Le mouvement prend diverses formes. Par exemple, dans plusieurs
villes du bassin, de jeunes chômeurs et des veuves de travailleurs
victimes d’accidents du travail à la Compagnie des Phosphates organisent
des « sit-in », sous des tentes, devant des bâtiments officiels. Le
régime de Ben Ali a violemment réprimé ce mouvement, de peur que Redeyef
ne devienne le symbole de la colère des jeunes et des travailleurs à
travers tout le pays, et que le mouvement ne fasse tache d’huile. Des
centaines d’interpellations ont eu lieu depuis le début de l’année. Les
forces de l’ordre harcèlent et brutalisent quotidiennement la population
mobilisée. La ville est pratiquement en état de siège. Ainsi vont les
choses dans le pays où, selon Sarkozy, « l’espace des libertés
progresse » !

La région de Gafsa est connue pour ses traditions militantes et
révolutionnaires. Cette année marque le trentième anniversaire de la
grève qui, du temps de Bourguiba, a commencé dans le bassin minier de
Redeyef, s’est étendue aux travailleurs et à la jeunesse de toute la
région de Gafsa, pour finalement déboucher sur une grève générale
d’ampleur nationale. A l’époque, la répression brutale de ce mouvement a
fait des centaines de morts. Des milliers de travailleurs et
syndicalistes ont été condamnés à de lourdes peines de prison.

Le soi-disant « miracle économique »

Le régime de Ben Ali se vante du « miracle économique » en Tunisie.
Mais à qui profite cette croissance qui repose essentiellement sur le
tourisme de masse ? Aux capitalistes qui dominent l’industrie
touristique et en accaparent tous les bénéfices. D’immenses fortunes
s’accumulent grâce à la spéculation immobilière, pendant que la masse de
la population languit dans le chômage et la misère. Alors que les
entreprises françaises, espagnoles et allemandes se délocalisent vers la
Tunisie pour profiter d’une main d’œuvre sous-payée et surexploitée,
d’autres entreprises jettent leurs salariés à la rue et quittent la
Tunisie pour trouver ailleurs des ouvriers encore moins chers. Autre
conséquence du « miracle » Ben Ali : des centaines de jeunes tentent de
fuir le pays par la mer, sur des embarquements de fortune. Beaucoup
finissent par se noyer.

Le 7 mai, Redeyef, une ville de 30 000 habitants, était encerclée par
la police. Selon des témoins, plusieurs centaines d’habitants – hommes,
femmes et enfants – munis du strict nécessaire ont tenté de quitter la
ville avec l’intention de l’abandonner aux forces de l’ordre. Ils en ont
été dissuadés par les animateurs du comité de grève, et ont finalement
décidé de rester sur place et poursuivre la lutte. Effectivement, une
« évacuation en masse » de ce genre n’aurait pas été un moyen de lutte
efficace. Quoi qu’il en soit, cet épisode illustre l’énorme gouffre qui
s’est ouvert entre le peuple et les autorités. Il témoigne aussi de
l’exaspération d’une population face au comportement des dirigeants
syndicaux « officiels », notoirement corrompus et complètement à la
solde du régime. Main dans la main avec ce dernier, ces « dirigeants »
syndicaux se sont efforcés d’isoler et de démoraliser les grévistes et
la population en révolte.

Deux jours plus tard, le 9 mai, Taher Saidi, 44 ans, a été grièvement
blessé lors d’une intervention des forces de l’ordre dans la ville de
Om Larais (35 000 habitants). Il est décédé le 19 mai à l’hôpital
régional de Gafsa.

L’incident qui a provoqué les événements du 7 mai est la mort d’un
jeune chômeur qui, la veille, avait été électrocuté à l’intérieur d’un
local électrique, suite à une intervention particulièrement brutale des
forces de l’ordre contre une manifestation de jeunes chômeurs. Ils
protestaient contre les résultats pour le moins opaques – entachés de
clientélisme – du concours d’entrée à la Compagnie des Phosphates de
Gafsa, laquelle s’était engagée à recruter des jeunes chômeurs de la
région, en janvier. Un groupe a décidé d’occuper le générateur
électrique – hors tension – alimentant les ateliers de l’entreprise. Une
brigade de police armée de gaz lacrymogènes a entrepris de faire
évacuer le générateur. Le courant a été rétabli et plusieurs jeunes
manifestants ont été électrocutés. Les secours ne sont intervenus que
plusieurs heures après l’accident. Le jeune qui a trouvé la mort avait
26 ans. Il s’appelait Hichem Ben Jeddou El Aleimi. Un autre, Ahmed Ben
Salah Fajraoui, 21 ans, a été grièvement blessé.

Par ailleurs, le régime de Ben Ali a procédé à l’arrestation de
plusieurs militants, dont les étudiants Nejib Znaïdia et Jihed Ben Ali,
mais aussi les chômeurs Houcine Ben Soltane, Abid Tababi, Ismail Hlaimi
et Atef Ben Salehn. Ils attendent d’être jugés au tribunal le 29 mai.

Les étudiants et les chômeurs incarcérés, comme l’ensemble des
habitants du bassin minier de Gafsa, ont besoin de notre solidarité.
Cependant, de simples déclarations de solidarité ne suffisent pas. Face
au mur de silence médiatique qui entoure les événements du bassin minier
de Gafsa, La Riposte demande à toutes les organisations
syndicales et aux partis de gauche de faire ce qu’ils peuvent pour
porter cette lutte à la connaissance des travailleurs, en France et à
l’échelle internationale. Les syndicats, dans les secteurs de la presse
écrite et de l’industrie audiovisuelle, ont un rôle important à jouer
dans ce domaine. Les syndicats des personnels des aéroports et de
l’industrie du tourisme devraient également se mobiliser pour dénoncer
la répression. Il faut lancer des actions de grève et de boycott
syndical qui frappent directement les intérêts capitalistes en Tunisie.
La solidarité passe aussi par la collecte et l’envoi de fonds pour
soutenir la lutte.