62a823e40367bc6ed42bfa88148b504e w596 h500L’article suivant a été écrit par la section britannique de la Tendance marxiste internationale en 2010. Nous croyons qu’il conserve sa pertinence non seulement pour nos camarades britanniques, mais également, dans ses grandes lignes, pour nous ici.


Pour beaucoup de gens, l’idée d’un changement révolutionnaire dans la société semble être une utopie qui ne sera jamais possible de leur vivant. Il est bien beau de dépeindre cette utopie, mais il faut expliquer comment en faire une réalité. Léon Trotsky, expliquant les tâches de la Quatrième Internationale en 1938, indiquait que les socialistes doivent aller au-delà des exigences « minimales » avancées par les partis sociaux-démocrates traditionnels, et doivent « à trouver le pont entre leurs revendications actuelles et le programme de la révolution socialiste ». À cet égard, Trotsky a développé l’idée du  « programme de transition », soit un ensemble de revendications qui pourraient faire le pont entre la situation actuelle sous le capitalisme notre objectif final du socialisme international.

À quoi ressemblerait un tel programme de transition pour l’environnement? Que devraient revendiquer les socialistes en ce qui concerne les changements climatiques? Un programme complet et détaillé s’étalerait sur de nombreuses pages ; au lieu de cela, nous mettons en avant ici sept revendications majeures.

1. Non aux méthodes fondées sur le marché

Le libre marché n’a jamais été en mesure de satisfaire les besoins matériels les plus élémentaires de la majorité de la population mondiale. Au lieu de réduire la pauvreté, le capitalisme n’a fait qu’amplifier les inégalités et n’a pas réussi à éliminer la famine, la sécheresse et la maladie. Donc pourquoi devrions-nous penser que les méthodes axées sur le marché seront plus efficaces pour résoudre le problème tout aussi crucial qu’est celui des changements climatiques?

Beaucoup de politiciens, incapables de rompre avec le libre marché, ont tenté faire du carbone une marchandise. Cela expose les émissions de CO2 aux mêmes contradictions du capitalisme que toutes les autres marchandises. Les spéculateurs et les fraudeurs ont déjà commencé à tirer profit du système de plafonnement et d’échange sur le marché du carbone. Entre-temps, de nombreux économistes prédisent déjà que les marchés du carbone seront au centre de la prochaine grande bulle spéculative.

Les socialistes doivent également être fermement opposés aux taxes sur le carbone. Une taxe sur l’utilisation de l’énergie ou les émissions serait une taxe régressive (comme la TVA) et frapperait plus durement les plus pauvres. La position des socialistes est toujours en faveur d’une taxation progressive, visant les grandes entreprises et les intermédiaires avides de profit. Les prix de l’énergie ne doivent pas augmenter pour le grand nombre de gens ordinaires qui ont déjà de la difficulté à rester au chaud pendant les hivers froids.

2. Aucune confiance dans les « accords » capitalistes

Bien que nous devons condamner les pays impérialistes qui refusent de réduire leurs émissions, nous devons reconnaître que les accords environnementaux tels que Kyoto ou Copenhague sont voués à l’échec s’ils tentent de fonctionner dans le cadre du capitalisme. Les pays procapitalistes ne signeront rien qui puisse nuire aux profits des entreprises de leur pays. Ces contradictions de l’État-nation ont été pleinement mises en évidence à Copenhague et ont entraîné l’échec des accords internationaux sur toutes sortes de questions au fil des années, allant du commerce mondial à l’aide au développement.

Il est clair que la coopération internationale est nécessaire pour résoudre ce qui est clairement un problème international; cependant, cela ne peut se faire qu’en vertu d’accords conclus par des délégués qui doivent rendre des comptes et qui représentent les intérêts des gens et de la planète, et non les intérêts des grandes entreprises.

3. Pour la nationalisation de l’industrie, du logement et des transports sous contrôle démocratique

Au Royaume-Uni, les principaux contributeurs à la demande énergétique (et donc aux émissions de CO2) sont les transports, l’industrie et les bâtiments. Sous contrôle privé, ces secteurs opèrent afin de faire des profits et ont fait l’objet de peu d’investissements. En tant qu’individus, nous n’avons ni l’argent ni le contrôle nécessaire pour réduire le gaspillage et l’inefficacité de ces pollueurs. Ce qu’il faut, c’est la nationalisation de ces grands consommateurs d’énergie, sous le contrôle démocratique des travailleurs, des syndicats et de représentants élus.

Actuellement, le réseau de transport public est extrêmement inefficace. Après la privatisation en 1993, la ponctualité et la fiabilité du transport ferroviaire ne se sont toujours pas améliorées et les prix du transport augmentent chaque année. Dans de nombreuses villes, au moins trois entreprises d’autobus distinctes fonctionnent de manière totalement non coordonnée. Nous exigeons un système de transport public entièrement intégré. Les autobus, les tramways et les trains à travers le pays doivent être nationalisés sous le contrôle des travailleurs et la fermeture des lignes de chemin de fer et de bus doit être annulée, en particulier dans les zones rurales. Les prix des transports doivent également être réduits; un système de transport public abordable et efficace pourrait permettre d’enlever des centaines de milliers de voitures des routes, réduisant ainsi la pollution, les maladies respiratoires et les accidents de la route, et permettant aux utilisateurs d’économiser d’énormes sommes d’argent.

L’industrie et les marchandises qu’elle produit sont sujettes à l’inefficacité à chaque étape de la production. Les matières premières et les ressources sont extraites avec peu de respect pour l’environnement; la production n’est pas planifiée; les biens de consommation sont conçus de façon à qu’ils ne durent pas; les déchets sont rarement recyclés par l’industrie. Dans chaque cas, cela est dû à l’appétit insatiable des grandes entreprises pour les profits, ce qui se traduit par la nécessité de réduire les coûts de production à chaque occasion. Ce qu’il faut, c’est une économie planifiée démocratiquement pour éliminer tout dommage à l’environnement inutile.

Le gouvernement devrait lancer un vaste programme pour améliorer l’isolation et les systèmes de chauffage de tous les bâtiments, ainsi que soutenir la construction de nouvelles habitations abordables et économes en énergie. Un tel plan réduirait la demande en énergie et créerait des milliers de nouveaux emplois. Le secteur de la construction doit être nationalisé et contraint de se conformer à des réglementations plus strictes, tandis que les logements sociaux doivent redevenir propriété publique au lieu d’être contrôlés par des propriétaires privés qui engrangent des profits sans réinvestir en retour.

4. Pour une transition des combustibles fossiles à l’industrie verte

Les entreprises d’électricité réalisent actuellement d’énormes profits en facturant aux consommateurs des prix scandaleux pour l’électricité et le gaz, tout en investissant le strict minimum dans les énergies renouvelables. Ces entreprises doivent devenir propriété publique, sous le contrôle démocratique des travailleurs, ce qui permettra une transition à grande échelle des combustibles fossiles vers des sources d’énergie alternatives, telles que l’énergie éolienne, houlomotrice, marémotrice et solaire.

Pendant la transition vers un secteur énergétique durable, il est inévitable que le pétrole, le charbon et le gaz seront utilisés pendant une période de temps considérable. Lorsque d’anciennes centrales sont modernisées ou mises hors service, tous les travailleurs doivent avoir un nouvel emploi ou recevoir une nouvelle formation sans perte de salaire.

5. Nationalisation et contrôle démocratique des banques et des investissements

Dans le Programme de transition, Trotsky soulignait que ce sont les banques qui contrôlent réellement l’économie : « les banques concentrent dans leurs mains le commandement réel de l’économie… Impossible de faire un seul pas sérieux dans la lutte contre le despotisme des monopoles et l’anarchie capitaliste, qui se complètent l’un l’autre dans leur œuvre de destruction, si on laisse les leviers de commande des banques dans les mains des rapaces capitalistes. »

Bien qu’on parle beaucoup d’investir dans les énergies renouvelables et de créer des emplois verts, en réalité, les gouvernements et les entreprises ont très peu dépensé là-dessus jusqu’à présent. Dans son rapport spécial sur l’investissement dans l’énergie verte, The Economist déclare que « tandis que les décideurs politiques se sont précipités de conférence en conférence pour pousser le monde vers un avenir vert, les investisseurs s’en sont détournés ».

En raison des plans de sauvetage de ces dernières années, le gouvernement britannique détient déjà une participation importante dans de nombreuses banques. Ce qu’il faut maintenant, c’est mettre le contrôle de ces banques entre les mains des travailleurs et des syndicats, afin que l’argent public puisse être investi dans des industries vertes plutôt que d’être utilisé pour donner des bonis aux banquiers.

6. Contrôle démocratique des médias, de l’éducation et de la recherche

De nos jours, en allumant la télévision, on se retrouve face à des publicités et des émissions qui tentent de faire porter la responsabilité de la catastrophe écologique sur les gens ordinaires. Dans certains cas, les médias tentent de nier complètement le changement climatique. Dans ces cas, le financement provient habituellement de grands et puissants lobbys, tels que les industries du pétrole et du charbon, et les propos tenus sont en contradiction totale avec la grande majorité des études scientifiques. La lutte contre cette propagande doit commencer par la lutte pour des médias publics et contrôlés démocratiquement, plutôt que par un cartel de magnats.

De plus, les grandes entreprises ont une grande influence sur l’éducation et la recherche environnementales. Par exemple, le Centre for Energy Studies de l’Université de Cambridge est situé dans la Judge Business School et est généreusement financé par BP et ExxonMobil. Nous disons que ce sont les étudiants et les travailleurs qui devraient décider de ce qui est enseigné et étudié dans les universités, et non les entreprises privées.

En 2009, le gouvernement britannique a alloué au ministère de la Défense 44,6 milliards de livres sterling venus des poches des contribuables, soit plus de 7 % des dépenses publiques totales. Ce montant est supérieur aux budgets combinés alloués aux transports, au logement, à l’environnement, à l’énergie, aux changements climatiques et au développement international. L’argent public ne devrait pas être gaspillé dans des guerres, mais plutôt investi dans la recherche sur les technologies vertes. Les grandes entreprises de défense, telles que BAE Systems, devraient être nationalisées et leurs capacités productives et scientifiques utilisées pour développer des éoliennes, et non des armes.

7. Mettre fin à l’utilisation d’aliments comme combustible

Les biocarburants ont été encouragés par de nombreux gouvernements ces dernières années en tant que source durable de carburant. Cependant, les inconvénients des biocarburants sont trop souvent négligés. En convertissant les terres agricoles en biocarburants, les prix des denrées alimentaires augmentent, ce qui frappe le plus durement les populations pauvres. Nous rejetons l’utilisation actuelle des biocarburants et exigeons des sources d’énergie véritablement durables.

Les organismes génétiquement modifiés (OGM) ont le potentiel d’augmenter considérablement le rendement, mais il y a aussi des risques possibles associés à la contamination croisée. Il faut donc nationaliser les plus grandes agro-industries et organiser une véritable étude scientifique sur les OGM par des scientifiques indépendants, et non par des scientifiques financés par les grandes entreprises. Une économie planifiée pourrait distribuer la nourriture de manière beaucoup plus rationnelle que présentement, alors que les forces du marché empêchent des millions de personnes d’avoir assez de nourriture pour manger à leur faim.

La nécessité du socialisme

Les sept points ci-dessus donnent un bref aperçu de ce que les socialistes devraient revendiquer concernant les changements climatiques et l’environnement. Il faut souligner que le socialisme n’est pas intrinsèquement vert; même si toutes les mesures ci-dessus étaient mises en œuvre, la sécurité de la planète ne serait pas garantie. Une plus grande prise de conscience concernant l’environnement serait encore nécessaire de la part de tous. Ces changements de comportement ne peuvent toutefois se produire qu’en même temps qu’un changement systématique. En plaçant les moyens de production entre les mains de la majorité, la séparation des travailleurs du fruit de leur travail disparaîtrait, et les gens ne seraient plus aliénés de l’environnement.

Le motif du profit est le plus grand obstacle de l’environnementalisme. En dernière analyse, la plus grande contradiction reste celle de la société de classe. Une fois cette contradiction fondamentale résolue, nous pourrons commencer à aborder les autres contradictions qui peuvent exister, comme celle entre l’humanité et la planète.