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Elles sont jeunes, âgées, mères, pauvres, noires, blanches, autochtones; les femmes de la classe ouvrière foncent à tout rompre dans la révolution. Irak, Soudan, Liban, Chili, Équateur, Colombie, Haïti, Hong Kong, France : la vague de révoltes de la dernière année a vu s’exprimer un peu partout l’immense potentiel révolutionnaire des femmes.

Au milieu de la masse des opprimés se soulevant contre le régime pourri du dictateur El-Béchir, une jeune Soudanaise vêtue de blanc monte sur une voiture et récite un poème sur la liberté. Alaa Salah est rapidement devenue l’icône de la révolution, au Soudan comme ailleurs, et la personnification de toutes ces femmes qui mènent la marche contre l’impérialisme, contre l’oppression, contre le capitalisme. On estime d’ailleurs que jusqu’à 70% des manifestants soudanais étaient des femmes. 

« La bourgeoisie produit avant tout ses propres fossoyeurs », disaient Marx et Engels dans le Manifeste du Parti communiste. Ces mots résonnent aujourd’hui, alors que la grande masse des travailleurs – appauvrie, affamée et violentée par les Goliaths du Capital –, creuse et prépare la fosse du capitalisme. Dans cette lutte, on constate que les couches les plus opprimées de la société, et en particulier les femmes, parce qu’elles vivent l’exploitation et l’oppression de la société de classe à l’extrême, constituent un important ferment révolutionnaire. 

Les grands moments de l’histoire ont vu ce potentiel s’exprimer. Il y a eu les ouvrières de Petrograd qui ont formé l’étincelle de la Révolution de février 1917 en Russie, et avant elles celles qui ont marché sur Versailles lors de la Révolution française, et le courage de celles qui ont défendu la Commune de Paris. On a vu des femmes manier les fusils dans la Révolution cubaine, et d’autres occuper la place Tahrir lors du Printemps arabe.  

C’est sans surprise que les femmes sont bien souvent les premières à entrer en lutte, et les dernières à quitter. Elles savent pourquoi elles se battent, comme elles sont généralement les premières à bénéficier des gains matériels et sociaux de la victoire de la révolution, mais aussi les premières à subir les conséquences de sa défaite. La Révolution russe illustre bien ce fait. Dans sa voie vers le socialisme, la révolution a permis de socialiser le travail domestique, de mettre à la disposition des femmes des services reliés à la maternité et l’éducation des enfants, en plus de donner le droit de vote aux femmes en 1920, de légaliser l’avortement (premier pays au monde) et de rendre plus simple les procédures de divorce. La trahison de la révolution par le stalinisme et plus tard la restauration du capitalisme dans les années 90 amèneront un retour massif des femmes au foyer et dans la pauvreté, le chômage et la prostitution. 

Encore aujourd’hui, les barrières sociales et matérielles auxquelles sont confrontées les femmes sont immenses, un peu partout. Violence, discrimination, pauvreté : les faits et statistiques ne manquent pas pour montrer la dure réalité, malgré bien des gains arrachés par d’importantes luttes. En réalité, tant que nous resterons sous le capitalisme, l’oppression des femmes demeurera. L’austérité et la précarité économique qui sont dans l’ADN de ce système touchent particulièrement les femmes. De même, le maintien des doubles standards, stéréotypes et préjugés permet aux patrons de justifier des salaires médiocres et des conditions de travail pénibles. 

Qui plus est, l’oppression des femmes, comme celle des personnes LGBTQ, des personnes racisées, des immigrants, etc., constitue un outil précieux pour la classe dominante. Elle s’en sert pour affaiblir la classe ouvrière en forçant sa division selon des lignes identitaires. Ne nous étonnons pas que les politiciens bourgeois de partout jouent de plus en plus la carte de la division. Depuis 2008, le capitalisme est entré dans une période de crise profonde, qui ne risque que de s’accentuer davantage dans les prochaines années. Les capitalistes forcent les gouvernements à imposer des mesures d’austérité et à faire payer les frais de la crise par la classe ouvrière. Les Trump, Johnson et Legault de ce monde inventent alors des bouc-émissaires : c’est la faute aux féministes qui ont volé les acquis des hommes, aux immigrants qui volent vos jobs, aux femmes voilées qui islamisent notre société, aux Autochtones paresseux qui veulent pas travailler, etc…. Diviser pour (encore) régner! Dans ce climat toxique, on comprend pourquoi les violences et attaques envers les droits des femmes et des minorités aient augmenté dans bien des pays. 

La société capitaliste fait tout pour mettre des bâtons dans les roues des femmes. Mais cette oppression, cette exclusion, se transforme tôt ou tard en son contraire. C’est ce que nous voyons partout dans le monde. De groupe opprimé et marginalisé, sous-représenté ou écarté de la politique, les femmes deviennent l’un des moteurs de la mobilisation. 

En Inde, peut-être le pays le plus dangereux au monde pour les femmes, celles-ci mènent la mobilisation contre la nouvelle loi de citoyenneté anti-musulmane. Au Liban, tout le monde peut voir que les femmes jouent un rôle d’avant-garde. Une manifestante affirme : « Ma fille ne vivra pas dans le même Liban que celui dans lequel j’ai grandi. Nous avons grandi dans la peur. Il n’y a rien de tel maintenant. Si nous avons un problème, nous allons le dire haut et fort. Maintenant, nous avons une voix. » En Irak, où les manifestations durent depuis octobre, les femmes sont descendues par centaines rejoindre leurs camarades hommes dans les rues, contre l’avis du dirigeant chiite Moqtada Sadr, un oppositionnel qui voulait séparer les genres dans les manifestations anti-gouvernementales. « Certaines personnes s’opposaient à nous il y a quelques jours, cherchant à garder les femmes à la maison ou à les faire taire. Mais nous sommes venues aujourd’hui en grand nombre pour prouver à ces gens que leurs efforts seront vains. » C’est d’une telle unité qu’il nous faut dans lutte des classes!

Encore beaucoup de mythes circulent sur la supposée faiblesse des femmes. Ici, on dit que les femmes musulmanes voilées sont soumises, ou ne seraient rien d’autre que des armes du terrorisme. Il ne faudrait surtout pas qu’elles enseignent ou gardent nos enfants! Mais quand on regarde les travailleuses du Soudan – pays musulman, un des plus inégalitaires entre les genres – et celles du Liban et d’Irak, c’est tout le contraire qu’on observe. Elles montrent un exemple formidable à une jeune génération qui se radicalise et cherche une sortie de ce système capitaliste pourri. Leur enseignement est précieux et nous permet de demeurer résolument optimistes. 

Au Chili, pays où la condition des femmes est particulièrement atroce, les carabineros (policiers) tentent de semer la peur dans les manifestations en ciblant les jeunes femmes. Elles sont arrêtées, fouillées à nue, battues et violées. La répression est trop forte, diront certains. Mais sous la surface, bouillonne le torrent de la riposte. Sous forme de chorégraphie chantée, des milliers de femmes ont pris le pavé les yeux bandés pour dénoncer les violences sexuelles. El violador eres tu! Le violeur c’est toi. Ce sont les policiers, les juges, l’État, le président. La puissance de leur discours a fait voyager la chorégraphie aux quatre coins du globe. Si l’oppression n’a pas de frontière, la résistance n’en a encore moins. Et le message ici est révolutionnaire : tous ceux qui défendent le système sont coupables. De là à dénoncer le système capitaliste lui-même, il n’y a qu’un pas – et c’est un pas qu’il faut franchir.

La place des femmes était, est et sera dans la révolution.