu le régime. Ce dernier ne peut pas se contenter de rejeter ces demandes alors que toute la société a de la sympathie pour les manifestants. Mais les dirigeants soutiennent –  en une menace à peine voilée – que si les gens manifestent, le pays sombrera dans le chaos et la guerre civile, comme ce fut le cas en Syrie. Ils prétendent que l’impérialisme américain et saoudien tente d’utiliser ces mouvements pour s’emparer de l’Iran et que, par conséquent, manifester sert leurs intérêts. C’est ainsi qu’ils ont discrédité le mouvement qui a secoué le pays début 2018 – précurseur de la révolte actuelle – et qui a connu des répliques tout au long de cette année. Ils utilisent la menace de l’impérialisme américain pour justifier leur parasitisme vis-à-vis du peuple iranien. Mais cet enfumage s’épuise. Pourquoi les gens riches et bien connectés peuvent-ils faire ce qu’ils veulent en toute impunité ? Pourquoi leur table peut-elle être bien garnie, alors que le reste de la population meurt de faim ? Pourquoi les pauvres sont-ils les seuls à devoir faire des sacrifices face aux menaces impérialistes ?

Cette ligne est également reprise par de nombreuses personnes de gauche qui s’opposent au mouvement – comme à de nombreux mouvements antérieurs – sous prétexte que cela ouvrira la voie à une intervention de l’impérialisme américain en Iran. La logique de ces gens est que, puisqu’il n’y a pas de parti « révolutionnaire » (communiste, socialiste, démocratique, progressiste, etc.), alors tout mouvement ne servira qu’à faire le jeu du plus grand mal – l’impérialisme américain. Mais c’est au contraire cette politique qui créée de la place pour les groupes monarchistes, les Moudjahidines du peuple et autres mouvements contre-révolutionnaires, soutenus par les USA et l’Arabie Saoudite, qui peuvent récupérer la rhétorique révolutionnaire et répandre leur poison. Ce qu’il faut, ce n’est pas pleurer et se lamenter de l’absence d’un parti révolutionnaire, mais le construire ! Face aux défis et aux faiblesses, nous ne devons pas reculer et nous accommoder avec les intérêts de la réaction. Notre devoir est de remédier aux faiblesses du mouvement et de le radicaliser en élevant son niveau de conscience et son niveau d’organisation. Notre tâche n’est pas d’édulcorer les revendications, mais d’appeler des revendications plus radicales qui mettent les choses sur une base de classe claire, en nous opposant à la fois à la classe dirigeante nationale et à ses adversaires internationaux.

D’autres ont l’illusion que la démocratie occidentale résoudra les problèmes de l’Iran. Mais ces manifestations n’ont guère été couvertes par la presse occidentale. Le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo et d’autres gouvernements occidentaux ont condamné les mesures répressives de l’Etat. Mais il est intéressant de noter qu’aucun d’entre eux n’a condamné les mesures d’austérité. Parce que ces mesures ont été recommandées par le FMI lui-même – une institution occidentale – comme moyen de régulariser les relations commerciales en Iran en fonction des besoins du marché. Et d’un point de vue capitaliste, ils ont raison ! L’économie iranienne doit se défaire de l’intervention de l’Etat dans l’économie afin de devenir plus attrayante pour les investissements étrangers. L’un des objectifs poursuivis est l’affaiblissement et l’atomisation de la classe ouvrière, afin de la rendre mûre pour l’exploitation par des industries concurrentes à l’échelle mondiale. C’est ainsi que fonctionne le capitalisme.

Le pari le plus sûr pour le moment est que l’Occident soutient le mouvement monarchiste pour un futur régime iranien, basé autour de Reza Pahlavi, le dernier héritier du Shah renversé lors de la révolution de 1979. Ces gens parlent de façon très radicale du sort des masses et de la nécessité d’organiser une révolution, mais pas pour un Iran libre et démocratique. Au lieu de cela, ils plaident pour une nouvelle monarchie dans le même esprit que la précédente, qui elle-même n’avait pas peu de sang sur les mains ! En outre, un tel régime fera à nouveau de l’Iran un Etat vassal des Etats-Unis. Au moins sur ce point, les mollahs ont raison. Pour l’instant, personne ne semble tomber dans le piège, mais à l’avenir, étant donné les pressions énormes et l’absence totale d’alternative, de tels groupes réactionnaires pourraient trouver un écho parmi certaines couches.

Il faut une direction révolutionnaire

La principale faiblesse du mouvement au stade actuel est évidente : il est totalement désorganisé et n’a aucune direction. Malgré les tentatives du régime pour faire dérailler le mouvement en émeutes aveugles, cela ne s’est pas encore produit. Néanmoins, la rage aveugle dans les rues doit trouver une expression organisée si elle veut éviter les nombreux écueils à l’horizon. Sans cela, un mouvement peut continuer à descendre un certain temps dans les rues pour se confronter à la police, mais il ne peut pas obtenir grand-chose ainsi.

Tout d’abord, il est crucial de s’organiser, en mettant en place des comités de quartier contrôlés démocratiquement, qui peuvent ensuite être reliés au niveau régional et enfin au niveau national. Ces comités peuvent, entre autres, organiser l’autodéfense, à la fois contre la répression ouverte, mais aussi contre les agents provocateurs qui sévissent sans doute dans de nombreux endroits. Les comités doivent être étendus à toutes les écoles, villages, quartiers et usines afin de renforcer et d’élargir le mouvement.

Deuxièmement, le mouvement doit formuler un programme clair pour inclure des couches plus larges. Tout d’abord, il doit s’agir d’un programme appelant à la chute du régime, à la dissolution des milices, à la séparation des institutions religieuses de l’Etat et à la convocation d’une assemblée constituante. Cela doit être suivi d’exigences sociales et économiques, telles que l’annulation de toutes les mesures d’austérité prises au cours de la période précédente, un salaire décent ajusté sur l’inflation, l’ouverture des livres de comptes dans toutes les banques et les grandes entreprises, et la mise en place des bases pour l’emprisonnement et l’expropriation de tous ceux qui se sont avérés être corrompus. D’autres exigences devraient inclure la renationalisation sous le contrôle des travailleurs de toutes les entreprises privatisées et l’introduction d’un tel contrôle dans l’ensemble de l’économie publique, en plus de la fourniture d’une éducation et de soins gratuits et de qualité pour tous.

Le mouvement doit appeler toutes les masses laborieuses qui souffrent de ce régime à le rejoindre, qu’il s’agisse de chômeurs, de paysans, d’étudiants ou de membres de la classe moyenne. Mais surtout, il est crucial, pour gagner, que le mouvement attire la classe ouvrière en tant que force organisée. Nous avons déjà vu au cours des dernières années que les travailleurs sont prêts à lutter. Il faut lancer un appel à une grève générale dans tout le pays pour faire tomber le régime dictatorial. En 2011, c’est la grève générale qui a forcé la chute du régime de Ben Ali en Tunisie et de Moubarak en Égypte. De même, cette année, c’est la montée en puissance d’une grève générale qui a fait tomber le régime de Bouteflika en Algérie et le régime d’Al Bachir au Soudan. Malgré tous les mensonges, c’est en fait la grève générale de 1978 et 1979 qui a renversé le shah lui-même, et non les capacités divines de l’Ayatollah Khomeini. Une fois les travailleurs mobilisés, ce régime s’effondrera comme un château de cartes.

Enfin, le mouvement devrait lancer un appel à la solidarité aux travailleurs et aux pauvres de toute la région, de l’Irak et du Liban (où les masses sont déjà dans les rues), à la péninsule arabe, à la Turquie, à la Jordanie et à l’Égypte, où des mouvements similaires couvent sous la surface. Alors que les dirigeants de ces pays sont pris dans d’âpres luttes intestines, ils sont tous unis contre les masses. De même, ce n’est que parmi les masses laborieuses de la région que la Révolution iranienne peut trouver ses vrais alliés. Une révolution en Iran se propagera sans aucun doute comme une traînée de poudre dans la région et au-delà.

La révolte de la jeunesse iranienne dans les rues représente l’impasse absolue du capitalisme iranien. Ni la domination impérialiste ni le pouvoir du clergé n’ont réussi à résoudre aucun des problèmes en Iran. Au contraire, dans un pays aux trésors naturels et culturels immenses, la classe dirigeante ne peut offrir que misère et décadence. Tout l’édifice de l’islam institutionnel est impliqué ouvertement dans le pillage le plus répugnant des plus pauvres et des plus démunis. Auparavant, ils pouvaient calmer ces gens en faisant appel à leur foi, mais cela ne fonctionne plus. Les gens restent religieux, mais sous l’impact des événements, le brouillard de confusion créé par les islamistes disparaît et les lignes de classe sont de nouveau mises en évidence, préparant une confrontation majeure entre les classes.