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Numeriser 60Le début des années 1970 au Québec est une période généralement peu connue. Les cours d’histoire nous ont habitués à passer de la Crise d’Octobre 1970 à l’élection du PQ en 1976, comme si rien de significatif ne s’était déroulé entre les deux. Mais ce n’est pas là le fruit du hasard : l’histoire officielle préfère éviter de rappeler aux travailleur-euses québécois ces années où ils se sont radicalisés par centaines de milliers. Il convient donc de commémorer un tournant majeur de cette époque charnière pour l’histoire de la classe ouvrière québécoise, qui eut lieu il y a exactement 45 ans aujourd’hui. Le 29 octobre 1971, à Montréal, se tint une manifestation en soutien aux employé-es en lock-out de La Presse, lors de laquelle la violence policière a détruit les illusions de milliers de travailleur-euses sur la nature de l’État, pavant la voie pour le conflit de classes le plus important de l’histoire du Québec.

Question nationale et question sociale

Les années 1960 furent les années d’éveil de la conscience nationale des Québécois-es. La mort de Maurice Duplessis avait soulevé le couvercle sous lequel bouillaient les contradictions de la société québécoise. L’État québécois était effectivement, à l’époque, d’une arriération sans exemple en Amérique du Nord.

La Révolution tranquille voit naître l’État québécois tel qu’on le connaît aujourd’hui, bâti par la petite bourgeoisie à la tête du Parti libéral grâce à mobilisation de masse de la classe ouvrière. La nationalisation de l’hydroélectricité, la création des CÉGEPs et de l’Université du Québec, le nouveau Code du travail, etc., furent toutes des réformes qui permirent d’améliorer les conditions de vie de la classe ouvrière québécoise, tout en jetant les bases d’un État capitaliste moderne.

Le mouvement ouvrier soutint alors les réformes du Parti libéral contre les forces de la réaction, l’impérialisme étasunien et l’Union nationale, tandis que le gouvernement du Parti libéral au pouvoir était beaucoup plus enclin que n’importe quel gouvernement avant ou après lui à tolérer le mouvement ouvrier et à lui faire des concessions. Parfois, la simple menace d’une grève menait à des concessions. Ainsi, lors d’une grève de trois hôpitaux de la région de Montréal en 1964, il suffit aux syndiqués de déclencher une grève pour que le gouvernement accepte la quasi-totalité de leurs demandes.

Cependant, la Révolution tranquille fut de courte durée. Il faut comprendre que la possibilité de telles réformes reposait sur un boom capitaliste sans précédent dans l’histoire, suite à la Seconde guerre mondiale. Au Québec, c’est en 1967 que la première crise économique d’importance survint. Il n’y a rien de tel qu’un lien mécanique entre la politique et l’économie, mais force est de constater que la crise de 1967 marqua la fin des grandes réformes, et le retour aux affrontements directs entre patrons et travailleur-euses, entre l’État québécois et les travailleur-euses. Le chômage, ayant diminué de 9.2% à 4.7% entre 1960 et 1966, se remit à croître, passant de 5.3% à 8.3% entre 1967 et 1972. L’inflation connut une croissance constante de 1965 à 1975, excepté durant l’année 1970. Cela amena les travailleur-euses, dont ceux du secteur public, armés du droit de grève depuis 1964, à lutter encore davantage pour des conditions de travail meilleures.

En 1966-1967, pour la première fois, il y eut davantage de conflits ouvriers au Québec qu’en Ontario, malgré que l’Ontario avait à l’époque 200 000 travailleur-euses syndiqués de plus. L’État québécois était devenu beaucoup plus intransigeant à l’égard du mouvement ouvrier : par exemple, en 1967, le Projet de loi 25 du gouvernement de l’Union nationale supprima effectivement le droit de grève des enseignant-es de la CEQ et leur imposa leurs conditions de travail. Bien que les travailleur-euses aient sur papier le droit de grève, la suppression de ce droit par des « lois spéciales » allait devenir un fait récurrent dans l’histoire ouvrière du Québec.

La Révolution tranquille, malgré ses nombreuses réformes d’envergure, n’avait pas éliminé la domination impérialiste et anglophone, tout au plus avait-elle permis de remplacer quelques capitalistes anglophones par des francophones; par exemple, Gérald Filion, ancien directeur du Devoir, devint PDG de Marine Industries de Sorel en 1966. La petite bourgeoisie du Québec commençait à faire sa niche, mais les conditions de vie de la classe ouvrière demeuraient difficiles et soumises aux aléas des crises et des décisions des grandes entreprises.

Dès la deuxième moitié des années 1960, la question nationale québécoise, c’est-à-dire celle de la libération du Québec de l’impérialisme et de la domination anglophone, prit un caractère de plus en plus marqué de lutte de classes, alors que la « coalition nationale » de la Révolution tranquille s’effritait. Jean Marchand, alors député du Parti libéral du Canada affirma à ce sujet : « Cela ne me surprend pas. On aurait pu le prédire il y a cinq ans. Le mouvement nationaliste était mûr pour acquérir un caractère de classe. » Le « nouvel » État québécois, malgré certaines réformes, demeurait en dernière analyse au service de la bourgeoisie. En 1966, au Congrès de la CSN, son président Marcel Pepin affirmait qu’ « il nous est apparu clairement, au cours de plusieurs négociations avec l’État ou avec ses agences (…) que ces négociations se déroulaient sous l’œil vigilant des grands intérêts privés (…). »

Face à un gouvernement plus ferme que jamais, l’idée d’un front commun des grands syndicats québécois faisait alors son chemin, mais la rivalité intersyndicale toujours existante mettait en péril la tendance à l’unité. Le conflit à La Presse et les événements du 29 octobre 1971 vinrent drastiquement changer la situation.

« Il y a eu Asbestos, il y a eu Murdochville, puis il y a eu La Presse[1] »

L’histoire menant à la manifestation du 29 octobre à Montréal commence avec l’introduction de nouvelles technologies au journal La Presse, des imprimantes très sophistiquées pour l’époque, qui allaient entraîner des pertes d’emplois pour beaucoup de travailleur-euses du journal.

Les travailleur-euses entrèrent en négociations en ayant confiance de pouvoir régler le litige, n’ayant pas eu de problème lors des précédentes négociations. Cependant, Power Corporation, la grande entreprise à la tête de La Presse depuis 1964, décida de jouer dur. En juillet 1971, lorsque la période légale de négociations prit fin, les employé-es furent simplement mis en lock-out par la compagnie. Ce sont 321 typographes, clicheurs et pressiers qui se retrouvèrent à la rue.

Power Corporation refusa complètement de négocier, ce qui suscita une grande incompréhension chez les travailleur-euses concernés et dans la société en général. Les travailleur-euses en lock-out finirent par comprendre que ce n’est pas eux que Power Corporation tentait d’attaquer. Il s’agissait en fait d’une provocation afin qu’une grève ait lieu qui, si elle était respectée par les journalistes, ferait que ceux-ci pourraient être licenciés. Il y avait ce sentiment croissant au sein de la rédaction que les patrons du journal voulaient les faire taire et faire de La Presse un journal soumis à sa direction, évitant les sujets controversés. Cela faisait partie du sentiment général prévalant chez la bourgeoisie qu’il fallait définitivement réduire au silence les tenants de la Révolution tranquille, une fois pour toutes.

Pendant le lock-out, la publication du journal fut maintenue par des briseurs de grève et le personnel de gestion. Lentement, la nouvelle technologie fut introduite, et les travailleur-euses assistèrent, impuissants, à la disparition de leurs emplois.

La tension montait entre le patronat et les travailleur-euses. Les lock-outé-es allèrent demander l’aide des centrales syndicales afin de mettre sur pied une campagne de boycottage du journal, tandis que de son côté, La Presse transforma ses bureaux en forteresse gardée par des hommes souvent accompagnés de chiens policiers. Lors d’une rencontre de lock-outé-es tenue non loin des bureaux de La Presse, 150 voitures entourèrent les bureaux, empêchant les camions de livraison d’y accéder ou d’en sortir. La Presse obtint une injonction empêchant des rassemblements de plus de huit personnes autour des bureaux du journal!

« Les gars de La Presse » gagnèrent progressivement un appui massif dans la population québécoise. La lutte des travailleur-euses du journal devint un enjeu primordial pour le mouvement ouvrier dans son ensemble. Le conflit symbolisait l’antagonisme entre les patrons tout-puissants et la classe ouvrière québécoise opprimée. C’est dans ce contexte que les syndicats décidèrent finalement de mettre de côté leur rivalité et de s’unir derrière les lock-outé-es de La Presse. Il fut décidé qu’une manifestation aurait lieu le 29 octobre en appui à ceux-ci.

La Presse répondit à ce front commun des syndicats en cessant temporairement la publication du journal le 27 octobre, et barricada littéralement ses bureaux, se justifiant par la « violence » des syndicats. Le maire de Montréal, Jean Drapeau, remit en place un règlement anti-manifestation qui avait pourtant été déclaré illégal par la Court supérieure du Québec, mais dont on autorisa le maintien car la décision était portée en appel. Un quadrilatère de 50 blocs autour des bureaux de La Presse fut donc déclaré zone interdite, protégée par les policiers. La table était mise par le patronat et ses alliés au sein de l’État pour un affrontement avec les syndicats.

La violence de l’État à l’œuvre

La manifestation prit donc place le vendredi soir 29 octobre. Le cortège était mené par les présidents des trois grandes centrales syndicales québécoises : Louis Laberge de la FTQ, Marcel Pepin de la CSN et Yvon Charbonneau de la CEQ. Plus de 15 000 personnes participèrent à la démonstration de force; la composition de la manifestation était essentiellement ouvrière. Ce qui impressionnait était le petit nombre de pancartes à caractère nationaliste, et la prédominance de pancartes anticapitalistes où on lisait, par exemple, « Le capitalisme c’est le chômage, le socialisme c’est le travail ».

La manifestation, calme et pacifique jusqu’alors, fut entraînée dans un cul-de-sac par les policiers qui bloquaient certaines rues. Arrivés au Square Viger, les manifestant-es firent face à la police qui protégeait le secteur interdit d’accès par Jean Drapeau. Dans un geste symbolique et prévu à l’avance, les trois leaders syndicaux traversèrent dans la zone interdite et s’offrirent à la police.

La tension était haute au sein de la manifestation, on tenta de forcer le secteur interdit, des pierres furent lancées en direction de la police, la police les relança. C’est à ce moment que la police se déchaîna contre les manifestant-es dans un élan de violence ahurissant.

Louis Laberge raconta plus tard : « J’ai vu ce soir-là des scènes atroces. Des femmes et des personnes âgées qui, souvent, n’avaient rien à faire avec la manifestation, qui n’étaient même pas au milieu d’un attroupement, se faire renverser sauvagement par les motos des policiers. »

Les policiers s’attaquèrent brutalement aux manifestant-es, parfois à trois, quatre ou cinq sur une seule personne. « Ce soir-là, les policiers n’ont été rien d’autre que le prolongement de leur matraque, le bras armé du pouvoir du dictateur Drapeau », ajouta Laberge.

Le bilan fit état de 190 blessés et 200 arrestations. En plus, une jeune étudiante collégiale, Michèle Gauthier, perdit la vie, asphyxiée par une crise d’asthme. La FTQ cria au meurtre. Jean Drapeau, quant à lui, répondit par la déclaration la plus provocante qui soit : « Il est malhonnête d’affirmer qu’une personne est décédée lors des événements de vendredi soir. Personne n’est mort à la manifestation. Madame Gauthier aurait tout autant pu perdre la vie lors de la parade du père Noël. »

Les forces de police et l’État avaient tenté d’écraser le mouvement syndical et de faire taire l’agitation autour de ce qu’on a nommé « L’affaire La Presse ». L’effet provoqué fut contraire aux intentions de départ. « La population a reçu une leçon accélérée d’histoire », affirma avec raison Yvon Charbonneau.

Un changement qualitatif

L’ampleur du mouvement derrière les lock-outé-es avait sans doute refroidi les ardeurs de Power Corporation. Les travailleur-euses en lock-out se virent octroyer, en février 1972, la sécurité d’emploi absolue en cas de changements technologiques. La manifestation fut un tournant qui fit pencher la balance en faveur des travailleur-euses.

Mais la manifestation fut également un tournant décisif pour l’ensemble du mouvement ouvrier québécois. Jamais, du moins depuis la Révolution tranquille, l’État n’avait-il fait preuve de manière aussi évidente de sa violente opposition au mouvement ouvrier à l’aide de son bras armé, la police. La présence de Power Corporation du côté de l’oppresseur accentuait la rage et le ressentiment de la classe ouvrière.

Le 2 novembre, à peine quatre jours après la manifestation, 14 000 personnes se rassemblaient au Forum de Montréal, avec 24 heures de préavis, et c’est là que le Front commun intersyndical fut plus ou moins formalisé, dans une ambiance tout simplement électrique. Il n’était plus possible de remettre en question la nécessité du front commun contre l’État bourgeois. Louis Laberge affirma : « En dix ans, il n’avait pas été possible de créer l’unité des travailleurs de toutes les centrales. En une soirée, Drapeau y est parvenu. Il a créé une unité que rien ne pourra plus jamais ébranler. » Le chant « ce n’est qu’un début, continuons le combat! » résonnait entre les murs du Forum. Les discours militants se suivaient.

Les leaders du mouvement ouvrier personnifiaient le changement qui avait eu lieu. Marcel Pepin affirmait, le 23 octobre 1971 : « Quotidiennement il faut se battre pour le pain et le beurre. S’il arrive une grosse grève à la CSN, je vais m’en occuper et je remettrai l’idéologie à plus tard. » Les événements du 29 octobre avaient grandement secoué cette division artificielle entre les luttes du quotidien et « l’idéologie » : Pepin était maintenant en faveur du manifeste de la CSN, Ne comptons que sur nos propres moyens, qui expliquait la domination impérialiste au Québec, et la nécessité de renverser le capitalisme.

Louis Laberge, début 1971, déclarait pour sa part : « Je suis quelqu’un de pratique, pas un rêveur. Je crois en l’évolution et non en la révolution… et malgré que je sois en désaccord avec le système actuel, je ne veux pas le détruire. » Le 2 novembre, au Forum, Laberge se disait maintenant en faveur du socialisme, et expliquait que « la première victime [Michèle Gauthier] sera peut-être suivie par d’autres, mais elles ne seront pas de notre bord! »

Les déclarations des dirigeants syndicaux étaient le reflet d’une radicalisation massive de la base syndicale. Le sentiment que la Révolution tranquille avait pris fin et que les travailleur-euses avaient été laissés derrière était grandissant. Non, nous n’étions pas encore « Maîtres chez nous », mais plutôt dominés par Power Corporation et les autres, avec la complicité de l’État québécois. C’est dans ce contexte bouillonnant que la FTQ adopta, lors de son Congrès de novembre 1971 rassemblant plus de 1 000 délégué-es, un manifeste intitulé L’État, rouage de notre exploitation. Le titre parle de lui-même.

La boîte de pandore était ouverte. Le 29 octobre fut un changement qualitatif majeur dans l’histoire de notre classe. Le mouvement ouvrier était en marche vers le Front commun, qui au printemps de 1972 vit la plus grande confrontation entre Capital et Travail que le Québec ait connu. Il est de notre devoir de rappeler cette histoire, mais aussi de l’étudier afin de préparer des victoires futures.

Les années 1970 sont les années oubliées de l’histoire « officielle » du Québec, précisément car il s’agit de la période de radicalisation la plus importante de la classe ouvrière québécoise. Il était devenu clair que le capitalisme ne pouvait rien offrir aux travailleur-euses du Québec, et qu’un changement de système était nécessaire. Le socialisme était admis en paroles parmi les dirigeants du mouvement ouvrier, et ces idées mobilisaient des centaines de milliers de travailleur-euses.

Malheureusement, lorsque la prise du pouvoir par les travailleur-euses était possible au printemps de 1972, les dirigeants du mouvement ouvrier n'ont rien fait pour y arriver et ont plutôt mis un frein au mouvement, causant ainsi son échec. Une occasion d'effectivement commencer la transformation socialiste de la société fut alors échappée.

Aujourd'hui, le Québec se retrouve dans une situation turbulente similaire aux années 1970, comme l'a montré la vague de luttes de 2012-2015 sur fond de mesures d'austérité drastiques. Malgré le reflux temporaire du mouvement, les attaques répétées des capitalistes et l’incessante austérité provoqueront une mobilisation de la classe ouvrière et de la jeunesse à l’image de ce que fut 1971-1972. Aujourd'hui comme alors, la seule façon de renverser l'austérité et les attaques sur les travailleur-euses est de lutter pour le socialisme.

Le mouvement ouvrier du Québec se doit donc de revenir aux idées radicales qui l’animaient dans les années 1970. Mais afin d'éviter l'échec de 1972, il faudra que le mouvement soit muni cette fois d’une authentique organisation révolutionnaire capable de défendre un programme socialiste et de mener à bien la transformation révolutionnaire de la société. Seule une telle organisation permettra réellement de mettre fin à la domination, l’exploitation et la violence perpétrées par la bourgeoisie.

Sources :

Nick Auf Der Maur et Robert Chodos, Quebec, A Chronicle 1968-1972, Toronto, James Lewis & Samuel Publishers, 1972.

Louis Fournier, Histoire de la FTQ, Montréal, Québec Amérique,1994.

Diane Éthier, Jean-Marc Piotte et Jean Reynolds, Les travailleurs contre l’État bourgeois, Montréal, Les Éditions de l’Aurore, 1975.


[1]                                Cette citation vient de Fernand Daoust, ancien dirigeant syndical.