Theresa MayArticle publié le 24 mai dernier sur le site de Socialist Appeal (www.socialist.net).

Après trois ans à repousser l’inévitable, Theresa May est finalement arrivée au bout du chemin. Le 24 mai dernier, dans un discours larmoyant, la première ministre britannique a annoncé qu’elle démissionnerait le 7 juin. La course à la succession commencera la semaine suivante. C’est là que la fête va commencer.

L’effondrement des conservateurs

La démission de May est le plus récent chapitre de l’effondrement historique du Parti conservateur britannique. Il n’y a pas si longtemps, les conservateurs faisaient l’envie des classes dirigeantes dans le monde. Mais un siècle de déclin du capitalisme britannique trouve son ultime manifestation dans l’implosion spectaculaire du parti dont la raison d’être était de maintenir ce système.

Léon Trotsky disait que les dirigeants conservateurs, qui étaient autrefois choisis au sein de l’aristocratie, pensaient aux intérêts du capitalisme britannique en termes de décennies et de siècles. Avec l’époque de Margaret Thatcher – une fille de boutiquier – cette vision à long terme a pris le bord et a été remplacée par une soif insatiable de privatisations et de profits immédiats et parasitaires.

Ces derniers temps, après des années de crise, d’austérité, de désindustrialisation et de montée des inégalités, la classe dirigeante a été de plus en plus forcée de s’appuyer sur la xénophobie et le chauvinisme afin de maintenir un semblant de contrôle. Mais ce faisant, elle a créé un monstre devenu incontrôlable.

« C’est un cirque où les charlatans ont pris le relai, sous la forme de Boris Johnson et Jacob Rees-Mogg, et les personnes sensées ont été enfermées dans la Tour de Londres », remarquait le journal The Economist récemment. Rees-Mogg est un député conservateur millionnaire opposé au mariage homosexuel et favorisant la réduction de l’immigration. Boris Johnson, notamment reconnu pour ses remarques homophobes et racistes, était l’un des leaders du camp du Brexit en 2016, et est appelé « Boris le bouffon » par les médias britanniques.

Mais la transformation des conservateurs, de décideurs avisés en guignols écervelés, ne s’est pas faite du jour au lendemain. La question de l’appartenance à l’Union européenne ravage le Parti conservateur et ses dirigeants depuis maintenant des décennies.

Tant Margaret Thatcher que John Major (qui étaient premiers ministres conservateurs respectivement de 1979 à 1990 et de 1990 à 1997) ont été minés par l’aile eurosceptique de leur parti. Le vote en faveur du Brexit en juin 2016 a ensuite forcé le premier ministre David Cameron (au pouvoir de 2010 à 2016, opposé au Brexit) à démissionner. Les conservateurs eurosceptiques viennent de faire de Theresa May leur nouvelle victime.

Un cadeau empoisonné

Cameron avait au départ appelé à un référendum sur l’appartenance à l’Union européenne afin de contenir la montée du Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP) lors des élections de 2015, dans l’espoir que les Britanniques votent contre le Brexit. Ce pari arrogant s’est dramatiquement retourné contre lui, alors que le Brexit l’a emporté avec près de 52% des voix.

Depuis lors, procéder au retrait de l’Union européenne a été un cadeau empoisonné pour Theresa May, la successeure de Cameron. Elle s’est retrouvée prise entre l’arbre et l’écorce; d’un côté la classe capitaliste qui souhaite rester dans l’UE, et de l’autre les députés d’arrière-ban et la base de son parti qui demandent un Brexit « dur ».

Suite au résultat du référendum de 2016, Nigel Farage, qui était dirigeant du UKIP à l’époque, a affirmé avoir accompli l’oeuvre de sa vie. Il a alors démissionné, sachant que la responsabilité de réaliser le Brexit reposerait sur les conservateurs.

Maintenant, l’histoire se répète. L’échec de May à remplir sa promesse de procéder au Brexit a mené à la formation du Parti du Brexit, fondé en mars 2019 par Farage lui-même. Cela a accéléré l’effondrement des conservateurs alors que la nouvelle formation politique de Farage vole des appuis et des membres aux conservateurs. Par le fait même, la pression sur May pour qu’elle démissionne a d’autant plus grandi.

Écrit dans le ciel

C’est l’élection anticipée de juin 2017 qui a marqué le début de la fin pour May. Elle croyait que l’élection lui permettrait d’accroître sa majorité parlementaire, faisant ainsi diminuer le poids des députés pro-Brexit de son parti, tout en permettant de tuer le Labour Party mené par Jeremy Corbyn du même coup. Mais c’est l’inverse qui s’est produit. Le Labour a connu une percée spectaculaire, et les conservateurs se sont retrouvés minoritaires.

Les conservateurs ont donc été forcés de compter sur l’appui au Parlement du Parti unioniste démocrate (DUP), un parti nord-irlandais archi-réactionnaire, et à partir de ce moment, la première ministre était prise au piège. Chaque tournant qu’elle a pris n’a fait que confirmer sa position de faiblesse.

Les jeux étaient faits depuis des mois pour la première ministre. La défaite historique de son entente négociée avec l’UE sur le Brexit en janvier dernier a marqué le point de non-retour. Malgré des tentatives répétées de faire passer son entente au Parlement, il était clair que les députés d’arrière-ban conservateurs allaient s’en prendre à leur dirigeante.

Tenace jusqu’à la fin, Theresa May avait annoncé dans la semaine avant sa démission qu’elle tenterait un autre vote sur son entente maudite. Mais son offre de « concessions » n’a fait qu’enrager ses opposants davantage. Assiégée de tous les côtés, sans issue, May a abandonné. Comme l’a fait remarquer Gus O’Donnell, ancien chef de la fonction publique, les hauts dignitaires conservateurs « tenaient un revolver sur la tempe de la première ministre » afin de la forcer à démissionner.

Qui est le prochain?

En plus d’accélérer le départ de la première ministre, l’autre conséquence majeure des succès du nouveau Parti du Brexit sera de pousser les conservateurs encore plus à droite, afin de contrer la montée du nouveau parti de Farage.

Résultat, le successeur de May sera presque assurément un partisan du Brexit « dur ». Parmi la quinzaine de personnes suggérées jusqu’à présent, aucun n’est en faveur d’un Brexit « doux » ou d’un deuxième référendum sur la question.

Mais quiconque se trouvera à la tête des conservateurs fera face au même dilemme insoluble qui a affligé May. Le Parlement est paralysé. Il n’y a pas de majorité pour l’entente que les dirigeants européens considèrent comme finale, et il n’y a pas de majorité pour aucune des solutions de rechange. C’est ce que nous avons pu voir de nombreuses fois avec les différents votes à la Chambre des communes.

La seule position sur laquelle une majorité de députés s’entendent est leur opposition à un Brexit sans entente. Mais cela demeure l’option par défaut si une entente n’est pas acceptée avant la nouvelle date limite du 31 octobre. Les dirigeants de l’UE sont en train de perdre patience alors qu’on avance la possibilité d’un autre délai.

Cette menace d’un Brexit sans entente est le spectre qui hante actuellement Westminster. Et pourtant, la démission de May accroît la probabilité d’un tel dénouement. En effet, les meneurs de la course à la succession de May, tels que Boris Johnson et Dominic Raab, ont menacé de laisser le temps s’écouler jusqu’à ce qu’un départ de l’UE sans entente ait lieu.

Bien que Boris Johnson soit adoré de la base fanatique du Parti conservateur, son élection comme dirigeant – et donc comme premier ministre – ne ferait qu’intensifier la guerre civile au sein du parti.

Bien que cela pourrait endiguer l’afflux de votes vers le Parti du Brexit, cela accélèrerait les scissions de l’autre côté. Avec un « ultra » comme dirigeant, les conservateurs favorables à l’UE quitteraient pour rejoindre leurs amis du nouveau parti Change UK ou, considérant l’échec monumental de ce nouveau parti, rejoindraient une potentielle formation regroupant des conservateurs modérés, de libéraux-démocrates, et de blairistes mécontents du virage à gauche du Labour Party.

En retour, la masse du Parti conservateur irait encore plus loin à droite, potentiellement pour fusionner avec le Parti du Brexit et les restes du UKIP au passage. Le résultat serait un bastion de réaction nationaliste, faisant flotter bien haut l’Union Jack et parlant bien fort « au nom de la Reine et de la Patrie ».

En même temps, devant l’impasse au Parlement, la pression sera énorme sur le nouveau dirigeant conservateur pour déclencher une élection générale. Mais après une course à la chefferie fratricide et virulente où tous les coups seront permis, les conservateurs ne seront pas en position de mener une campagne victorieuse.

Si le Parti du Brexit choisit de présenter à l’élection britannique, le vote de droite sera divisé. Même si Farage reste à la maison, le Labour de Corbyn sera bien positionné pour gagner.

Avec la perspective d’un gouvernement du Labour Party qui se dessine, il y aurait une vague d’enthousiasme chez les travailleurs et les jeunes. Cela pourrait être alimenté encore plus par une campagne de masse dans les rues.

En mobilisant un mouvement autour de politiques socialistes audacieuses, Corbyn pourrait couper l’herbe sous le pied des réactionnaires comme Boris et Farage. Déjà, le dirigeant du Labour Party a correctement mis l’accent sur des politiques de classe – le logement, la santé, les emplois – afin de tenter d’unir les travailleurs et de couper court à la division sur l’enjeu du Brexit.

Renversons les conservateurs et le capitalisme!

Exception faite de Theresa May elle-même, personne ne va verser une larme sur son départ, à part peut-être des larmes de joie.

En plus d’entrer dans l’histoire comme possiblement la pire première ministre de l’histoire pour son cafouillage sur le Brexit, nous devons également garder en mémoire les politiques réactionnaires qu’elle a appliquées au nom de la classe capitaliste.

Sous son règne comme première ministre, l’austérité vicieuse et les attaques contre les communautés ouvrières défavorisées ont continué. Elle n’a montré aucune sympathie à l’endroit des victimes de l’incendie de la tour Grenfell – des victimes qui n’ont toujours pas vu justice leur être rendue. Et comme secrétaire d’État à l’Intérieur, elle a été l’architecte de la tristement célèbre stratégie « d’environnement hostile », une politique rendant plus difficile pour les immigrants de demeurer au Royaume-Uni et qui a suscité le racisme et donné lieu à une série interminable d’attaques contre les immigrants.

Pour ces raisons et plusieurs autres, nous nous réjouissons de voir May quitter la scène. Mais en dernière analyse, elle n’est qu’une autre conservatrice au service de ce système capitaliste pourri. La tâche du mouvement ouvrier est de travailler à renverser les conservateurs – ainsi que le système capitaliste lui-même.