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INTRODUCTION

Le marxisme, ou le socialisme scientifique, est le nom donné au corps d’idées d’abord travaillé par Karl Marx (1818-1883) et Friedrich Engels (1820-1895). Dans leur totalité, ces idées fournissent une base théorique pleinement travaillée pour la lutte de la classe ouvrière, pour atteindre une forme supérieure de société humaine – le socialisme.

L’étude du marxisme tombe sous trois principales rubriques, correspondant sensiblement à la philosophie, à l’histoire sociale et à l’économie – le matérialisme dialectique, le matérialisme historique et l’économie marxiste. Elles constituent les fameuses « Trois parties constitutives du marxisme » sur lesquelles Lénine a écrit.

Dans ce guide d’étude, nous fournissons une sélection de matériel sur le matérialisme dialectique. Les autres « parties constitutives », autant que les autres questions fondamentales, seront abordées dans d’autres publications. Ce guide est adapté pour l’étude individuelle ou comme base pour un groupe de discussion marxiste. Ce guide est destiné à aider les étudiants du marxisme en fournissant une introduction au sujet, avec des textes marxistes adaptés qui, nous l’espérons, sauront aiguiser leur appétit pour davantage de lecture et d'étude.

Pour débuter cette étude sur le matérialisme dialectique, les éditeurs ont publié un article d’introduction par Rob Sewell. Bien que ce soit une bonne amorce au sujet, il n’y a pas de substitut au fait de s’attaquer aux œuvres philosophiques de Marx, Engels, Lénine, Trotsky, Plekhanov, et plusieurs autres. Malheureusement, Marx et Engels n’ont jamais écrit une œuvre complète sur le matérialisme dialectique, bien qu’ils en aient eu l’intention. À sa mort, Engels a laissé une pile de manuscrits à partir desquels il voulait élaborer un compte-rendu sur la dialectique, ou sur les lois du mouvement de la nature, de la société humaine et de la pensée. Ces manuscrits ont plus tard été publiés sous le nom Dialectique de la nature. Même dans leur forme brute et inachevée, ces notes donnent un brillant aperçu de la méthode du marxisme et de sa relation avec les sciences.

Le nouveau lecteur ne doit pas se laisser repousser par les idées parfois difficiles et abstraites de ces écrits. Passé cette première difficulté, une certaine persévérance sera justement récompensée. Le marxisme est une science avec sa propre terminologie, qui peut donc être très exigeante pour un débutant. Cependant, tout travailleur et étudiant sérieux sait que rien n’est digne d’intérêt sans un certain degré de lutte et de sacrifice.

Les théories du marxisme fournissent une solide compréhension au travailleur ou à la travailleuse réfléchissant-e. C’est du devoir de chaque travailleur-euse et étudiant-e de conquérir pour lui-même ou elle-même les théories de Marx et Engels, comme préalable essentiel pour la conquête de la société par les travailleurs-euses.

 

CONTENU

  • Introduction
  • Avons-nous besoin de philosophie?
  • Les limites de la logique formelle
  • Matérialisme versus idéalisme
  • Dialectique et métaphysique
  • La loi de la quantité à la qualité (et vice-versa)
  • L’unité des opposés
  • La négation de la négation
  • Hegel et Marx

Nous reconnaissons qu’il y a de réels obstacles sur le chemin de la lutte des travailleurs-euses pour la théorie. L’homme ou la femme qui est forcé au labeur pendant de longues heures de travail, qui n’a pas eu l’avantage d’une éducation convenable, et qui lui manque par conséquent l’habitude de la lecture, trouve de grandes difficultés à absorber quelques-unes des idées les plus complexes, surtout au début. Pourtant, c’était pour les travailleurs-euses que Marx et Engels ont écrit, et non pour les « brillants » universitaires. « Chaque début est difficile », peu importe de quelle science nous parlons. Pour le travailleur ou la travailleuse qui a une conscience de classe et qui est préparé à persévérer, une promesse peut être faite : quand le premier effort est fait pour en arriver à saisir de nouvelles idées familières ou moins familières, les théories du marxisme apparaitront comme essentiellement simples et directes.

Quand les concepts de base du marxisme sont conquis, ils ouvrent une toute nouvelle perspective sur la politique, la lutte des classes, et sur chaque aspect de la vie.

Comme introduction supplémentaire à la dialectique, nous publions dans cette édition L’ABC de la dialectique par Léon Trotsky, un extrait du texte de Lénine sur Les trois sources et les trois parties constitutives du marxisme, un extrait du livre de Engels Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, et Sur la question de la dialectique (1920) par Lénine.

Pour une étude supplémentaire, nous recommandons les œuvres suivantes de Engels : les chapitres 12 et 13 de Anti-Dühring, l’introduction à la Dialectique de la nature, et Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande.

Ceux et celles qui veulent aller plus en profondeur devraient lire La conception moniste de l’histoire de Plekhanov, Matérialisme et empiriocriticisme de Lénine, ainsi que ses Cahiers philosophiques (Œuvres complète, Vol. 38). Bien que ces livres ne soient pas faciles à lire, ils sont néanmoins très utiles si étudiés en profondeur.

Les éditeurs,

Avril 2015

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AVONS-NOUS BESOIN DE PHILOSOPHIE ?

Le socialisme scientifique ou le marxisme est composé de trois parties constitutives : le matérialisme dialectique, le matérialisme historique et l’économie marxiste. Ce livret, le premier de la série, est une introduction aux concepts du matérialisme dialectique – la méthode du marxisme.

Pour ceux et celles qui ne sont pas familiers avec la philosophie marxiste, le matérialisme dialectique peut apparaitre comme un concept obscur et difficile. Cependant, pour ceux et celles qui sont prêts à prendre le temps d’étudier cette nouvelle façon de voir les choses, ils vont découvrir une perspective révolutionnaire permettant de donner un aperçu des mystères du monde dans lequel nous vivons.

La saisie du matérialisme dialectique est un préalable essentiel pour comprendre la théorie du marxisme. Le matérialisme dialectique est la philosophie du marxisme, qui nous fournit une perspective globale, scientifique et exhaustive. C’est le socle philosophique – la méthode – sur lequel toute la théorie marxiste est fondée.

Selon Engels, la dialectique est « notre meilleur instrument de travail et notre arme la plus acérée ». Et pour nous aussi, elle est un guide pour l’action et pour nos activités dans le mouvement des travailleurs-euses. La dialectique est comme une boussole ou une carte, qui nous permet de garder le cap dans la turbulence des événements, et nous permet de comprendre les processus fondamentaux qui donnent forme à notre monde.

Que nous le voulions ou non, tout le monde, consciemment ou inconsciemment, adhère à une philosophie. Une philosophie est simplement une façon de regarder notre monde. Sous le capitalisme, sans notre propre philosophie scientifique, nous allons inévitablement adopter la philosophie dominante de la classe dirigeante, et les préjugés de la société dans laquelle nous vivons. « Les choses ne vont jamais changer » est un refrain habituel, qui reflète la futilité des choses changeantes et le besoin d’accepter notre sort dans la vie. Il y a d’autres proverbes comme « rien de nouveau sous le soleil », et « l’histoire se répète toujours », qui reflètent la même perspective conservatrice. De telles idées, Marx explique-t-il, créent un poids écrasant sur la conscience des hommes et des femmes.

Tout comme la bourgeoisie émergeante dans sa révolution contre la société féodale a remis en question les idées conservatrices de la veille aristocratie féodale, la classe ouvrière, dans sa lutte pour une nouvelle société, a besoin de remettre en question la conception dominante de son propre oppresseur, la classe capitaliste. Bien sûr, la classe dirigeante, à travers son contrôle monopolistique des médias de masse, de l’école, de l’université et des chaires, justifie consciemment son système d’exploitation comme la plus « naturelle forme de société ». La machine d’État répressive, avec ses « corps d’hommes armés », n’est pas suffisante pour maintenir le système capitaliste. Les idées et la morale dominantes de la société bourgeoise servent de défense vitale des intérêts matériels de la classe dirigeante. Sans cette puissante idéologie, le système capitaliste ne pourrait subsister qu’un certain temps.

 « Toute la science officielle et libérale», déclare Lénine, « défend, d’une façon ou d’une autre,  l’esclavage salarié... Demander une science impartiale dans une société fondée sur l’esclavage salarié est d’une naïveté aussi puérile que de demander aux fabricants de se montrer impartiaux dans la question de savoir s’il convient de diminuer les profits du Capital pour augmenter le salaire des ouvriers. »

L’idéologie bourgeoise officielle conduit une guerre implacable contre le marxisme, en le voyant correctement comme un danger mortel pour le capitalisme. Les professeurs et scribes bourgeois déversent un flot continu de propagande dans une tentative de discréditer le marxisme, et particulièrement la dialectique. Cela a été notamment le cas depuis la chute du Mur de Berlin, et la féroce offensive idéologique qui a suivi contre le marxisme, le communisme, la révolution, et ainsi de suite. « Le marxisme est mort », proclament-ils à répétition comme une incantation religieuse. Mais le marxisme refuse de s’incliner devant de tels sorciers! Le marxisme reflète la volonté inconsciente de la classe ouvrière de changer la société. Son destin est lié à celui du prolétariat.

Les apologistes du capitalisme, avec leurs ombres dans le mouvement ouvrier, affirment constamment que leur système est une forme naturelle et permanente de société. De l’autre côté, la dialectique affirme que rien n’est permanent, et que toute chose périt éventuellement. Une telle philosophie révolutionnaire constitue une profonde menace au système capitaliste, et doit donc être discréditée à tout prix. Cela explique le quotidien déversement de propagande anti-marxiste. Mais chaque réel pas en avant dans la science et la connaissance ne font que confirmer la justesse de la dialectique. Pour des millions de personnes, la crise grandissante du capitalisme démontre de plus en plus la validité du marxisme. La situation objective force les travailleurs-euses à chercher une issue à l’impasse. « La vie enseigne », remarque Lénine. Aujourd’hui, pour évoquer ce célèbre passage du Manifeste communiste, « un spectre hante l’Europe, le spectre du communisme ».

Dans sa lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière, le marxisme poursuit une guerre implacable contre le capitalisme et son idéologie, laquelle défend et justifie son système d’exploitation, « l’économie de marché ». Le marxisme fait pourtant bien plus que cela. Le marxisme fournit à la classe ouvrière « une conception cohérente du monde, inconciliable avec toute superstition, avec toute réaction, avec toute défense de l'oppression bourgeoise » (Lénine). Il s’efforce de révéler les relations réelles qui existent sous le capitalisme et d’armer la classe ouvrière pour qu’elle comprenne comment elle peut réaliser sa propre émancipation. Le matérialisme dialectique, pour reprendre les mots du marxiste russe Plekhanov, est plus qu’une perspective, c’est une « philosophie de l’action ».

 

LES LIMITES DE LA LOGIQUE FORMELLE

Les hommes et les femmes essayent de penser de manière rationnelle. La logique (du grec logos, signifiant discours ou raison) est la science des lois de la pensée. Peu importe les pensées auxquelles on pense, et peu importe le langage dans lequel elles sont exprimées, elles doivent satisfaire aux exigences du raisonnement. Ces exigences donnent naissance aux lois de la pensée, aux principes de la logique. Ce fut le philosophe grec Aristote (384 – 322 av. J.-C.), il y a plus de 2000 ans, qui formula le système actuel de la logique formelle – un système qui constitue encore la base de nos établissements d’enseignement. Aristote catégorise la méthode énonçant comment nous devrions correctement raisonner, et comment nos propositions se combinent pour former des jugements, et de là, comment tirer les conclusions. Il pose trois lois fondamentales de la logique : le principe d’identité (A=A), le principe de contradiction (A ne peut pas équivaloir à A et à non-A), et le principe du tiers exclus (A est soit A ou non-A; il n’y a pas d’alternatives intermédiaires).

La logique formelle s’est imposée pendant plus de deux millénaires, et a constitué la base de l’expérimentation et des grandes avancées de la science moderne. Le développement des mathématiques était basé sur cette logique. On ne peut pas enseigner à un enfant à additionner sans elle. Un plus un égal deux, pas trois. La logique formelle apparait comme le sens commun, et est responsable de l’exécution de mille et une choses du quotidien, mais – et c’est un grand mais – elle a ses limites. Quand elle traite de processus et d’événements complexes, la logique formelle devient une façon de penser totalement inadéquate. C’est particulièrement le cas lorsqu’elle traite du mouvement, du changement et de la contradiction. La logique formelle voit les choses de manière figée et statique. Bien sûr, on ne peut nier son utilité au quotidien, au contraire, mais il faut reconnaitre ses limites.

« La dialectique n'est ni une fiction ni une mystique », écrit Léon Trotsky, « mais la science des formes de notre pensée, quand cette pensée ne se limite pas aux soucis de la vie quotidienne, mais tente d'appréhender des processus plus durables et plus complexes. La dialectique est à la logique formelle ce que, disons, les mathématiques supérieures sont aux mathématiques élémentaires. » (L’ABC de la dialectique matérialiste)

Avec le développement de la science moderne, le système de classification (de Linné) était basé sur la logique formelle, alors que toutes les choses vivantes étaient divisées en espèces et en ordres. Cela a constitué un énorme bond en avant pour la biologie, en comparaison avec le passé. Quoiqu’il en soit, c’était un système fixe et rigide, avec ses catégories rigides, qui avec le temps a montré ses limites. Darwin, notamment, a montré qu’à travers l’évolution, il était possible pour une espèce de se transformer en une autre espèce. Conséquemment, le système rigide de classification a dû être changé pour incorporer cette nouvelle compréhension de la réalité.

En effet, le système de la logique formelle s’est écroulé. Il n’a pas pu faire face à ses contradictions. De l’autre côté, la dialectique – la dialectique du changement – explique qu’il n’y a pas de catégories absolues ou fixes dans la nature ou dans la société. Engels avait un grand plaisir à pointer l’ornithorynque, cette forme transitoire, et à demander où était sa place dans cet arrangement rigide des choses!

Seul le matérialisme dialectique peut expliquer les lois de l’évolution et du changement. Il voit le monde non pas comme un complexe de choses toutes faites, mais comme un complexe de processus, qui passe dans une transformation ininterrompue de naissance et de mort. Pour Hegel, la vieille logique était exactement comme un jeu d’enfant, qui cherche à former des images à partir de pièces de casse-tête. « Le vice fondamental de la pensée vulgaire », écrit Trotsky, « consiste à se satisfaire de l'empreinte figée d'une réalité qui, elle, est en perpétuel mouvement. »

Avant de regarder les principales lois du matérialisme dialectique, prenons le temps de regarder les origines de la conception matérialiste.

 

MATÉRIALISME VERSUS IDÉALISME

« La philosophie du marxisme est le matérialisme », écrit Lénine. La philosophie se divise en deux grands camps idéologiques : le matérialisme et l’idéalisme. Avant de continuer, ces deux termes requièrent certaines explications. Pour commencer, le matérialisme et l’idéalisme n’ont absolument rien en commun avec leur usage quotidien, où le matérialisme est associé à l’avidité matérielle et à l’escroquerie (lesquelles constituent en quelque sorte la moralité du capitalisme actuel), et l’idéalisme à des idéaux élevés et à la vertu. Loin de là!

Le matérialisme philosophique est la perspective qui explique qu’il n’y a seulement qu’un monde matériel. Il n’y a pas de ciel ou d’enfer. L’univers, qui a toujours existé et n’est pas la création d’un quelconque être surnaturel, est dans un processus de flux constant. Les êtres humains font partie de la nature, et ont évolué à partir de formes de vie plus rudimentaires, dont leur origine a jailli à partir d’une planète sans vie il y a environ 3,6 milliards d’années. Avec l’évolution de la vie, à un certain stade, est apparu le développement d’animaux avec un système nerveux, et éventuellement, les êtres humains avec de plus gros cerveaux. Avec les humains apparaissent la pensée et la conscience humaines. Seul le cerveau humain est capable de produire des idées générales, c’est-à-dire de penser. Par conséquent, la matière, qui a toujours existé, a existé et existe encore indépendamment de l’esprit et des êtres humains. Les choses ont existé bien avant qu’une conscience de ces choses n’ait surgi ou n’ait pu surgir à partir des organismes vivants.

Pour les matérialistes, il n’y a pas de conscience en dehors du cerveau vivant, lequel fait partie d’un corps matériel. Un esprit sans corps est une absurdité. La matière n’est pas un produit de l’esprit, mais l’esprit lui-même est le produit le plus élevé de la matière. Les idées ne sont que le reflet du monde matériel indépendant qui nous entoure. Les choses réfléchies dans un miroir ne dépendent pas de cette réflexion pour exister. « Toutes les idées sont issues de l’expérience, sont des réflexions – vraies ou distordues – de la réalité », affirme Engels. Ou pour reprendre les mots de Marx, « ce n'est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience ».

Les marxistes ne nient pas que l’esprit, la conscience, la pensée, la volonté, les sentiments ou les sensations soient réels. Ce que les marxistes nient, c’est que cette chose qu’on appelle « l’esprit » existe de façon séparée du corps. L’esprit n’est pas distinct du corps. La pensée est le produit du cerveau, lequel est l’organe de la pensée.

Cela ne veut pourtant pas dire que notre conscience est un miroir sans vie de la nature. Les êtres humains dépendent de leur environnement; ils sont conscients de leur environnement et réagissent en fonction de lui; en retour, l’environnement réagi sur eux. Lorsqu’enracinés dans leurs conditions matérielles, les êtres humains généralisent et pensent de façon créative. En retour, ils modifient leur environnement matériel.

De l’autre côté, l’idéalisme philosophique affirme que le monde matériel n’est pas réel, mais simplement le reflet du monde des idées. Il y a différentes formes d’idéalisme, mais elles expliquent toutes essentiellement que les idées sont primaires, et que la matière, si elle existe, est secondaire. Pour les idéalistes, les idées sont séparées de la matière, de la nature. C’est la conception de Hegel de l’Idée absolue ou de ce qui équivaut à Dieu. L’idéalisme philosophique ouvre la voie, d’une façon ou d’une autre, à la défense ou au support de la religion et de la superstition. Non seulement cette perspective est fausse, mais elle est également profondément conservatrice, nous menant à la conclusion pessimiste que nous ne pouvons jamais comprendre les « mystérieuses voies » du monde; tandis que le matérialisme comprend que les êtres humains, non seulement observent le monde réel, mais peuvent le changer, et ce faisant, se changent eux-mêmes.

La vision idéaliste du monde est née de la division du travail entre travail physique et travail intellectuel. Cette division constitue une énorme avancée, en ce qu’elle libère une section de la société du travail physique, et lui accorde le temps pour développer la science et la technologie. Cependant, plus les idées sont détachées du travail physique, plus elles deviennent abstraites. Et quand les penseurs séparent leurs idées du monde réel, ils deviennent de plus en plus animés par l’abstraite « pensée pure », et en viennent à construire toutes sortes de fantaisies. Aujourd’hui, la cosmologie est dominée par des conceptions mathématiques complexes et abstraites, lesquelles ont mené à une panoplie de théories bizarres et merveilleuses, mais erronées: le Big Bang, le commencement du temps, les univers parallèles, etc. Chaque arrêt dans la pratique mène à un idéalisme unilatéral.

La perspective matérialiste a une longue histoire qui remonte jusqu’aux anciens Grecs Anaxagore (500 - 428 av. J.-C.) et Démocrite (460 - 370 av. J.-C.). Avec l’effondrement de la Grèce antique, cette perspective rationnelle a été relayée aux oubliettes pour toute une période historique, et c’est seulement après la renaissance de la pensée suivant la chute du Moyen-âge chrétien, qu’il y a eu un renouveau de la philosophie et des sciences naturelles. Au dix-septième siècle, le foyer du matérialisme moderne était l’Angleterre. « Le vrai précurseur du matérialisme anglais est Bacon », écrit Marx. Le matérialisme de Francis Bacon (1561 - 1626) a par la suite été systématisé et développé par Thomas Hobbes (1588 - 1679), dont les idées ont par la suite été développées par John Locke (1632 - 1704). Ce dernier pensait déjà que la matière pouvait engendrer la faculté de penser. Ce n’est pas un accident que ces avancées dans la pensée humaine coïncidaient avec la montée de la bourgeoisie et les grandes avancées en science, particulièrement en mécanique, en astronomie et en médecine. Ces grands penseurs ont à leur tour pavé la voie pour la percée de la brillante école des matérialistes français du dix-huitième siècle, qui comprend notamment René Descartes (1596 - 1650).

Ce fut leur matérialisme et leur rationalisme qui devint le crédo de la grande Révolution française de 1789. Ces penseurs révolutionnaires ne reconnaissaient aucune autorité extérieure. Tout, de la religion aux sciences naturelles, de la société aux institutions politiques, était assujetti à la critique la plus pénétrante. La raison était devenue la mesure de toute chose.

Cette philosophie matérialiste, systématiquement défendue par d’Holbach (1723 - 1789) et Helvétius, était une philosophie révolutionnaire. «L’univers, ce vaste assemblage de tout ce qui existe, ne nous offre partout que de la matière et du mouvement», affirme d’Holbach. « Son ensemble ne nous montre qu’une chaîne immense et non interrompue de causes et d’effets : quelques-unes de ces causes nous sont connues parce qu’elles frappent immédiatement nos sens; d’autres nous sont inconnues, parce qu’elles n’agissent sur nous que par des effets souvent très éloignés de leurs premières causes. »

Cette philosophie rationnelle était le reflet idéologique de la bourgeoise révolutionnaire en lutte contre l’Église, l’aristocratie et la monarchie absolue. Elle représentait une féroce attaque contre l’idéologie de l’Ancien Ordre. En fin de compte, le royaume de la Raison n’est devenu rien de plus que le royaume idéalisé de la bourgeoisie. La propriété bourgeoise est devenue un des droits de l’Homme essentiels. Les matérialistes révolutionnaires ont pavé la voie pour la nouvelle société bourgeoise et la domination de nouvelles formes de propriété privée. « Des temps différents, des circonstances différentes, une différente philosophie », affirmait Denis Diderot (1713 - 1784).

Le nouveau matérialisme, bien qu’étant une avancée révolutionnaire, tendait à être très rigide et mécanique. Ces nouveaux philosophes attaquaient l’Église et niaient l’autosuffisance de l’âme, et ils soutenaient que l’humain était simplement un corps matériel comme les autres animaux et corps inorganiques. L’humain était vu comme un mécanisme plus complexe et plus délicat que les autres corps. Selon La Mettrie (1709 - 1751), dans son principal ouvrage L'Homme Machine, « nous sommes des instruments doués de sensibilité et de mémoire ».

Pour les matérialistes français, l'origine de la connaissance – la découverte de vérités objectives – réside dans l'action de la nature sur nos sens. Les planètes et la place de l'homme dans le système solaire et la nature elle-même étaient fixées. Pour eux, le monde était comme une horloge, où tout avait logiquement sa place statique, et où l'impulsion du mouvement venait de l'extérieur. L'approche entière, bien que matérialiste, était mécanique, et échouait à saisir la réalité vivante du monde. Elle ne pouvait pas saisir l'univers comme un processus, comme la matière subissant un constant changement. Cette faiblesse débouchait sur la fausse dichotomie entre le monde matériel et le monde des idées. Et ce dualisme a ouvert la porte à l'idéalisme.

D’autres soutenaient une vision moniste selon laquelle l’univers n’était pas un système fait seulement de pur esprit ou de pure matière. Spinoza fut le premier à élaborer un tel système. Tandis qu’il voyait la nécessité pour un Dieu, l’univers était un seul système, lequel était totalement matériel du début à la fin.

 

DIALECTIQUE ET MÉTAPHYSIQUE

La vision marxiste du monde est non seulement matérialiste, mais aussi dialectique. Pour ses critiques, la dialectique est dépeinte comme quelque chose de totalement mystique, et donc non pertinente. Mais cela n'est certainement pas le cas. La méthode dialectique est simplement une tentative de comprendre plus clairement notre monde réel interdépendant. La dialectique, déclare Engels dans Anti-Dühring, « n’est rien de plus que la science des lois générales du mouvement et du développement de nature, de la société humaine et de la pensée ». En bref, c'est la logique du mouvement.

Il est évident pour la plupart des gens que nous ne vivons pas dans un monde statique. En réalité, tout dans la nature est dans un état de changement constant. « Le mouvement est le mode d'existence de la matière », affirme Engels. « Jamais, ni nulle part, il n'y a eu de matière sans mouvement, ni ne peut y en avoir. » La terre tourne continuellement autour de son axe, et à son tour, elle tourne elle-même autour du soleil. De cela découle le jour et la nuit, et les différentes saisons que nous expérimentons tout au long de l'année. Nous sommes nés, grandissons, vieillissons et mourons éventuellement. Tout se meut, change, soit émerge et se développe, soit décline et trépasse. Tout équilibre est seulement relatif, et n’a de sens qu’en relation avec les autres formes de mouvement.

« Lorsque nous soumettons à l'examen de la pensée la nature ou l'histoire humaine ou notre propre activité mentale, ce qui s'offre d'abord à nous, c'est le tableau d'un enchevêtrement infini de relations et d'actions réciproques où rien ne reste ce qu'il était, là où il était et comme il était, mais où tout se meut, change, devient et périt, » remarque Engels. « Nous voyons donc d'abord le tableau d'ensemble, dans lequel les détails s'effacent encore plus ou moins; nous prêtons plus d'attention au mouvement, aux passages de l'un à l'autre, aux enchaînements, qu'à ce qui se meut, passe et s'enchaîne. Cette manière primitive, naïve, mais correcte quant au fond, d'envisager le monde, est celle des philosophes grecs de l'antiquité, et le premier à la formuler clairement fut Héraclite : Tout est et n'est pas, car tout est fluent, tout est sans cesse en train de se transformer, de devenir et de périr. »

Les Grecs ont fait toute une série de découvertes révolutionnaires et d’avancées dans les sciences naturelles. Anaximandre a conçu une carte du monde, et écrit un livre sur la cosmologie, dont seulement quelques fragments ont survécu. Le mécanisme d'Anticythère, ainsi nommé, semble être le reste d'un planétarium à engrenages datant du premier siècle av. J.-C. Considérant les connaissances limitées de cette époque, plusieurs de celles-ci constituaient des anticipations et des suppositions très inspirées. Sous la société esclavagiste, ces brillantes inventions ne pouvaient pas être utilisées de façon productive, et étaient simplement regardées comme des jouets pour le simple divertissement. Les réelles avancées en sciences naturelles se produisirent à la moitié du quinzième siècle. Les nouvelles méthodes d'enquête impliquaient la division de la nature en ses parties individuelles, permettant le classement des objets et des processus. Bien que cela permit d’amasser une somme colossale de données, les objets étaient analysés de manière isolée et non dans leur environnement vivant. Cela a produit un mode de pensée étroit, rigide et métaphysique, qui est devenu la marque de commerce de l’empirisme. « Les faits » sont devenus la plus importante détermination des choses. « Ce que je veux, ce sont des faits. Enseignez des faits à ces garçons et à ces filles, rien que des faits. Les faits sont la seule chose dont on ait besoin ici-bas », affirme Thomas Gradgrind, le personnage de Dickens, dans Les temps difficiles.

« Pour le métaphysicien, les choses et leurs reflets dans la pensée, les concepts, sont des objets d’étude isolés, à considérer l’un après l’autre et l’un sans l’autre, fixes, rigides, donnés une fois pour toutes », affirme Engels. « Il ne pense que par antithèses sans moyen terme : il dit oui, oui, non, non ; ce qui va au-delà ne vaut rien. Pour lui, ou bien une chose existe, ou bien elle n’existe pas; une chose ne peut pas non plus être à la fois elle-même et une autre. Le positif et le négatif s’excluent absolument; la cause et l’effet s’opposent de façon tout aussi rigide. »

« Si ce mode de penser nous paraît au premier abord tout à fait évident, c’est qu’il est celui de ce qu’on appelle le bon sens. Mais si respectable que soit ce compagnon tant qu’il reste cantonné dans le domaine prosaïque de ses quatre murs, le bon sens connaît des aventures tout à fait étonnantes dès qu’il se risque dans le vaste monde de la recherche; et la manière de voir métaphysique, si justifiée et même si nécessaire soit-elle dans de vastes domaines dont l’étendue varie selon la nature de l’objet, se heurte toujours, tôt ou tard, à une barrière au-delà de laquelle elle devient étroite, bornée, abstraite, et se perd en contradictions insolubles : la raison en est que, devant les objets singuliers, elle oublie leur enchaînement; devant leur être, leur devenir et leur périr; devant leur repos, leur mouvement; les arbres l’empêchent de voir la forêt. »

Engels continue à expliquer, qu’à des fins quotidiennes, nous savons si un animal est vivant ou non. Mais en examinant plus en profondeur, nous sommes forcés de reconnaître que ce n'est pas une question simple et directe. Au contraire, c'est une question complexe. Il y a des débats enragés, encore aujourd’hui, sur la question de savoir quel est le moment où la vie commence dans l'utérus de la mère. De même, il est tout aussi difficile de dire quel est le moment exact où la mort survient, étant donné que la physiologie a démontré que la mort n'est pas un seul acte instantané, mais un processus prolongé. Dans les brillants mots du philosophe grec Héraclite : « C'est une même chose qu'être vivant et mort, éveillé et dormant, jeune et vieux. Ces choses sont changées les unes dans les autres et de nouveau changées. Nous entrons et n'entrons pas, nous sommes et ne sommes pas dans les mêmes fleuves. »

Tout n’est pas tel qu’apparaissant à la surface des choses. Chaque espèce, chaque aspect de vie organique, est à chaque moment le même et non le même. La vie organique se développe en assimilant la matière du dehors et en rejetant simultanément d'autre matière indésirable; continuellement, quelques cellules meurent, tandis que d'autres sont renouvelées. Au fil du temps, le corps est complètement transformé, renouvelé de haut en bas. Ainsi, toute entité organique est à la fois elle-même et quelque chose d'autre qu’elle-même.

Ce phénomène ne peut pas être expliqué par la pensée métaphysique ou la logique formelle. Cette approche est incapable d’expliquer la contradiction. Cette réalité contradictoire n’entre pas dans le royaume du raisonnement du sens commun. La dialectique, de l’autre côté, comprend les choses dans leur connexion, leur développement, leur mouvement. C’est ainsi que Engels dira que « La nature est la preuve de la dialectique ».

Voici comment Engels décrivait les riches processus du changement, dans son livre la Dialectique de la nature :

« C'est dans un cycle éternel que la matière se meut : cycle qui certes n'accomplit sa révolution que dans des durées pour lesquelles notre année terrestre n'est pas une unité de mesure suffisante, cycle dans lequel l'heure du suprême développement, l'heure de la vie organique, et plus encore celle où vivent des êtres ayant conscience d'eux-mêmes et de la nature, est mesurée avec autant de parcimonie que l'espace dans lequel existent la vie et la conscience de soi; cycle dans lequel tout mode fini d'existence de la matière, - fût-il soleil ou nébuleuse, animal singulier ou genre d'animaux, combinaison ou dissociation chimiques,- est également transitoire, et où il n'est rien d'éternel sinon la matière en éternel changement, en éternel mouvement, et les lois selon lesquelles elle se meut et elle change. Mais, quelle que soit la fréquence et quelle que soit l'inexorable rigueur avec lesquelles ce cycle s'accomplit dans le temps et dans l'espace; quel que soit le nombre des millions de soleils et de terres qui naissent et périssent; si longtemps qu'il faille pour que, dans un système solaire, les conditions de la vie organique s'établissent, ne fût-ce que sur une seule planète; si innombrables les êtres organiques qui doivent d'abord apparaître et périr avant qu'il sorte de leur sein des animaux avec un cerveau capable de penser et qu'ils trouvent pour un court laps de temps des conditions propres à leur vie, pour être ensuite exterminés eux aussi sans merci, - nous avons la certitude que, dans toutes ses transformations, la matière reste éternellement la même, qu'aucun de ses attributs ne peut jamais se perdre et que, par conséquent, si elle doit sur terre exterminer un jour, avec une nécessité d'airain, sa floraison suprême, l'esprit pensant, il faut avec la même nécessité que quelque part ailleurs et à une autre heure elle le reproduise. »

Avec et après la philosophie française du dix-huitième siècle, une nouvelle philosophie allemande radicale a surgi. À travers Emmanuel Kant, la culmination de cette philosophie a été incarnée par le système de George W.F. Hegel, qui avait grandement admiré la Révolution française. Hegel, bien qu'idéaliste, était l'esprit le plus encyclopédique de son temps. La grande contribution de ce génie a été le sauvetage du mode de pensée dialectique, à l'origine développé par les philosophes grecs anciens environ 2 000 ans auparavant.

« Les modifications de l’être ne consistent pas seulement en ce qu’il y a passage d’une quantité à une autre quantité, mais aussi en ce qu’il y a passage de la qualité à la quantité et vice versa, » écrit Hegel. « Chacun des passages de cette dernière sorte constituant une rupture de la continuité et conférant au phénomène un aspect nouveau, qualitativement différent du précédent… C’est ainsi que l’eau que l’on refroidit se solidifie, non point progressivement… mais d’un coup; refroidie jusqu’au point de congélation, elle demeure liquide si on la maintient en repos, et il suffit alors de la moindre impulsion pour qu’elle se solidifie instantanément… Dans le monde des phénomènes moraux… il se produit d’identiques passages du quantitatif au qualitatif, ou, autrement dit, les différences de qualité se fondent, là aussi, sur des différences quantitatives. C’est ainsi que l’un-peu-moins et l’un-peu-plus constituent la frontière au-delà de laquelle la légèreté cesse d’être légèreté pour se transformer en quelque chose d’absolument autre : en crime… » (La science de la logique)

Les ouvrages de Hegel sont remplis d’exemples et de références à la dialectique. Malheureusement, Hegel était non seulement un idéaliste, mais écrivait d’une manière des plus obscures et absconses, rendant ses ouvrages très difficile à lire. Lénine, alors qu’il relisait Hegel en exil pendant la Première Guerre mondiale, écrivait : « J’essaye en général de lire Hegel de façon matérialiste : Hegel est un matérialisme qui s’est tenu sur sa tête (selon Engels) – cela étant dit, je rejette pour la plupart Dieu, l’Absolu, l’Idée Pure, etc. » Lénine était grandement impressionné par Hegel, et malgré l’idéalisme de ce dernier, il a plus tard recommandé que les jeunes communistes étudient ses ouvrages pour eux-mêmes.

Les jeunes Marx et Engels étaient des adeptes du grand Hegel. Ils ont énormément appris de ce professeur. Il a ouvert leurs yeux à une nouvelle perspective d’un monde incarné par la dialectique. En embrassant la dialectique, Hegel a libéré l’histoire de la métaphysique. Pour la dialectique, il n’y a rien de final, d’absolu, ou de sacré. Elle révèle le caractère transitoire de toute chose. Cependant, Hegel était limité par sa connaissance, la connaissance de son temps, et par le fait qu’il était idéaliste. Il regardait les pensées dans le cerveau, non pas comme des images plus ou moins abstraites des choses et des processus réels, mais comme les réalisations de l’ « Idée absolue », existant de toute éternité. L’idéalisme de Hegel a retourné la réalité sur sa tête.

Néanmoins, Hegel a systématiquement exposé les lois importantes du changement, que nous avons abordées plus tôt.

 

LA LOI DE LA QUANTITÉ À LA QUALITÉ (ET VICE-VERSA)

« Il a été dit qu’il n’y a pas de sauts soudains dans la nature, et c’est une notion commune que toute chose a son origine à travers une augmentation ou une diminution graduelle », affirme Hegel. « Mais il y a aussi une telle chose que la transformation soudaine de la quantité à la qualité. Par exemple, l’eau ne devient pas graduellement solide en se refroidissant, devenant d’abord pulpeuse puis atteignant finalement la rigidité de la glace, mais devient au contraire solide d’un seul coup. Si la température diminue jusqu’à un certain degré, l’eau se change soudainement en glace, c’est-à-dire que la quantité – le nombre de degrés de température – est transformé en qualité – il y a changement dans la nature de la chose. » (La Logique)

Cela constitue la pierre angulaire de la compréhension du changement. Le changement ou l'évolution ne se produisent pas graduellement en ligne droite. Marx a comparé la révolution sociale à une vieille taupe creusant activement sous le sol, invisible pendant une longue période, mais sapant fermement le vieil ordre, et émergeant plus tard dans la lumière par un renversement soudain. Même Charles Darwin croyait que sa théorie de l'évolution était essentiellement graduelle et que les trous dans le registre fossile ne représentaient pas des arrêts ou des sauts dans l’évolution, et qu’ils seraient « remplis » par de nouvelles découvertes. Quant à cela, Darwin avait tort. Aujourd’hui, de nouvelles théories, essentiellement dialectiques, ont été mises de l’avant pour expliquer les sauts dans l’évolution. Stephen J. Gould et Niles Eldredge ont appelé leur théorie dialectique de l’évolution « l’équilibre ponctué ». Ils expliquent qu’il y a eu de longues périodes d’évolution où il n’y avait pas de changement apparent, et que soudainement, un nouvelle ou de nouvelles formes de vie émergeaient. En d’autres mots, des différences quantitatives ont donné naissance à un changement qualitatif, amenant de nouvelles espèces. Tout développement est caractérisé par des arrêts dans la continuité, des sauts, des catastrophes et des révolutions.

L’apparition de la vie unicellulaire dans les océans terrestres il y a quelques 3,6 milliards d’années a constitué un saut qualitatif dans l’évolution de la matière. L’ « explosion cambrienne », il y a quelques 600 millions d’années, où la complexe vie pluricellulaire avec des parties solides entra sur la scène, constitua un nouveau bond qualitatif en avant dans l’évolution. Dans le bas Paléozoïque, il y a quelques 400 à 500 millions d’années, le premier poisson vertébré émergea. Cette forme révolutionnaire devint dominante et se perpétua à travers les amphibiens (qui vivent à la fois dans l’eau et sur la terre), à travers les reptiles, puis finalement à travers les créatures à sang chaud : les oiseaux et les mammifères. Un tel saut révolutionnaire culmina dans les êtres humains, qui ont la capacité de penser. L’évolution est un long processus à travers lequel l’accumulation de changements à l’intérieur et à l’extérieur de l’organisme mène à un saut, à un état de développement qualitativement supérieur.

Comme les colossales pressions souterraines qui s’accumulent et qui percent périodiquement la croute terrestre sous la forme de tremblements de terre, les changements graduels dans la conscience des travailleurs-euses mènent à une explosion dans la lutte des classes. Une grève dans une usine n’est pas causée par des « agitateurs » à l’extérieur, mais est produite par une accumulation de changements à l’intérieur de l’usine, et qui pousse finalement la main-d’œuvre à la grève. La « cause » de la grève peut parfois être très petite et accidentelle, une diminution du temps de pause par exemple, mais elle est devenue « la goutte qui fait déborder le vase », pour reprendre une expression populaire (dialectique). Elle est devenue le catalyseur par lequel la quantité se change en qualité.

Aujourd’hui, toute une série de victoires électorales de la gauche dans les syndicats britanniques constituent un produit d’une longue accumulation de mécontentement au sein de la base syndicale. Vingt ans d’amères attaques sur la classe ouvrière ont donné naissance à ces changements à la tête des syndicats. Seuls ceux armés de la philosophie marxiste ont pu prédire ce développement, lequel s’enracine dans la situation objective changeante. Ces changements d’humeur, lesquels sont déjà en train de se produire dans les syndicats, vont inévitablement se refléter à l’intérieur du Parti travailliste, et entrainer à un certain moment la défaite de la droite de Blair. Les ultragauchistes en marge du mouvement ouvrier ont continuellement décrit le Parti travailliste comme quelque chose qui ne pourrait jamais changer. Ils sont incapables de penser de manière dialectique, et ont une perspective empirique et formaliste qui ne voit seulement que la surface de la réalité. Ils échouent à tracer une distinction entre l’apparence et la réalité – entre l’apparence immédiate évidente à l’observation, et les processus cachés, les interconnexions et les lois qui sous-tendent les faits observés. En d’autres mots, ils sont aveugles aux processus souterrains qui se produisent sous leurs yeux. « Le blairisme domine le Parti travailliste », s’exclament-ils en soupirant de désespoir. Ils sont sous l’emprise de la logique formelle, et ne comprennent pas les processus en cours qui vont inévitablement saper le blairisme, et mener à son effondrement, comme la nuit suit le jour. Ils décrivent le Parti travailliste d’aujourd’hui comme ils décrivaient les syndicats de droite dans le passé. Sur la base des événements et des pressions du mouvement syndical qui se dirige vers la gauche, le Parti travailliste, étant donné ses racines dans les syndicats, va inévitablement bouger dans une direction similaire.

Marx soulignait que la tâche de la science est toujours de partir de la connaissance immédiate des apparences, pour aller vers la découverte de la réalité, de l’essence, des lois sous-jacentes aux apparences. Le Capital de Marx est un bon exemple de cette méthode. « La manière de penser des économistes vulgaires », écrit Marx à Engels, « dérive du fait que ce n’est toujours que la forme immédiate dans laquelle les relations apparaissent qui se reflète dans le cerveau, et non leur connexions internes. » (27 juin, 1867)

Il faudrait dire la même chose de ceux qui ont décrit, par le passé, l’Union soviétique comme un « capitalisme d’État ». Le stalinisme n’avait rien de commun avec le socialisme; c’était un régime répressif, où les travailleurs-euses avaient moins de droits qu’en Occident. Cependant, à la place de fournir une analyse scientifique de l’Union soviétique, ils la déclarent simplement comme un capitalisme d’État. Comme Trotsky l’explique, les théoriciens du capitalisme d’État voient l’URSS à travers les lunettes de la logique formelle. Tout est noir ou blanc. L’URSS était soit un merveilleux État socialiste, comme les stalinistes le disaient, soit ce devait être un capitalisme d’État. Une telle façon de penser est purement formaliste. Ils n’ont jamais compris la possibilité d’une dégénérescence de l’État ouvrier en une déformation chronique de l’autorité prolétarienne, comme l’expliquait Trotsky. Il est clair que la révolution, dû à son isolement dans un pays arriéré, a traversé un processus de dégénérescence. Cependant, tant que l’économie nationalisée et planifiée subsistait, tout n’était pas perdu. La bureaucratie n’était pas une nouvelle classe dirigeante, mais une excroissance parasitaire sur l’État, laquelle a usurpé le pouvoir politique. Seule une nouvelle révolution politique aurait pu éliminer la bureaucratie et réintroduire les soviets et la démocratie ouvrière.

Les partisans du capitalisme d’État se lient les mains, en confondant la contre-révolution avec la révolution, et vice-versa. En Afghanistan, ils ont supporté les moudjahidines réactionnaires et fondamentalistes, vus comme « combattants de la liberté », contre l’ « impérialisme » russe. Avec l’effondrement de l’URSS et le mouvement de restauration du capitalisme à partir de 1991, ils sont restés neutres en face de la vraie contre-révolution capitaliste.

 

L’UNITÉ DES OPPOSÉS

« La contradiction, cependant, est la source de tout mouvement et de toute vie; seulement dans la mesure où quelque chose contient une contradiction peut-elle avoir un mouvement, un pouvoir et un effet. » (Hegel). « En bref », expose Lénine, « la dialectique peut être définie comme la théorie de l’unité des opposés. Cela incarne l’essence de la dialectique… »

Le monde dans lequel nous vivons est une unité de contradictions, ou une unité d’opposés : froid-chaud, lumière-noirceur, Capital-Travail, naissance-mort, riches-pauvres, positif-négatif, boom-crise, penser-être, fini-infini, répulsion-attraction, gauche-droite, haut-bas, évolution-révolution, hasard-nécessité, vente-achat, et d’autres encore.

Le fait que deux pôles d’une antithèse contradictoire puissent coexister comme un tout est vu, dans la sagesse populaire, comme un paradoxe. Le paradoxe est la reconnaissance que deux considérations contradictoires ou opposées puissent être toutes deux vraies. Cela constitue une réflexion dans la pensée de l’unité des opposés dans le monde matériel.

Le mouvement, l’espace et le temps ne sont rien de plus que le mode d’existence de la matière. Le mouvement, comme nous l’avons expliqué, est une contradiction, – être à un endroit et à un autre en même temps. C’est une unité des opposés. « Le mouvement signifie être à un endroit et ne pas y être; en cela constitue la continuité de l’espace et du temps – et c’est cela qui rend d’abord possible le mouvement. » (Hegel)

Pour comprendre quelque chose, dans son essence, il est nécessaire d’en rechercher les contradictions internes. Dans certaines circonstances, l’universel est individuel, et l’individuel est universel. Que les choses se transforment en leurs opposés, – la cause peut devenir l’effet, et l’effet devenir la cause – est rendu possible car les choses sont liées entre elles dans une chaîne sans fin du développement de la matière.

« Le négatif est en même temps en soi-même positivité », affirme Hegel. La pensée dialectique « comprend l’antithèse dans son unité ». En fait, Hegel va encore plus loin :

« La contradiction est la racine de tout mouvement et de toute vitalité; c'est seulement dans la mesure où quelque chose a en soi une contradiction qu'il se meut, qu'il a pulsion et activité… Quelque chose se meut non pas seulement en ce qu'il est ici dans ce « maintenant » et là-bas dans un autre « maintenant »; mais bien en ce qu'il est ici et non ici dans un seul et même « maintenant », en étant et n'étant pas en même temps dans cet « ici ». On doit nécessairement accorder aux dialecticiens antiques les contradictions qu'ils dévoilaient dans le mouvement; mais il ne s'ensuit pas que pour autant le mouvement n'est pas, mais bien plutôt que le mouvement est la contradiction existante elle-même. »

Ainsi, pour Hegel, quelque chose vit dans la mesure où il contient une contradiction, laquelle lui fournit sont auto-mouvement.

Les atomistes grecs ont avancé les premiers la théorie révolutionnaire selon laquelle le monde matériel était constitué d’atomes, considérés comme les plus petites unités de la matière. Le mot grec atomos signifie indivisible. Cela fut une brillante intuition. La science du vingtième siècle a prouvé que toute chose est composée d’atomes, bien qu’elle ait découvert par la suite que des particules encore plus petites existaient. Chaque atome est composé d’un noyau en son centre, composé de particules subatomiques appelées protons et neutrons. Les particules appelées électrons orbitent autour du noyau. Tous les protons transportent une charge électrique positive, ce qui les amènerait à se repousser les uns les autres, mais ils sont liés ensemble par une sorte d’énergie connue comme la force nucléaire forte. Cela montre que toute chose qui existe est basée sur une unité des opposés, et qu’elle est auto-mouvement, « pulsion et activité », pour reprendre Hegel.

Chez les êtres humains, le niveau de sucre (glycémie) du sang est essentiel pour vivre. Trop élevé, ce niveau crée un coma diabétique; trop faible, la personne devient incapable de manger. Ce niveau sécuritaire est réglé par le taux auquel le sucre est libéré dans le système sanguin par la digestion des glucides, le taux auquel le glycogène, la graisse ou les protéines stockés sont convertis en sucre, et le taux auquel le sucre est utilisé. Si le niveau de glycémie augmente, alors le taux d'utilisation est augmenté par la libération de plus d’insuline par le pancréas. S'il chute, davantage de sucre est libéré dans le sang, ou la personne a faim et consomme une source de sucre. Dans cette autorégulation des forces opposées, de rétroaction positive et négative, le niveau du sang est gardé dans des limites tolérables.

Lénine explique cet auto-mouvement dans une note, lorsqu’il écrit : « La dialectique est la théorie de la façon dont les contraires peuvent être et deviennent identiques — des conditions dans lesquelles ils sont identiques en se changeant l'un en l'autre — des raisons pour quoi l'esprit humain ne doit pas prendre ces contraires pour morts, figés, mais pour vivants, conditionnés, mobiles, se changeant l'un en l'autre. »

Lénine insistait aussi énormément sur l’importance de la contradiction comme force motrice du développement :

« Chacun sait que, dans toute société, les aspirations de certains de ses membres se heurtent à celles des autres, que la vie sociale est pleine de contradictions, que l'histoire nous révèle la lutte entre les peuples et les sociétés, ainsi que dans leur propre sein, et qu'elle nous montre, en outre, une succession de périodes de révolution et de réaction, de paix et de guerre, de stagnation et de progrès rapide ou de décadence. » (Lénine, Karl Marx, 1914)

Cela est encore mieux illustré par la lutte des classes. Le capitalisme requiert une classe capitaliste et une classe ouvrière. La lutte pour la plus-value créée par les travailleurs-euses et expropriée par les capitalistes mène à une lutte irréconciliable qui fournit la base pour un éventuel renversement du capitalisme, et pour la résolution de la contradiction à travers l’abolition des classes.

 

LA NÉGATION DE LA NÉGATION

Le schéma général du développement historique n'est pas une ligne droite ascendante, mais une interaction complexe dans laquelle chaque pas en avant est seulement réalisé au prix d'un pas partiel en arrière. Ces régressions, à leur tour, sont corrigées à la prochaine étape du développement.

La loi de la négation de la négation explique la répétition, à un niveau supérieur, de certaines caractéristiques et propriétés du niveau inférieur, et le retour apparent de caractéristiques du passé. Il y a une lutte constante entre la forme et le contenu et entre le contenu et la forme, aboutissant éventuellement à l’éclatement de la vieille forme et à la transformation du contenu.

Tout ce processus peut être au mieux décrit comme une spirale, dans laquelle le mouvement revient à sa position de départ, mais à un niveau supérieur. Autrement dit, le progrès historique se réalise à travers une série de contradictions. Quand le stade précédant est nié, cela n’entraine pas son élimination totale. Cela ne balaie pas complètement le stade qui est supplanté.

« L'appropriation capitaliste, conforme au mode de production capitaliste, constitue la première négation de cette propriété privée qui n'est que le corollaire du travail indépendant et individuel. Mais la production capitaliste engendre elle-même sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature. C'est la négation de la négation, » fait remarquer Marx dans le premier volume du Capital.

Engels explique toute une série d’exemples pour illustrer la négation de la négation, dans son livre Anti-Dühring.

« Prenons un grain d'orge. Des milliards de grains d'orge semblables sont moulus, cuits et brassés, puis consommés. Mais si un grain d'orge de ce genre trouve les conditions qui lui sont normales, s'il tombe sur un terrain favorable, une transformation spécifique s'opère en lui sous l'influence de la chaleur et de l'humidité, il germe : le grain disparaît en tant que tel, il est nié, remplacé par la plante née de lui, négation du grain. Mais quelle est la carrière normale de cette plante ? Elle croît, fleurit, se féconde et produit en fin de compte de nouveaux grains d'orge, et aussitôt que ceux-ci sont mûrs, la tige dépérit, elle est niée pour sa part. Comme résultat de cette négation de la négation, nous avons derechef le grain d'orge du début, non pas simple, mais en nombre dix, vingt, trente fois plus grand. »

L'orge vit et se développe en revenant à son point de départ, mais à un niveau supérieur. Une graine en a produite plusieurs. Aussi, avec le temps, les plantes ont évolué autant qualitativement que quantitativement. Les générations successives présentent des variations, et sont devenues plus adaptées à leur environnement.

Engels nous donne un autre exemple venant du monde des insectes. « Les papillons, par exemple, naissent de l’œuf par négation de l’œuf, accomplissent leurs métamorphoses jusqu'à la maturité sexuelle, s'accouplent et sont niés à leur tour, du fait qu'ils meurent, dès que le processus d'accouplement est achevé et que la femelle a pondu ses nombreux œufs. »

 

HEGEL ET MARX

Hegel, qui avait un puissant intellect, nous a éclairés sur beaucoup de choses. Ce fut une dette que Marx reconnait maintes fois. « Hegel défigure la dialectique par la mystification, ce n'en est pas moins lui qui en a le premier exposé le mouvement d'ensemble de manière consciente et complète, » expose Marx. Néanmoins, le système philosophique de Hegel fut une énorme fausse couche. Il souffrait d’une incurable contradiction interne. La conception de l'histoire de Hegel était évolutionniste, et en elle, rien n’était final ou éternel. Pour Hegel, tout ce qui était réel était rationnel. Mais en utilisant la dialectique hégélienne, on peut également dire que tout ce qui est réel va devenir irrationnel. Tout ce qui existe mérite de périr. En cela réside la signification révolutionnaire de la philosophie hégélienne.

La solution à cette contradiction nous ramena au matérialisme, mais non le vieux matérialisme mécanique, mais celui basé sur les nouvelles sciences et les nouvelles avancées. « Le matérialisme ressuscite enrichi de toutes les acquisitions de l’idéalisme, dont la plus importante, la méthode dialectique, l’étude des phénomènes dans leur développement, leur génération et leur destruction. C’est Karl Marx qui a représenté avec génie cette orientation nouvelle, » écrit Plekhanov. Encouragée par les développements révolutionnaires en Europe de 1830-31, l’école hégélienne se divisa en courants de gauche, de droite et de centre.

Le représentant le plus important de la gauche hégélienne était Ludwig Feuerbach, qui défia la vieille orthodoxie, particulièrement la religion, et replaça le matérialisme au centre des choses. « La nature n’a ni commencement ni fin. Tout en elle est en interaction mutuelle, tout est en même temps effet et cause, tout en elle est tous azimuts et réciproque… » écrit Feuerbach, ajoutant qu’il n’y a pas de place en elle pour Dieu. « Les chrétiens arrachèrent l’esprit, l’âme, de l’homme de son corps, et firent de cet esprit déchiré et désincarné leur Dieu ». Malgré les limites de Feuerbach, Marx et Engels accueillirent cette nouvelle percée avec enthousiasme.

« Mais, en attendant, » note Engels, « la révolution de 1848 mit toute la philosophie de côté avec la même désinvolture dont Feuerbach avait usé envers Hegel. Et, du même coup, Feuerbach lui-même fut également relégué à l'arrière-plan. » C’était alors à Marx et à Engels d’appliquer la dialectique de manière systématique au nouveau matérialisme, produisant le matérialisme dialectique. Pour eux, la nouvelle philosophie n’était pas une philosophie abstraite, mais une philosophie directement liée à la pratique.

« La dialectique se réduisait à la science des lois générales du mouvement, tant du monde extérieur que de la pensée humaine – deux séries de lois identiques au fond, mais différentes dans leur expression, en ce sens que le cerveau humain peut les appliquer consciemment, tandis que, dans la nature, et, jusqu'à présent, également dans la majeure partie de l'histoire humaine, elles ne se fraient leur chemin que d'une façon inconsciente, sous la forme de la nécessité extérieure, au milieu d'une série infinie de hasards apparents. » (Engels)

Ni Marx ni Engels ne nous ont laissé un ouvrage complet sur la dialectique en tant que telle. Marx était préoccupé avec Le Capital. Engels avait l’intention d’écrire un tel ouvrage, mais il fut trop occupé par le besoin de compléter Le Capital après la mort de Marx. Il a néanmoins écrit largement sur le sujet, particulièrement dans Anti-Dühring et Dialectique de la nature. Lénine a commenté, «si Marx n’a pas laissé de "Logique" (avec une majuscule), il nous a laissé la logique du Capital, et il conviendrait d’en faire pleinement usage pour le problème en question. Dans le Capital, sont appliquées à une science la logique, la dialectique et la théorie de la connaissance [trois mots ne sont pas nécessaires : c’est une seule et même chose] d’un matérialisme qui a pris tout ce qu’il y a de précieux chez Hegel et l’a développé. »

Aujourd’hui, un petit nombre de scientifiques, principalement dans les sciences naturelles, sont devenus conscient de la dialectique, laquelle a ouvert leurs yeux à des problèmes dans leurs champs de spécialisation. La relation entre science et matérialisme dialectique a été pleinement discutée dans l’ouvrage d’Alan Woods et Ted Grant Reason in revolt. Ils ont montré, avec Engels, que la nature est complètement dialectique. Outre Stephen J. Gould et Niles Eldredge, Richard Levins et Richard Lewontin, qui se voient eux-mêmes comme des matérialistes dialecticiens, ont aussi écrit à propos de l’application de la dialectique dans le domaine de la biologie, dans leur livre Le biologiste dialectique :

« Ce qui caractérise le monde dialectique, dans tous ses aspects, tel que nous l’avons décrit, c’est qu’il est constamment en mouvement. Les constances deviennent des variables, les causes deviennent des effets, les systèmes se développent, détruisant les conditions qui leur ont donné naissance. Même les éléments qui apparaissent comme stables sont dans un équilibre dynamique de forces qui peut soudainement devenir déséquilibré, comme lorsqu’un morceau de métal gris d’une taille critique devient une boule de feu plus brillante encore qu’un millier de soleils. Le mouvement n’est pourtant pas uniforme et non-contraint. Les organismes se développent et se différencient, puis meurent et se désintègrent. Les espèces naissent, mais s’éteignent inévitablement. Même dans le simple monde physique, nous ne connaissons aucun mouvement uniforme. Même la terre tournant sur son axe a ralenti au cours des temps géologiques. Le développement des systèmes à travers le temps semble alors être la conséquence de forces opposées et de mouvements opposés.

Cette apparence des forces opposées a donné naissance au concept le plus débattu et difficile, quoique le plus central, de la pensée dialectique : le principe de contradiction. Pour certains, la contradiction n’est seulement qu’un principe épistémique. Elle décrit comment nous en arrivons à comprendre le monde à travers une histoire de théories antithétiques, en contradiction les unes avec les autres, et en contradiction avec les phénomènes observés, qui mène à une nouvelle vision de la nature. La théorie de la révolution scientifique de Kuhn (1962) a quelque chose de cette saveur d’une continuelle contradiction et de sa résolution, qui donne alors naissance à une nouvelle contradiction. Pour d’autres, la contradiction devient une propriété ontologique, pour au moins ce qui concerne l’existence sociale humaine. Pour nous, la contradiction n’est pas qu’épistémique et politique, mais aussi ontologique au sens le plus large. Les contradictions entre des forces sont partout dans la nature, et non pas seulement dans les institutions sociales humaines. Cette tradition de la dialectique remonte à Engels (1880) qui a écrit, dans Dialectique de la nature, que ″pour moi, il ne peut être question de construire les lois de la dialectique de la nature, mais plutôt de les découvrir en elle et de les développer à partir d’elle. » (Le biologiste dialectique, p. 279)

Les marxistes ont toujours mis de l’avant l’unité de la théorie et de la pratique.« Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c'est de le transformer, » comme Marx l’indiquait dans ses Thèses sur Feuerbach. « Si la vérité est abstraite, elle ne doit pas être vraie », disait Hegel. Toute vérité est concrète. Il nous faut regarder les choses telles qu’elles existent, avec une perspective permettant de comprendre leur développement contradictoire sous-jacent. Cela implique d’importantes conclusions, particulièrement pour ceux qui luttent pour transformer la société. Contrairement aux socialistes utopiques qui voyaient le socialisme comme une merveilleuse idée, les marxistes voient le socialisme comme émergeant des contradictions mêmes du capitalisme. La société capitaliste a préparé la base matérielle pour une société sans classes, avec son haut niveau de développement des forces productives, et sa division mondiale du travail. Elle a mis au monde la classe ouvrière, pour laquelle l’existence constitue un conflit constant avec le capitalisme. Sur la base de l’expérience, la classe ouvrière va devenir pleinement consciente de sa position dans la société, et va être transformée, dans les mots de Marx, d’une « classe en-soi » en une « classe pour-soi ».

La dialectique se fonde sur le déterminisme, mais cela n’a rien à voir avec le fatalisme qui nie toute existence aux accidents dans la nature, la société et la pensée. Le déterminisme dialectique affirme l’unité de la nécessité et de l’accident, et explique que la nécessité s’exprime à travers l’accident. Tous les événements ont des causes, autant les événements nécessaires que les événements accidentels. S’il n’y avait pas de lois causales dans la nature, tout serait dans un état de pur chaos. Ce serait une position impossible où rien ne pourrait exister. Ainsi, toute chose dépend de toute chose, comme une chaîne continue de causes et d’effets. Les événements particuliers ont tous un caractère accidentel ou hasardeux, mais ils n’émergent seulement que comme résultats d’une nécessité plus profonde. En fait, la nécessité se manifeste à travers une série d’accidents. Sans aucun doute, les accidents ont leur place, mais l’essentiel est de découvrir les lois qui déterminent cette nécessité plus profonde.

Du point de vue de l’observation superficielle, toute chose apparait comme accidentelle ou comme l’effet du hasard. Cela apparait notamment lorsque nous n’avons pas de connaissance des lois qui régissent le changement et les interconnections entre les choses. « Partout où le hasard semble jouer à la surface, il est toujours sous l'empire de lois internes cachées, et il ne s'agit que de les découvrir, » remarque Engels dans Ludwig Feuerbach.

Dans la nature, l’évolution de la matière suit un certain chemin, mais la manière, le moment et la forme dans laquelle cette évolution se réalisera dépend de circonstances accidentelles. Par exemple, que la vie ait ou non pu émerger sur Terre dépend de toute une série de facteurs accidentels, comme la présence de l’eau, les différents éléments chimiques, la distance de la Terre au Soleil, l’atmosphère, etc. « C'est de par sa nature même que la matière parvient à former des êtres pensants », affirme Engels, « et, par suite, cela se produit toujours nécessairement, là où les conditions (qui ne sont pas obligatoirement partout et toujours les mêmes) en sont données… ce qui se maintient de manière nécessaire se compose de purs accidents, et le soi-disant accidentel n’est que la forme derrière laquelle se cache la nécessité. »

Les historiens superficiels ont écrit que la Première Guerre mondiale a été « causée » par l’assassinat d’un Prince héritier à Sarajevo. Pour un marxiste, cet événement était un accident historique, dans le sens où cet événement hasardeux a servi de prétexte, ou de catalyseur, pour le conflit mondial qui était déjà rendu inévitable par les contradictions économiques, politiques et militaires de l’impérialisme. Si l’assassin avait raté sa cible, ou si le Prince héritier ne fut même pas né, la guerre aurait quand même eu lieu, sur la base d’un autre prétexte diplomatique. La nécessité se serait exprimée à travers un différent « accident ».

Dans les mots de Hegel, tout ce qui existe, existe par nécessité. Mais également, tout ce qui existe est condamné à périr, à être transformé en quelque chose d’autre. Ainsi, ce qui est « nécessaire » à un certain moment dans un certain lieu, devient « non-nécessaire » dans un autre. Toute chose engendre son opposé, lequel est destiné à la renverser et à la nier. Cela est vrai des choses individuelles et vivantes, comme des sociétés et de la nature en général.

Tout type de société humaine existe parce qu’il est nécessaire au moment donné où il émerge : « Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s'y substituent avant que les conditions d'existence matérielles de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille société. C'est pourquoi l'humanité ne se pose jamais que des problèmes qu'elle peut résoudre, car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours, que le problème lui-même ne surgit que là où les conditions matérielles pour le résoudre existent déjà ou du moins sont en voie de devenir. » (Marx, Préface à la Critique de l’économie politique)

L’esclavage, en son temps, a représenté un énorme bond en avant par rapport à la barbarie. Ce fut un stade nécessaire dans le développement des forces productives, de la culture et de la société humaine. Comme Hegel l’explique si brillamment : « L’humanité ne s’est pas tant affranchie de l’esclavage qu’à travers l’esclavage. » (Philosophie de l’histoire)

De façon similaire, le capitalisme était à l’origine un stade nécessaire et progressiste dans la société humaine. Cependant, comme le communisme primitif, l’esclavage et le féodalisme, le capitalisme a depuis longtemps cessé de représenter un système social nécessaire et progressiste. Il s’est effondré sur ses propres contradictions internes, et est condamné à être renversé par les forces émergeantes de la nouvelle société grandissant au sein de la vieille, représentée par le prolétariat moderne. La propriété privée des moyens de production et l’État-nation, les caractéristiques fondamentales de la société capitaliste, lesquelles ont à l’origine marqué un grand pas vers l’avant, servent maintenant seulement à enchainer et à saper les forces productives, et à menacer tous les gains obtenus pendant des siècles de développement humain.

Le capitalisme est maintenant un système social totalement dégénéré, qui doit être renversé et remplacé par son opposé, le socialisme, si la culture humaine veut survivre. Le marxisme est déterministe, mais non fataliste. Les hommes et les femmes font l’histoire. La transformation de la société ne peut seulement être réalisée que par des hommes et des femmes luttant consciemment pour leur propre émancipation. Cette lutte des classes n’est pas prédéterminée. La victoire d’un camp ou de l’autre dépend de plusieurs facteurs, et une classe progressiste et montante a beaucoup d’avantages par rapport à la veille force décrépite de la réaction. Mais ultimement, le résultat doit dépendre du côté qui a la volonté la plus forte, la plus grande organisation, et le leadership le plus habile et le plus résolu.

La victoire du socialisme marquera un nouveau stade de l’histoire humaine, qualitativement différent. Pour être plus précis, cela marquera la fin de la préhistoire de l’espèce humaine, et le début de l’histoire réelle.

Toutefois, de l’autre côté, le socialisme marque un retour à la plus ancienne forme de société humaine – le communisme tribal – mais à un niveau bien supérieur, lequel se dresse sur les énormes gains acquis depuis des milliers d’années d’histoire humaine. La négation du communisme primitif par la société de classes est à son tour niée par le socialisme. Une économie de surabondance sera rendue possible par l’application d’une planification consciente sur l’industrie, la science et la technique, établies par le capitalisme, à l’échelle mondiale. En retour, cela rendra superflues, une bonne fois pour toute, la division du travail, la différence entre le travail manuel et le travail intellectuel, la différence entre la ville et la campagne, et rendra superflue la barbare lutte des classes, afin de permettre enfin à l’espèce humaine d’utiliser ses ressources pour la conquête de la nature : pour reprendre la fameuse phrase de Engels, « c’est le bond de l'humanité, du règne de la nécessité dans le règne de la liberté. »

 

 

L'ABC de la dialectique matérialiste

Par Léon Trotsky

La dialectique n’est ni une fiction, ni une mystique, mais la science des formes de notre pensée, quand cette pensée ne se limite pas aux soucis de la vie quotidienne mais tente d’appréhender des processus plus durables et plus complexes. La dialectique est à la logique formelle ce que, disons, les mathématiques supérieures sont aux mathématiques élémentaires.

Je vais tenter ici de cerner, sous la forme la plus dense possible, l’essentiel de la question. Dans la logique aristotélicienne, le syllogisme simple part de A = A. Cette vérité est acceptée comme un axiome pour quantité d’actions pratiques humaines et pour des généralisations élémentaires. Mais en réalité, A n’est pas égal à A. C’est facile à démontrer, ne fut-ce qu’en regardant ces deux lettres à la loupe : elles diffèrent sensiblement. Mais, dira-t-on, il ne s’agit pas de la grandeur et de la forme des lettres, c’est seulement le symbole de deux grandeurs égales, par exemple une livre de sucre. L’objection ne vaut rien : en réalité une livre de sucre n’est jamais égale à une livre de sucre; des balances plus précises décèlent toujours une différence. On objectera : pourtant une livre de sucre est égale à elle-même. C’est faux : tous les corps changent constamment de dimension, de poids, de couleurs, etc., et ne sont jamais égaux à eux-mêmes. Le sophiste répliquera alors qu’une livre de sucre est égale à elle-même « à un instant donné ». Sans même parler de la valeur pratique très douteuse d’un tel « axiome », il ne résiste pas non plus à la critique théorique. Comment en effet comprendre le mot « instant » ? S’il s’agit d’une infinitésimale fraction de temps, la livre de sucré subira inévitablement des changements pendant cet « instant ». Ou bien l’instant n’est-il qu’une pure abstraction mathématique, c’est-à-dire représente un temps nul ? Mais tout ce qui vit existe dans le temps; l’existence n’est qu’un processus d’évolution ininterrompue; le temps est donc l’élément fondamental de l’existence. L’axiome A = A signifie donc que tout corps est égal à lui même quand il ne change pas, c’est-à-dire quand il n’existe pas.

Au premier abord il peut sembler que ces « subtilités » ne sont d’aucune utilité. Mais en réalité, elles ont une importance décisive. L’axiome A = A est, d’une part, la source de tout notre savoir, et d’autre part la source de toutes nos erreurs. On ne peut impunément manier l’axiome A = A que dans des limites déterminées. Quand la transformation qualitative de A est négligeable pour la tâche qui nous intéresse, alors nous pouvons admettre que A = A. C’est le cas par exemple du vendeur et de l’acheteur d’une livre de sucre. Ainsi considérons-nous la température du soleil. Ainsi considérions-nous récemment le pouvoir d’achat du dollar. Mais les changements quantitatifs, au-delà d’une certaine limite, deviennent qualitatifs. La livre de sucre arrosée d’eau ou d’essence cesse d’être une livre de sucre. Le dollar, sous l’action d’un président, cesse d’être un dollar. Dans tous les domaines de la connaissance, y compris la sociologie, une des tâches les plus importantes consiste à saisir à temps l’instant critique où la quantité se change en qualité.

Tout ouvrier sait qu’il est impossible de faire des objets absolument identiques. Pour l’usinage des cônes de roulement à bille, on admet un certain écart inévitable, mais qui doit rester dans certaines limites (c’est ce qu’on appelle la tolérance). Tant que l’on se tient dans les limites de la tolérance, les cônes sont considérés comme égaux (A = A). Si on franchit ces limites, la quantité se transforme en qualité; autrement dit le cône ne vaut rien ou est inutilisable.

Notre pensée scientifique n’est qu’une partie de notre activité pratique générale, y compris technique. Pour les concepts aussi il y a des « tolérances », établies non par la logique formelle, pour qui A = A, mais par la logique issue de l’axiome selon lequel tout change. Le « bon sens » se caractérise par le fait qu’il franchit systématiquement les normes de tolérance établies par la dialectique.

La pensée vulgaire opère avec des concepts tels que capitalisme, morale, liberté, État ouvrier, etc., qu’elle considère comme des abstractions immuables, jugeant que le capitalisme est le capitalisme, la morale la morale, etc. La pensée dialectique examine les choses et les phénomènes dans leur perpétuel changement. De plus, suivant les conditions matérielles de ces changements, elle détermine le point critique au-delà duquel A cesse d’être A, et l’État ouvrier cesse d’être un État ouvrier.

Le vice fondamental de la pensée vulgaire consiste à se satisfaire de l’empreinte figée d’une réalité qui, elle, est en perpétuel mouvement. La pensée dialectique précise, corrige, concrétise constamment les concepts et leur confère une richesse et une souplesse, j’allais presque dire une saveur, qui les rapprochent jusqu’à un certain point des phénomènes vivants. Non pas le capitalisme en général, mais un capitalisme donné, à un stade déterminé de son développement. Non pas l’État ouvrier en général, mais tel État ouvrier, dans un pays arriéré, encerclé par l’impérialisme.

La pensée dialectique est à la pensée vulgaire ce que le cinéma est à la photographie. Le cinéma ne rejette pas la photo, mais en combine une série selon les lois du mouvement. La dialectique ne rejette pas le syllogisme, mais enseigne à combiner les syllogismes de façon à rapprocher notre connaissance de la réalité toujours changeante. Dans sa Logique, Hegel établit une série de lois : le changement de la quantité en qualité, le développement à travers les contradictions, le conflit de la forme et du contenu, l’interruption de la continuité, le passage du possible au nécessaire, etc., qui sont aussi importantes pour la pensée théorique que le simple syllogisme pour des tâches plus élémentaires.

Hegel a écrit avant Darwin et Marx. Grâce à l’impulsion puissante donnée à la pensée par la Révolution française, Hegel a anticipé en philosophie le mouvement général de la science. Mais précisément parce qu’il s’agissait d’une géniale anticipation, elle a pris chez Hegel un caractère idéaliste. Hegel opérait avec des ombres idéologiques, comme si elles étaient la réalité suprême. Marx a montré que le mouvement des ombres idéologiques ne fait que refléter le mouvement des corps matériels.

Nous appelons notre dialectique matérialiste, parce que ses racines ne sont ni dans les cieux (ni dans les profondeurs de notre « libre esprit »), mais dans la réalité objective, dans la nature. La conscience est née de l’inconscient, la psychologie de la physiologie, le monde organique de l’inorganique, le système solaire de la nébuleuse. A tous les degrés de cette échelle du développement, les changements quantitatifs sont devenus qualitatifs. Notre pensée, y compris dialectique, n’est qu’une des manifestations de la matière changeante. Il n’y a place, dans cette mécanique, ni pour Dieu, ni pour le diable, ni pour l’âme immortelle, ni pour les normes éternelles du droit et de la morale. La dialectique de la pensée, procédant de la dialectique de la nature, a par conséquence un caractère entièrement matérialiste.

Le darwinisme, qui expliquait l’origine des espèces par la transformation de changements quantitatifs en changements qualitatifs, a signifié le triomphe de la dialectique à l’échelle de toute la nature organique. Un autre grand triomphe fut la découverte de la table de poids atomiques des éléments chimiques, puis celle de la transformation des éléments les uns dans les autres.

À ces transformations (des espèces, des éléments, etc.) est étroitement liée la question de la classification, également importante dans les sciences naturelles et dans les sciences sociales. Le système de Linné (XVIIe siècle), reposant sur l’immutabilité des espèces, se limitait à l’art de décrire et de classer les plantes selon leur aspect extérieur. La période infantile de la botanique est analogue à celle de la logique, car les formes de notre pensée se développent, comme tout ce qui est vivant. Ce n’est qu’en rejetant délibérément l’idée de l’immutabilité des espèces, et par l’étude de l’histoire de l’évolution des plantes et de leur conformation, qu’on a pu jeter les bases d’une classification réellement scientifique.

Marx, qui à la différence de Darwin était un dialecticien conscient, a trouvé les bases d’une classification scientifique des sociétés humaines dans le développement des forces productives et la structure des rapports de propriété, qui constituent l’anatomie de la société. Le marxisme a substitué la classification matérialiste dialectique à la classification vulgaire, descriptive des sociétés et des États, qui, aujourd’hui encore, fleurit dans les chaires universitaires. Ce n’est qu’en utilisant la méthode de Marx qu’on peut définir correctement le concept d’État ouvrier et le moment de sa ruine.

Dans tout cela, nous le voyons, il n’y a rien de « métaphysique » ou de « scolastique », comme l’affirment les ignorants satisfaits d’eux-mêmes. La logique dialectique exprime les lois du mouvement de la pensée scientifique contemporaine. Au contraire, la lutte contre la dialectique matérialiste reflète un lointain passé, le conservatisme de la petite-bourgeoisie, l’arrogance des mandarins universitaires et... un soupçon d’espoir en l’au-delà.

 

 

Les trois sources et les trois parties constitutives du marxisme (Extrait)

Par Lénine

Le matérialisme est la philosophie du marxisme. Au cours de toute l’histoire moderne de l’Europe et surtout à la fin du XVIIIe siècle, en France, où se déroulait une lutte décisive contre tout le fatras du Moyen-Âge, contre la féodalité dans les institutions et dans les idées, le matérialisme fut l’unique philosophie conséquente, fidèle à tous les enseignements des sciences naturelles, hostile aux superstitions, au cagotisme, etc. Aussi les ennemis de la démocratie s’appliquèrent-ils de toutes leurs forces à « réfuter » le matérialisme, à le discréditer, à le calomnier ; ils défendaient les diverses formes de l’idéalisme philosophique qui de toute façon se réduit toujours à la défense ou au soutien de la religion. Marx et Engels défendirent résolument le matérialisme philosophique, et ils montrèrent maintes fois ce qu’il y avait de profondément erroné dans toutes les déviations à l’égard de cette doctrine fondamentale. Leurs vues sont exposées avec le plus de clarté et de détails dans les ouvrages d’Engels : Ludwig Feuerbach et l’Anti-Dühring, qui, comme le Manifeste du Parti communiste, sont les livres de chevet de tout ouvrier conscient.

Mais Marx ne s’arrêta pas au matérialisme du XVIIIe siècle, il poussa la philosophie plus avant. Il l’enrichit des acquisitions de la philosophie classique allemande, surtout du système de Hegel, lequel avait conduit à son tour au matérialisme de Feuerbach. La principale de ces acquisitions est la dialectique, c’est-à-dire la théorie de l’évolution, dans son aspect le plus complet, le plus profond et le plus exempt d’étroitesse, théorie de la relativité des connaissances humaines qui nous donnent l’image de la matière en perpétuel développement. Les récentes découvertes des sciences naturelles – le radium, les électrons, la transformation des éléments – ont admirablement confirmé le matérialisme dialectique de Marx, en dépit des doctrines des philosophes bourgeois et de leurs « nouveaux » retours à l’ancien idéalisme pourri.

Approfondissant et développant le matérialisme philosophique, Marx le fit aboutir à son terme logique, et il l’étendit de la connaissance de la nature à la connaissance de la société humaine. Le matérialisme historique de Marx fut la plus grande conquête de la pensée scientifique. Au chaos et à l’arbitraire qui régnaient jusque-là dans les conceptions de l’histoire et de la politique, succéda une théorie scientifique remarquablement cohérente et harmonieuse, qui montre comment, d’une forme d’organisation sociale, surgit et se développe, par suite de la croissance des forces productives, une autre forme, plus élevée, – comment par exemple le capitalisme naît du féodalisme.

De même que la connaissance de l’homme reflète la nature qui existe indépendamment de lui, c’est-à-dire la matière en voie de développement, de même la connaissance sociale de l’homme (c’est-à-dire les différentes opinions et doctrines philosophiques, religieuses, politiques, etc.), reflète le régime économique de la société. Les institutions politiques s’érigent en superstructure sur une base économique. Nous voyons, par exemple, comment les différentes formes politiques des États européens modernes servent à renforcer la domination de la bourgeoisie sur le prolétariat.

La philosophie de Marx est un matérialisme philosophique achevé, qui a donné de puissants instruments de connaissance à l’humanité et à la classe ouvrière surtout.

 

 

De  « Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande »

Par Friedrich Engels

Mais, de la désagrégation de l’école hégélienne sortit encore une autre tendance, la seule qui ait vraiment donné des fruits, et cette tendance est essentiellement attachée au nom de Marx.

La rupture avec la philosophie de Hegel se produisit ici également par le retour au point de vue matérialiste. Cela signifie qu’on se décida à concevoir le monde réel – la nature et l’histoire – tel qu’il se présente lui-même à quiconque l’aborde sans lubies idéalistes préconçues; on se décida à sacrifier impitoyablement toute lubie idéaliste impossible à concilier avec les faits considérés dans leurs propres rapports et non dans des rapports fantastiques. Et le matérialisme ne signifie vraiment rien de plus. Seulement, c’était la première fois qu’on prenait vraiment au sérieux la conception matérialiste du monde, qu’on l’appliquait d’une façon conséquente à tous les domaines considérés du savoir, – tout au moins dans les grandes lignes.

On ne se contenta pas de mettre tout simplement Hegel de côté : on partit au contraire de son aspect révolutionnaire développé ci-dessus, de la méthode dialectique. Mais cette méthode était inutilisable sous sa forme hégélienne. Chez Hegel, la dialectique est l’Idée se développant elle-même. L’Idée absolue, non seulement existe de toute éternité – on ne sait où – mais elle est également la véritable âme vivante de tout le monde existant. Elle se développe pour devenir elle-même à travers toutes les phases préliminaires, qui sont longuement traitées dans la Logique, et qui sont toutes incluses en elle. Puis elle « s’aliène » en se transformant en nature, où, sans avoir conscience d’elle-même, déguisée en nécessité naturelle, elle passe par un nouveau développement, et finalement revient à la conscience d’elle-même dans l’homme; cette conscience d’elle-même s’élabore et s’affine à son tour dans l’histoire jusqu’à ce qu’enfin l’Idée absolue redevienne complètement elle-même dans la philosophie de Hegel. Chez Hegel, le développement dialectique qui se manifeste dans la nature et dans l’histoire, c’est-à-dire l’enchaînement causal du progrès de l’inférieur au supérieur qui s’impose à travers tous les mouvements en zigzag et tous les reculs momentanés, n’est donc que le calque du mouvement autonome de l’Idée se poursuivant de toute éternité, on ne sait où, mais, en tout cas, indépendamment de tout cerveau humain pensant. C’était cette interversion idéologique qu’il s’agissait d’éliminer. Nous conçûmes à nouveau, d’un point de vue matérialiste, les idées de notre cerveau comme étant les reflets des objets, au lieu de considérer les objets réels comme les reflets de tel ou tel degré de l’Idée absolue. De ce fait, la dialectique se réduisait à la science des lois générales du mouvement, tant du monde extérieur que de la pensée humaine – deux séries de lois identiques au fond, mais différentes dans leur expression en ce sens que le cerveau humain peut les appliquer consciemment, tandis que, dans la nature, et, jusqu’à présent, également dans la majeure partie de l’histoire humaine, elles ne se fraient leur chemin que d’une façon inconsciente, sous la forme de la nécessité extérieure, au milieu d’une série infinie de hasards apparents. Mais, du coup, la dialectique des idées ne devint que le simple reflet conscient du mouvement dialectique du monde réel, et, ce faisant, la dialectique de Hegel fut totalement renversée, ou, plus exactement : elle se tenait sur la tête, on la remit de nouveau sur ses pieds. Et cette dialectique matérialiste, qui était depuis des années notre meilleur instrument de travail et notre arme la plus acérée, fut, chose remarquable, découverte à nouveau non seulement par nous, mais en outre, indépendamment de nous et même de Hegel, par un ouvrier allemand, Joseph Dietzgen.

Mais par là, on avait repris le côté révolutionnaire de la philosophie de Hegel, et on l’avait débarrassée, du même coup, de ses chamarrures idéalistes qui, chez Hegel, en avaient empêché l’application conséquente. La grande idée fondamentale selon laquelle le monde ne doit pas être considéré comme un complexe de choses achevées, mais comme un complexe de processus où les choses, en apparence stables, – tout autant que leurs reflets intellectuels dans notre cerveau, les concepts, se développent et meurent en passant par un changement ininterrompu au cours duquel, finalement, malgré tous les hasards apparents et tous les retours en arrière momentanés, un développement progressif finit par se faire jour – cette grande idée fondamentale a, surtout depuis Hegel, pénétré si profondément dans la conscience commune qu’elle ne trouve sous cette forme générale presque plus de contradicteurs. Mais la reconnaître en paroles et l’appliquer, dans la réalité, en détail, à chaque domaine soumis à l’investigation, sont deux choses différentes. Or, si l’on part constamment de ce point de vue dans la recherche, on cesse une fois pour toutes de demander des solutions définitives et des vérités éternelles; on a toujours conscience du caractère nécessairement borné de toute connaissance acquise, de sa dépendance à l’égard des conditions dans lesquelles elle a été acquise; on ne s’en laisse plus imposer non plus par l’opposition du vrai et du faux, du bien et du mal, de l’identique et du différent, du nécessaire et du contingent, oppositions irréductibles pour la vieille métaphysique qui a toujours cours; on sait que ces oppositions n’ont qu’une valeur relative, que ce qui est maintenant reconnu comme vrai comporte un côté faux qu’on ne voit pas et qui apparaîtra plus tard, tout comme ce qui est actuellement reconnu comme faux a son côté vrai grâce auquel il a pu précédemment être considéré comme vrai; que ce que l’on affirme nécessaire est composé de purs hasards et que le prétendu hasard est la forme sous laquelle la nécessité se dissimule – et ainsi de suite.

L’ancienne méthode de recherche et de pensée, que Hegel appelle la méthode « métaphysique » qui s’occupait de préférence de l’étude des choses considérées en tant qu’objets fixes donnés et dont les survivances continuent à hanter les esprits, a été, en son temps, très justifiée historiquement. Il fallait d’abord étudier les choses avant de pouvoir étudier les processus. Il fallait d’abord savoir ce qu’était telle ou telle chose avant de pouvoir observer les modifications qui s’opèrent en elle. Et il en fut ainsi dans la science de la nature. L’ancienne métaphysique, qui considérait les choses comme faites une fois pour toutes, était issue d’une science de la nature qui étudiait les choses mortes et vivantes en tant que choses faites une fois pour toutes. Mais lorsque cette étude fut avancée au point que le progrès décisif fût possible, à savoir le passage à l’étude systématique des modifications s’opérant dans ces choses au sein de la nature même, à ce moment sonna dans le domaine philosophique aussi le glas de la vieille métaphysique. Et, en effet, si, jusqu’à la fin du siècle dernier, la science de la nature fut surtout une science rassemblant des faits, une science de choses achevées, elle est essentiellement, dans notre siècle, une science de classement, une science des processus, de l’origine et du développement de ces choses et de l’enchaînement qui fait de ces processus naturels une grande totalité. La physiologie qui étudie les phénomènes des organismes végétaux et animaux, l’embryologie qui étudie le développement de chaque organisme depuis l’embryon jusqu’à la maturité, la géologie qui étudie la formation progressive de la surface terrestre, sont toutes filles de notre siècle.

 

Sur la question de la dialectique

Par Lénine

Le dédoublement de l'un et la connaissance de ses parties contradictoires[1] est le fond (une des « essences », une des particularités ou marques fondamentales, sinon la fondamentale) de la dialectique. C'est ainsi que Hegel également pose la question (dans sa « Métaphysique », Aristote se débat constamment à ce propos et se bat contre Héraclite et contre les idées héraclitéennes).

La justesse de cet aspect du contenu de la dialectique doit être vérifiée par l'histoire de la science. Habituellement (par exemple chez Plekhanov) on ne prête pas assez attention à cet aspect de la dialectique : l'identité des contraires est prise comme somme d'exemples (« par exemple, le grain »; « par exemple, le communisme primitif ». Chez Engels aussi. Mais c'est « pour la vulgarisation... ») et non comme loi de la connaissance (et loi du monde objectif).

En mathématiques : + et -, différentielle et intégrale,

En mécanique : action et réaction,

En physique : électricité positive et électricité négative,

En chimie : combinaison et dissociation des atomes,

En sciences sociales : la lutte des classes.

L'identité des contraires (leur « unité », dirait-on peut-être plus exactement, bien que la distinction des termes identité et unité ne soit pas ici particulièrement essentielle. En un certain sens, les deux sont justes) est la reconnaissance (la découverte) des tendances contradictoires, s'excluant mutuellement, opposées, dans tous les phénomènes et processus de la nature (dont ceux de l'esprit et de la société). La condition pour connaître tous les processus de l'univers dans leur « automouvement », dans leur développement spontané, dans leur vie vivante, est de les connaître comme unité de contraires. Le développement est « lutte » des contraires. Les deux conceptions fondamentales (ou les deux possibles? ou les deux observées dans l'histoire?) du développement (de l'évolution) sont : le développement comme diminution ou augmentation, comme répétition, et le développement comme unité des contraires (dédoublement de l'un en contraires s'excluant mutuellement et rapports réciproques entre eux).

La première conception du mouvement laisse dans l'ombre l'automouvement; sa force motrice, sa source, son motif, (ou bien transporte cette source en dehors : Dieu, sujet, etc.). La deuxième conception dirige l'attention principale précisément sur la connaissance de la source de l' « auto »-mouvement.

La première conception est morte, terne, desséchée. La deuxième est pleine de vie. Seule la deuxième donne la clef de l' « automouvement » de tout ce qui est; seule elle donne la clef des « sauts », de l' « interruption dans la gradation », du « changement en contraire », de l'abolition de l'ancien et de la naissance du nouveau.

L'unité (coïncidence, identité, équivalence) des contraires est conditionnelle, temporaire, transitoire, relative. La lutte entre contraires s'excluant mutuellement est absolue, comme sont absolus le développement et le mouvement.

NB : le subjectivisme (le scepticisme, la sophistique, etc.) se distingue de la dialectique, entre autres, en ce que dans la dialectique (objective) la différence entre le relatif et l'absolu est elle-même relative. Pour la dialectique objective, dans le relatif il y a l'absolu. Pour le subjectivisme et la sophistique, le relatif est seulement relatif et exclut l'absolu.

Marx, dans le Capital, analyse d'abord le rapport de la société bourgeoise (marchande) le plus simple, habituel, fondamental, le plus massivement répandu, le plus ordinaire, qui se rencontre des milliards de fois : l'échange des marchandises. L'analyse fait apparaître dans ce phénomène élémentaire (dans cette « cellule » de la société bourgeoise) toutes les contradictions (ou les germes de toutes les contradictions) de la société contemporaine. L'exposé nous montre ensuite le développement (et la croissance et le mouvement) de ces contradictions et de cette société dans la somme de ses diverses parties, depuis son début jusqu'à sa fin.

Telle doit être la méthode d'exposition (ou d'étude) de la dialectique en général (car la dialectique de la société bourgeoise chez Marx n'est qu'un cas particulier de la dialectique). Que l'on commence par le plus simple, habituel, massivement répandu, etc., par n'importe quelle proposition : les feuilles de l'arbre sont vertes; Jean est un homme; Fido est un chien, etc. Ici déjà (comme l'a remarqué génialement Hegel), la dialectique est là; le particulier est général.

Donc, les contraires (le particulier est le contraire du général) sont identiques : le particulier n'existe pas autrement que dans cette liaison qui conduit au général. Le général n'existe que dans le particulier, par le particulier. Tout particulier est (de façon ou d'une autre) général. Tout général est (une parcelle, un côté ou une essence) du particulier. Tout général n'englobe qu'approximativement tous les objets particuliers. Tout particulier entre incomplètement dans le général, etc., etc. Tout individu est relié par des milliers de transitions à des individus d'un autre genre (choses, phénomènes, processus), etc. Il y a déjà ici des éléments, des embryons du concept de nécessité, de liaison objective de la nature, etc. Le contingent et le nécessaire, le phénomène et l'essence sont déjà ici, car en disant : Jean est un homme, Fido est un chien, ceci est une feuille d'arbre, etc., nous rejetons une série de caractères comme contingents, nous séparons l'essentiel de l'apparent et nous opposons l'un à l'autre.

Ainsi, dans toute proposition on peut (et on doit), comme dans une « maille », une « cellule », mettre en évidence les embryons de tous les éléments de la dialectique, montrant ainsi que la dialectique est inhérente à toute la connaissance humaine en général.

Quant aux sciences de la nature, elles nous montrent (et, encore une fois c'est ce qu'il faut montrer dans tout exemple le plus simple) la nature objective avec ses mêmes qualités, le changement du particulier en général, du contingent en nécessaire, les passages, les modulations, la liaison mutuelle des contraires. C'est la dialectique qui est la théorie de la connaissance (de Hegel et) du marxisme : voilà à quel « aspect » de l'affaire (ce n'est pas un « aspect », mais le fond de l'affaire) Plekhanov, pour ne rien dire d'autres marxistes, n'a pas prêté attention.

La connaissance est présentée sous la forme d'une série de cercles aussi bien par Hegel (cf. la Logique) que par l'éclectique Paul Volkmann, « épistémologue » contemporain des sciences de la nature, ennemi de l'hégélianisme (qu'il n'a pas compris!).

« Les cercles » en philosophie : [la chronologie est-elle obligatoire à propos des personnes ? Non!]
Antique : de Démocrite à Platon et à la dialectique d'Héraclite.

Renaissance : Descartes versus Gassendi (Spinoza ?).

Moderne : d'Holbach-Hegel (par Berkeley, Hume, Kant).

Hegel-Feuerbach-Marx.

La dialectique comme connaissance vivante, multilatérale (le nombre des côtés augmentant perpétuellement) avec une foule de nuances pour toute façon d'aborder, d'approcher la réalité (avec un système philosophique qui croit en un tout à partir de chaque nuance) : voilà un contenu incommensurablement riche en comparaison du matérialisme « métaphysique », dont le principal malheur est d'être incapable d'appliquer la dialectique à la théorie de la réflexion, au processus et au développement de la connaissance.

L'idéalisme philosophique n'est que non-sens du point de vue du matérialisme grossier, simple, métaphysique. Au contraire, du point de vue du matérialisme dialectique, l'idéalisme philosophique est le développement unilatéral, exagéré (l’inflation, le gonflement) de l'une des caractéristiques, aspects, facettes de la connaissance, en absolu détaché de la matière, de la nature, divinisé. L'idéalisme, c'est de la bondieuserie. Juste. Mais l'idéalisme philosophique est (« plus justement » et « en outre ») la voie vers l’obscurantisme clérical, à travers une des ombres de la connaissance (dialectique) humaine infiniment complexe.

La connaissance humaine n'est pas (ou ne suit pas) une ligne droite, mais une ligne courbe qui se rapproche indéfiniment d'une série de cercles, d'une spirale. Tout segment, tronçon, morceau de cette courbe peut être changé (changé unilatéralement) en une ligne droite indépendante, entière, qui (si on ne voit pas la forêt derrière les arbres) conduit alors dans le marais, à l’obscurantisme clérical (où elle est fixée par l'intérêt de classe des classes dominantes). Démarche rectiligne et unilatéralité, raideur de bois et ossification, subjectivisme et cécité subjective, voilà les racines épistémologiques de l'idéalisme. Et l’obscurantisme clérical (= idéalisme philosophique) a, naturellement, des racines épistémologiques, elle n'est pas dépourvue de fondement; c'est une fleur stérile, c'est incontestable, mais une fleur stérile qui pousse sur l'arbre vivant de la vivante, féconde, vraie, vigoureuse, toute-puissante, objective, absolue connaissance humaine.

 

Liste de lecture suggérée

Misère de la philosophie, Marx

Manuscrits économiques et philosophiques (1844), Marx

Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, Engels

L’idéologie allemande), Marx et Engels

Anti-Dühring, Engels

Dialectique de la nature, Engels

Socialisme utopique et socialisme scientifique, Engels

Matérialisme et empiriocriticisme (Œuvres complètes, volume 17), Lénine

Cahiers philosophiques (Œuvres complètes, volume 38), Lénine

Sur Marx et Engels, Lénine

Les trois sources et les trois parties constitutives du marxisme, Lénine

Reason in Revolt, Woods et Grant (Cinq premiers chapitres en français)

Les Questions fondamentales du marxisme, Plekhanov

Essai sur le développement de la conception moniste de l'histoire, Plekhanov

En défense du marxisme, Trotsky

Radio, Science, Technique et Société, Trotsky

 


[1] Voir la citation de Philon sur Héraclite au début de la IIIe partie (« De la connaissance ») de l'Héraclite de Lassalle.