Les résultats de la course à la direction du Parti conservateur du Canada sont tombés : le populiste de droite Pierre Poilievre a remporté une victoire décisive. Poilievre a reçu 68% des voix, tandis que le deuxième, l’ancien premier ministre libéral du Québec et favori de l’establishment, Jean Charest, est loin derrière avec seulement 16%.

Avec Poilievre, les conservateurs ont clairement pivoté vers le populisme de droite, tentant d’imiter le succès de figures comme Donald Trump. Bien qu’il prétende être un combattant de la classe ouvrière, Poilievre est un démagogue de droite dont le programme sera fait d’attaques vicieuses. Sa victoire est donc un avertissement sévère pour le mouvement ouvrier.

Comment Poilievre a gagné

Avant la plus récente course à la direction, le Parti conservateur se languissait sous la gouverne de deux chefs ratés, Andrew Scheer et Erin O’Toole. Scheer et O’Toole ont tenté de courtiser le vote du « centre » en apparaissant modérés. Cette approche, comme on pouvait s’y attendre, n’a enthousiasmé personne, et les deux chefs ont été rapidement chassés du parti.

La campagne de Poilievre, en revanche, a surfé sur une vague de sentiment anti-establishment, s’en prenant aux « élites » et aux « gatekeepers » (traduit comme « bureaucrates » sur le site Web du PCC). Par exemple, Poilievre a déclaré qu’il congédierait le gouverneur de la Banque du Canada, Tiff Macklem, accusant la Banque d’agir comme un « guichet automatique » pour le gouvernement libéral. Parmi les autres propositions populistes de Poilievre, citons la promotion des crypto-monnaies comme moyen de « se soustraire » à l’inflation (avant que la valeur du bitcoin ne s’effondre) et la promesse d’interdire aux ministres de son cabinet de participer au Forum économique mondial, une réunion annuelle de PDG et de chefs de gouvernement.

Le message anti-establishment de Poilievre a clairement suscité l’intérêt d’une partie de la société, attirant des foules de milliers de personnes à ses rassemblements. La campagne de Poilievre prétend avoir recruté plus de 300 000 nouveaux membres, faisant ainsi du Parti conservateur le plus grand parti de l’histoire du Canada.

Nous avons déjà vu ce phénomène avec Donald Trump. C’est du populisme de droite. Alors que Poilievre déguise ses idées en prétendant se battre pour la classe ouvrière, un regard sur ses politiques montre qu’il a un programme profondément anti-ouvrier et que le mouvement syndical doit se préparer à le combattre.

Une carrière à attaquer les travailleurs

Tout au long de sa carrière, Poilievre s’est attaqué à la classe ouvrière. Bien qu’il aime se présenter comme un « homme ordinaire » et un marginal politique, Poilievre est un politicien de carrière qui n’a jamais occupé un emploi de sa vie, malgré ses vidéos de bricolage. Élu pour la première fois au Parlement à l’âge de 24 ans, il a été ministre dans le gouvernement de Stephen Harper. Pour ses services, Poilievre a reçu une pension complète à l’âge de 31 ans.

Ces « services » consistaient en des attaques contre la classe ouvrière et notre capacité à nous organiser. Par exemple, alors qu’il était membre du gouvernement Harper, Poilievre s’est fait le champion d’un projet de loi d’initiative parlementaire visant à obliger les syndicats à divulguer leurs finances internes – sans, bien sûr, obliger les entreprises à faire de même.

En outre, Poilievre a fait la promotion des lois dites « de droit au travail », déclarant qu’il « fera sa part pour que ces lois soient adoptées à une échelle fédérale » et qu’il « encouragera les gouvernements provinciaux à faire de même ». Pour ceux qui ne connaissent pas le terme, les lois de droit au travail, populaires dans le sud des États-Unis, s’attaquent au financement des syndicats, dans le but de démolir la capacité de la classe ouvrière à se défendre contre les patrons. Dans les États où le soi-disant « droit au travail » est en vigueur, les salaires des travailleurs sont en moyenne inférieurs de 15% à ceux des États où il n’est pas en vigueur.

Non content de s’en prendre aux syndicats, Poilievre a l’habitude de s’en prendre aux personnes les plus vulnérables de la société. Par exemple, il a attaqué les travailleurs migrants, suggérant qu’ils sont à blâmer pour les salaires inférieurs des travailleurs « locaux ». Il a soutenu l’expulsion de milliers de travailleurs migrants en 2015. En 2013, il a défendu des changements à la Loi électorale visant à priver de facto de leurs droits électoraux de nombreux jeunes, pauvres ou marginalisés. Comme si cela ne suffisait pas, Poilievre a déclaré de manière scandaleuse en 2008 que les Autochtones survivants du système brutal des pensionnats avaient simplement besoin d’une « meilleure éthique de travail ».

Au cas où certains penseraient que Poilievre a changé, il a récemment promis d’introduire une loi sur le plafonnement des dépenses du gouvernement fédéral. Selon ce schéma, le gouvernement paierait toute nouvelle dépense par des coupes ailleurs dans le budget. Tous les travailleurs savent ce que cela signifie : des attaques contre notre niveau de vie et nos services publics, des services qui sont déjà à bout de souffle. Pour faire bonne mesure, Poilievre a également promis de réduire le financement du radiodiffuseur public du Canada, la SRC.

Il est clair que Poilievre représente une menace pour la classe ouvrière. Mais la question se pose : Comment le vaincre?

Les leçons du Trumpisme

Poilievre a fait carrière comme homme de main de la classe capitaliste, et sa rhétorique anti-establishment fait écho à celle de Donald Trump aux États-Unis. Il s’est acoquiné avec le chouchou de l’extrême droite et transphobe notoire Jordan Peterson. Cependant, Poilievre a pris soin dans sa campagne de ne pas employer une rhétorique ouvertement anti-immigrés, préférant se concentrer sur les questions économiques.

Alors que certains commentateurs s’empressent de rassurer tout le monde en affirmant que Poilievre est en train de se modérer, le mouvement syndical doit se préparer à la bataille. Comme le disait une responsable de sa campagne : « Il n’y aura pas de surprise. »

Poilievre a gagné parce que, alors que la société devient de plus en plus inégale et que le niveau de vie continue de baisser pour la grande majorité de la société, les arguments qui font appel au statu quo ou au « centre » en faillite sonnent creux. Le phénomène Trump montre que le libéralisme et le réformisme ne peuvent vaincre le populisme de droite. Le mouvement ouvrier au Canada doit en tenir compte.

Comme nous l’écrivions au moment de l’élection de Trump en 2016,

« La classe dirigeante considère Trump comme une menace, en partie parce que c’est un franc-tireur et qu’il est difficile à contrôler, mais surtout parce que ses appels démagogiques à la classe ouvrière et ses dénonciations de l’establishment de Washington ont créé des illusions dangereuses et ont excité le sentiment d’opposition au statu quo chez des millions de gens. C’est pourquoi l’establishment a utilisé tous les moyens possibles pour lui barrer la route vers la Maison Blanche. Ils ont tout jeté sur lui, et ils ont échoué. »

La politique du moindre mal, représentée par Hilary Clinton, n’a pas réussi à vaincre Trump la première fois. Lors de la dernière campagne électorale, les démocrates, avec à leur tête l’actuel président Joe Biden, n’ont remporté la victoire contre Trump que de justesse. Biden, quant à lui, est aujourd’hui massivement impopulaire, son taux d’approbation oscillant récemment autour de 36% seulement. L’establishment américain tente d’empêcher Trump de se représenter, mais il est toujours là et il – ou quelqu’un de pire – représente une réelle menace pour la prochaine élection présidentielle.

Le refus de Biden de codifier le droit à l’avortement dans la loi, suite au renversement de Roe v. Wade (l’arrêt de la Cour suprême qui avait confirmé le droit des femmes à l’avortement aux États-Unis), montre bien l’inutilité de la politique du moindre mal. En outre, rappelons que le meurtre de George Floyd, qui a déclenché les manifestations massives de Black Lives Matter en 2020, a eu lieu dans un État démocrate. Par ailleurs, les sondages indiquaient que le « socialiste » autoproclamé Bernie Sanders aurait battu Trump dans un face-à-face électoral. Mais l’establishment démocrate préférait une défaite selon ses conditions à une victoire menée par Sanders. En effet, une telle victoire aurait pu déchaîner un mouvement populaire pour faire appliquer son appel à une « révolution contre la classe milliardaire ».

Le réformisme ne peut vaincre Poilievre

Au Canada, en réponse à la victoire de Poilievre, le Parti libéral se livre à ses manœuvres typiques consistant à faire semblant de tourner à gauche tout en se déplaçant à droite. Certains haut placés du Parti libéral disent déjà que le parti doit se déplacer vers la droite afin de courtiser le vote conservateur. Comme l’a dit un député libéral non identifié, « Nous devons revenir à un parti fédéral de centre, de centre-droit. Nous avons besoin d’un gouvernement qui a les pieds sur terre et qui est moins “woke” ». Malheureusement, c’est à ce même parti que le parti travailliste du Canada, le Nouveau Parti démocratique (NPD), s’est attaché, avec son « accord de soutien et de confiance ».

Alors que Poilievre mentionne la classe ouvrière dans pratiquement tous ses discours, le chef du NPD, Jagmeet Singh, s’est montré plutôt enclin à parler de défendre la « primauté du droit » et à dire qu’il veut « améliorer la situation de tous les Canadiens » (c’est nous qui soulignons). Le fait est que la société est divisée en classes. Une classe s’enrichit au détriment de l’autre. Les riches n’ont pas besoin qu’on améliore leur situation – ils vivent dans le luxe grâce à notre travail! Les gens le voient bien, et sont en colère, même si cela s’exprime d’une façon tordue. Alors que Poilievre joue démagogiquement sur l’inégalité et l’injustice que les gens ressentent pour suggérer que le problème est une cabale de « bureaucrates » qui dirigent la société, les véritables exploiteurs sont au grand jour et ont un nom : ce sont les capitalistes, les soi-disant « capitaines d’industrie » du système que Poilievre défend. Si le NPD et le mouvement syndical ne sont pas disposés à rompre avec ce système et à l’appeler par son nom, des démagogues de droite comme Poilievre prendront le relais.

En s’attachant aux libéraux, Singh s’est ouvert aux attaques de la droite. Faisant référence à l’accord entre les libéraux et les néo-démocrates, Poilievre a déclaré : « Oui, le « système » est truqué pour les riches, mais tu es le système, Jagmeet. »

Il semble que certains membres de l’establishment du NPD commencent à comprendre. Une source haut placée du NPD a déclaré au Toronto Star que le NPD « ne va pas mener une guerre culturelle » contre Poilievre, mais « ce sera une guerre de classe ». Le chef de cabinet de M. Singh a déclaré : « Je sais que les conservateurs voudront essayer de se déguiser en cols bleus, mais ils ont toujours été du côté des grosses et riches entreprises. C’est donc le contraste que nous allons établir et ce que nous allons rappeler aux gens. »

Il est vrai que la lutte des classes est nécessaire pour vaincre Poilievre. Cependant, en s’attachant à l’establishment dépassé, le NPD semble à juste titre déconnecté des travailleurs ordinaires. Certains au sein du NPD semblent reconnaître leur problème. Comme l’a souligné la même source anonyme du NPD citée plus haut, « il y a une reconnaissance tacite que le parti devra travailler plus dur pour justifier la réputation de Singh comme quelqu’un qui est associé aux costumes sur mesure, aux montres chères, aux bicyclettes de luxe et à une BMW. »

Si la réponse de Singh à la victoire de Poilievre est une indication de la manière dont il compte combattre Poilievre, le mouvement ouvrier va avoir des problèmes. Lorsque Poilievre a gagné, Singh l’a félicité! La « solution » présentée par Singh est que les dirigeants « refusent la politique destructrice de la division ». Essayer d’unifier les intérêts des capitalistes et de la classe ouvrière, c’est comme essayer de mélanger l’huile et l’eau! C’est impossible. Le problème n’est pas la « division », le problème est d’essayer de brouiller les lignes de classe.

Le chef de cabinet de Singh a déclaré : « Le rôle historique des néo-démocrates a été d’être les champions crédibles de la classe ouvrière […] Je pense que nous sommes toujours crédibles dans ce rôle. » Le problème est que le NPD n’a pas vraiment gagné de crédibilité aux yeux de la classe ouvrière en tant que véritable défenseur de ses intérêts. La direction du NPD a plutôt l’air d’une bande de carriéristes conduisant des BMW. Plus que des mots, des actions sont nécessaires.

Seul un programme socialiste combatif peut vaincre Poilievre

En réponse à la victoire de Poilievre, le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP) a publié une déclaration qui disait :

« Pierre Poilievre est un politicien de carrière qui perçoit un salaire dans les six chiffres depuis l’âge de 24 ans, et ce, aux frais des contribuables. Il a passé chaque minute de ses mandats de député fédéral à lutter contre des salaires équitables, de bons régimes de retraite et l’amélioration des conditions de vie des travailleuses et des travailleurs. Il n’est pas un travailleur et il ne comprend certainement pas ce que signifie faire partie de la classe ouvrière.

Dans le but de vendre des cartes de membres, Pierre Poilievre a passé sa campagne à la direction à faire du Parti conservateur un endroit plus accueillant pour les extrémistes de droite et les théoriciens du complot. Ce n’est plus le Parti conservateur de vos parents, ni même celui de Stephen Harper. C’est maintenant le Parti du convoi de Pierre Poilievre.

Son leadership sera un désastre pour les travailleuses et les travailleurs canadiens. »

Tout cela est, bien sûr, exact. Mais ce qui frappe, c’est l’absence de toute mention de la façon de combattre Poilievre.

Les promesses de Poilievre d’améliorer la vie de la classe ouvrière, comme les promesses de tous les populistes de droite, ne sont que des balivernes. Son programme (pour autant qu’il existe) ne fera rien pour résoudre la crise à laquelle la société et les travailleurs sont confrontés; au contraire, il s’agira d’un programme d’attaques vicieuses.

Poilievre affirme que l’inflation est due à l’impression d’argent. Bien que les choses soient plus complexes, il a raison en dernière analyse sur ce point. Mais quelle solution offre-t-il? Des coupes dans les services publics, des attaques contre les syndicats, et des attaques contre les personnes vulnérables. Bien que les libéraux aient accumulé des déficits records et donné de l’argent gratuit aux entreprises pour un montant de 700 à 800 milliards de dollars afin d’essayer de retarder la crise, la facture de toutes ces dépenses finira par être payée. Et c’est là que les conservateurs (ou les libéraux!) interviendront, pour mener à bien un programme d’austérité et d’attaques sur les travailleurs. La planche à billets keynésienne et l’austérité sont, en fait, les deux faces d’une même médaille et aucune n’est une solution.

En outre, alors que Poilievre dénonce l’inflation causée par l’impression d’argent, il reste silencieux sur le rôle des profits des entreprises dans la hausse des prix. Dans ses discours démagogiques, il ne mentionne jamais que ses amis des grandes entreprises ont augmenté leurs profits de 109% dans les deux dernières années. Le vieil adage veut qu’en politique, il faille « suivre l’argent »; alors que Poilievre se plaint du prix du pain, il est absolument clair qui beurre ses tartines.

Tout le monde voit que le statu quo ne fonctionne pas et que la vie devient de plus en plus chère. Il existe amplement de richesses pour répondre aux besoins de chacun. Mais la question est : qui possède et contrôle cette richesse? Pas une élite secrète ni « le gouvernement » dans l’abstrait, mais les capitalistes. Ce sont eux qui tirent les ficelles, notamment par le biais de leur État, de leurs partis et, oui, d’individus comme Justin Trudeau et Pierre Poilievre.

La société se polarise, tant vers la gauche que vers la droite. Mais si la droite a eu plus de succès sur le plan électoral, les mouvements dans les rues ont été très majoritairement à gauche. Le Trumpisme a trouvé un puissant contrecoup dans le mouvement Black Lives Matter. À un moment donné, les foules de BLM ont forcé Trump à se recroqueviller dans un bunker à la Maison Blanche. C’est ce que l’establishment craint : non pas les démagogues de droite comme Poilievre ou Trump lui-même, mais les mouvements révolutionnaires qu’ils peuvent provoquer.

Il est clair que ce qu’il faut, c’est une réponse combative de la gauche qui ne cible pas seulement les symptômes, mais la cause réelle de la crise du système capitaliste. Comme le réformisme ne peut pas gagner, il déclenche un cycle de colère, de déception et de démoralisation qui ne sert qu’à alimenter la droite. C’est le capitalisme lui-même qui est à l’origine de la crise de la société, et tant qu’il ne sera pas renversé, le système aura besoin de plus en plus de figures réactionnaires pour le défendre – par tous les moyens – à mesure que la crise s’aggravera. Seul un programme socialiste, soutenu par un mouvement dans les rues et sur les lieux de travail, peut vaincre les démagogues de droite comme Poilievre, et offrir une véritable issue à la crise.