Le 26 juin 1999, 47 500 infirmières déclenchaient une grève générale illimitée, qui dura 23 jours. Cette grève demeure une des luttes les plus héroïques de l’histoire du mouvement ouvrier québécois. Les infirmières ont courageusement défié les politiques d’austérité du gouvernement du PQ de Lucien Bouchard, et ont même défié des lois spéciales pour y arriver. Vingt ans plus tard, dans un contexte où les travailleuses de la santé épuisées tiennent le système de santé à bout de bras, il devient urgent de faire renaître cette combativité.

Le gouvernement péquiste de Bouchard et l’atteinte du déficit zéro

La grève des infirmières a été le résultat direct des politiques d’austérité imposées par le gouvernement péquiste de Lucien Bouchard. Celui-ci prend le pouvoir en 1996, suite à la défaite du deuxième référendum. Il se donne immédiatement comme objectif de rétablir l’équilibre budgétaire et de réduire la dette de l’État. Pour atteindre le « déficit zéro », le gouvernement Bouchard sort la tronçonneuse pour couper dans les services publics.

Il est à noter que cela s’est fait sans aucune résistance syndicale sérieuse. Au contraire, les dirigeants syndicaux acceptent l’objectif de l’atteinte du déficit zéro avant l’an 2000 établi par le Parti québécois lors de la Conférence sur le devenir social et économique du Québec de 1996. Ils croyaient naïvement que de travailler avec le PQ leur permettrait d’éviter les coupes. Ils ne font presque rien quand Lucien Bouchard rouvre les conventions collectives des travailleurs du secteur public en novembre 1996, notamment. Ayant travaillé main dans la main avec le PQ autour du référendum de 1995, cette alliance se retourne contre eux alors qu’ils laissent le parti sabrer librement les finances publiques.

À la fin de cet exercice, c’est plus de deux milliards de dollars qui auront été retirés du budget de la santé. Le programme de départs à la retraite volontaires entraîne la retraite précoce de milliers d’infirmières et de professionnels de la santé en 1997 et provoque une diminution de 10% des effectifs dans le réseau de la santé. Ces coupes ont d’immenses conséquences sur les conditions de travail dans le système de la santé. Le manque de personnel ainsi créé est comblé par l’utilisation accrue de la sous-traitance et par l’imposition du temps supplémentaire aux infirmières, une mesure qui n’est pas sans rappeler ce que vivent les infirmières aujourd’hui. La surcharge de travail due à la pénurie de personnel infirmier devient la norme. L’épuisement se généralise au sein du réseau de la santé. Les coupes en santé affectent durement les conditions de travail des infirmières, et cela se répercute rapidement dans la conscience des travailleuses. 

Négociations : des positions inconciliables

Les conventions collectives étaient arrivées à échéance en 1998, mais il est décidé de reporter les négociations après les élections provinciales de la même année, où le gouvernement de Bouchard est réélu à majorité. Les négociations débutent donc en mars 1999. Les revendications des infirmières sont claires et sans équivoque : rattraper le retard salarial et s’attaquer sérieusement au problème du manque de personnel et à la précarité d’emploi avec la création de postes permanents. La Fédération des infirmières et infirmiers du Québec (FIIQ), menée par Jennie Skene, demande des augmentations salariales de 15% sur trois ans, l’ajout d’une cinquième semaine de vacances après 20 ans, une révision de la période de congé annuel pour que plus d’infirmières aient la possibilité de prendre des vacances pendant l’été et un accès facilité à l’assurance-salaire.

L’offre gouvernementale sur les salaires est une augmentation d’un maigre 5% sur trois ans, loin d’être suffisante pour satisfaire les infirmières. Il apparaît rapidement que les positions des deux parties ne peuvent être conciliées et le point de rupture est rapidement atteint. Le syndicat commence ses moyens de pression. Il recommande d’abord à ses membres de refuser le temps supplémentaire obligatoire (TSO), mais cette mesure est aussitôt déclarée illégale par le Conseil des services essentiels. Cette décision provoque la colère  des membres de la FIIQ, et deux journées de grève sont annoncées pour le 15 et le 17 juin 1999. N’ayant pas eu de recours à une médiation préalable, la grève pour ces deux journées est, elle aussi, immédiatement déclarée illégale.

Manifestation des infirmières. Crédit photo : FIIQ en Action, 29 juin 1999

Le gouvernement menace d’appliquer la loi 160 si le syndicat décide d’aller de l’avant avec la grève. Cette loi, adoptée en 1986 par le gouvernement libéral de Robert Bourassa, visait à faire respecter les services essentiels dans le réseau de la santé. Elle prévoyait des pertes d’un an d’ancienneté pour chaque infirmière par jour de grève, l’arrêt du prélèvement des cotisations syndicales selon la formule Rand pour 12 semaines par jour de grève, des pertes de deux jours de salaire par journée de grève et de fortes amendes au syndicat. Elle avait été appliquée pour la première fois lors de la grève des infirmières de 1989, la première grève générale illimitée de celles-ci, qui avait entraîné de dures sanctions et qui restaient fraîches dans la mémoire des syndiquées. Malgré les menaces, la grève a bien lieu le 17 et le 19 juin.

Déclenchement de la grève en juin 1999

Devant l’impasse dans les négociations, et sans tenir compte des menaces du gouvernement, les infirmières votent le 26 juin 1999 avec un fort appui pour une nouvelle grève, cette fois-ci générale et illimitée. L’humeur est combative. Les infirmières, qui en ont ras-le-bol de leurs conditions de travail, sont prêtes à se battre. Le slogan général est : « Assez, c’est assez! Ça presse d’agir! ».

Le Conseil des services essentiels déclare encore une fois cette grève illégale. Toutefois, le gouvernement s’avère incapable de museler les infirmières. La colère s’étant accumulée depuis des années, le mépris du gouvernement pour le droit de grève ne fait que galvaniser davantage la lutte.

Comme à l’habitude, le gouvernement accuse les infirmières de mettre la vie des gens en danger en faisant la grève, qu’il déclare « inacceptable ». Les médias publient de nombreux articles sur ce point. Le but est de miner le soutien du public aux infirmières afin d’affaiblir le mouvement.

Nous ne pouvons accepter cet argument, qui est encore utilisé aujourd’hui. Si le gouvernement est si préoccupé par la santé des patients, pourquoi est-il si intransigeant? S’il avait vraiment à cœur la santé des Québécois et Québécoises, il ne couperait pas dans le personnel et ne pousserait pas les infirmières à l’épuisement, ce qui met en danger la vie des patients. Le gouvernement ne peut forcer les infirmières à prendre des moyens extrêmes pour se défendre, puis les blâmer parce qu’elles perturbent ainsi les services aux patients. C’est au gouvernement que revient le blâme pour toute perturbation des services. C’est l’austérité qui est la source de la diminution de la qualité des soins et des services.

L’argument du maintien des services essentiels est d’autant plus mensonger que lors de la grève, les infirmières s’assurent que tous les cas prioritaires sont gérés. En fait, il y a souvent plus d’infirmières sur les planchers pendant la grève qu’à l’habitude, à cause des coupes de Bouchard!

En réalité, pas une seule infirmière ou autre travailleur de la santé ne délaisserait un patient dont la vie est en danger pour faire la grève. Le gouvernement Bouchard, sous prétexte de vouloir défendre l’accessibilité aux services, avait en réalité l’intention d’écraser l’un des secteurs les plus combatifs de notre classe, les seules qui se sont levées contre sa politique du « déficit zéro ».

Le gouvernement, par l’entremise de la ministre de la Santé, Pauline Marois, met à exécution ses menaces et exige que les directions des établissements de santé appliquent les sanctions prévues par la loi 160. En même temps, 22 syndicats locaux dans les établissements de soins reçoivent des avis de poursuite de la part de la procureure générale : pour chaque jour de grève, les syndicats sont passibles d’une amende de 125 000 dollars. La menace d’une pluie d’amendes et de pertes de salaire montant à 14 millions de dollars au total plane sur les infirmières.

Face aux menaces, les 600 déléguées syndicales font preuve d’un courage et d’une détermination inébranlables en votant à l’unanimité pour la poursuite de la grève, sans plier devant les sanctions, lors du conseil spécial du 29 juin 1999. Dans un communiqué, le syndicat affirme :

« C’est de façon convaincue et solidaire que les infirmières poursuivront leur grève générale illimitée et ce, malgré l’imposition de décret, lois ou autres mesures. Par cette décision, le gouvernement doit comprendre que les infirmières en ont assez et qu’elles n’ont plus rien à perdre. Elles préfèrent être debout jusqu’au bout plutôt que d’accepter l’inacceptable. Le réseau de la santé se détériore de jour en jour, il est urgent que cela cesse et, surtout, les infirmières ne veulent plus cautionner des situations où dispenser des soins et des services de santé est devenu dangereux à la fois pour elles et la population. » (FIIQ en Action, vol 12, numéro 7, juin 1999)

La loi 72

La mobilisation est forte et l’opinion publique est du côté des infirmières en grève. Comme l’affirme Skene : « Notre meilleure publicité, c’est les malades qui viennent sur les lignes de piquetage nous dire de ne pas lâcher. » Les menaces du PQ ne font que renforcer la détermination des infirmières.

Mais Lucien Bouchard et Pauline Marois sont eux aussi déterminés à vaincre. Le 2 juillet, le gouvernement péquiste fait adopter une loi spéciale de retour au travail, la tristement célèbre loi 72. Elle force le retour au travail des infirmières dès le 3 juillet et prévoit de nouvelles pertes salariales pour les administratrices syndicales, qui ne sont pas touchées par la loi sur les services essentiels, ainsi qu’une suspension de 12 semaines de libérations syndicales par jour de grève. Cette mesure vise explicitement à casser le syndicat.

Pauline Marois et Lucien Bouchard. Crédit photo : La Presse canadienne

Cette loi se veut un avertissement à tous les autres syndicats qui désireraient défier l’autorité du gouvernement. D’ailleurs, Lucien Bouchard mentionne dans le dépôt du projet de loi que : « Dans le sillage de cette grève illégale, toutes sortes de groupes nous annoncent des votes de grève illégale. C’est très contagieux, le désordre, très contagieux, l’illégalité des grèves ». Le gouvernement craint que la lutte ne se propage dans les autres secteurs des services publics. En effet, les pharmaciens travaillant dans les hôpitaux, aussi en négociations avec le gouvernement, venaient de voter en bloc pour une démission massive prévue pour le 7 septembre.  De peur qu’un mouvement plus large de contestation sociale ne se crée, il s’avère nécessaire pour le gouvernement de faire le maximum pour casser la grève illégale des infirmières.

L’ajout de sanctions ne les convainc toutefois pas de retourner au travail. En réunion le 6 juillet, les 600 déléguées du conseil confédéral votent à 93% pour défier la loi spéciale et poursuivre la grève. Quel incroyable courage face à la répression péquiste!

Lors de la grève de 1989, une trêve avait préparé la démobilisation et la perte du rapport de force pour les infirmières, et avait ultimement entraîné la défaite. Mais les infirmières de la base n’ont pas l’intention de répéter la même erreur. La présidente du syndicat est forcée de l’admettre : « Les infirmières nous disent : pas question de trêve. Nous en avons vécu une en 1989 et dans ce cadre-là, nous jugeons que nous avons fait une erreur et nous ne la répéterons pas. » Cela témoigne du haut niveau de compréhension politique des infirmières, qui avaient tiré les leçons de la lutte de 1989.

Cependant, malgré le vote du 6 juillet, le mouvement en arrive à une impasse. La raison principale est que les infirmières se trouvent isolées face à un gouvernement qui ne veut pas céder un pouce. Les dirigeants des centrales syndicales, réunies dans le Front commun, sont toujours en négociations avec le gouvernement malgré que rien n’avance, et ne font aucun effort pour mobiliser leurs troupes pour venir en aide aux infirmières. Les immenses ressources à leur disposition auraient pu être utilisées pour venir en aide aux infirmières, des grèves de solidarité auraient pu être déclenchées. Mais rien n’est fait.

Il faut noter que la FIIQ elle-même avait toujours refusé de se joindre au Front commun, considérant que les infirmières étaient un « cas spécial ». Tant la direction du Front commun que celle de la FIIQ semblaient d’accord sur le fait que les luttes étaient séparées. Voilà une des plus grandes faiblesses du mouvement; il s’est retrouvé isolé et divisé.

Face à l’impasse de la grève illégale, l’exécutif de la FIIQ propose au conseil fédéral de faire une trêve de deux jours, à condition que le gouvernement accepte que tous les aspects des négociations, dont les salaires, soient mis sur la table. Depuis le début, le gouvernement refuse de retourner en négociations tant que la grève illégale est en cours. Cette stratégie est bien calculée et le gouvernement sait qu’une trêve jouerait en sa faveur en brisant la mobilisation.

Les 600 déléguées se réunissent en congrès à nouveau le 9 juillet. Faute d’avoir un autre plan pour faire avancer la grève, le conseil fédéral et les déléguées s’entendent pour une trêve de 48 heures. Dans un vote des membres tenu le 12 juillet, cette décision est appuyée par une majorité à qui on ne propose pas d’autre solution. Mais cette décision met le syndicat dans une position vulnérable.

La trêve débute le 13 juillet. Les infirmières retournent au travail. Pendant 48 heures, les négociations reprennent, mais le gouvernement ne fait pratiquement aucune concession. Malgré cela, une entente de principe est signée avec l’exécutif de la FIIQ. Non seulement l’entente ne contient aucune amélioration sur les augmentations salariales et maintient l’offre de 5% sur trois ans, mais elle n’annule aucune des amendes et des sanctions imposées aux grévistes. Le gouvernement ne promet rien non plus sur le rattrapage salarial. La direction de la FIIQ en appelle à la poursuite de la trêve pour la nuit du 16 au 17 juillet, pour prendre le temps de consulter ses membres.

Une contestation se fait sentir dans la base, qui voit l’entente de principe comme insuffisante et comme une capitulation, car la question des salaires n’a pas du tout été négociée. Certains syndicats locaux reprennent les piquets de grève contre le mot d’ordre de l’exécutif. La résistance à la poursuite de la trêve est à son plus fort dans les hôpitaux montréalais, en particulier à l’Hôpital du Sacré-Cœur. La présidente du syndicat local, France Picarou, est particulièrement critique de la direction de la FIIQ : « Je ne m’explique pas qu’elles aient convenu que l’entente était suffisante, considérant toutes les sanctions qui se sont rajoutées à la détresse qu’on avait au départ. » Les infirmières du bloc opératoire de l’Hôpital Notre-Dame du CHUM refusent aussi la trêve et poursuivent la grève, de même que celles à Chicoutimi.

Cependant, le momentum de la grève a été perdu. Dans ce contexte, les 600 déléguées finissent par voter à 62% pour l’entente de principe le 17 juillet et décident de tenir des séances d’information, pour ensuite faire un référendum auprès de l’ensemble des membres.

La colère est forte et partout les séances d’informations font plutôt ressortir la frustration des infirmières face à leur exécutif qui n’a pas réussi à obtenir de gain significatif  dans les négociations. Alors que le conseil fédéral avait voté à 62% pour l’entente, les membres la rejettent à 75% lors du référendum. L’insatisfaction est évidente.

Malheureusement, comme c’était à prévoir, le rapport de force est perdu suite à la trêve. Les grévistes commencent à perdre espoir, après trois semaines de grève illégale sans résultat. La direction syndicale de la FIIQ capitule et met fin à la grève illégale, qui aura duré en tout 23 jours. Elle décide de revoir ses moyens de pression. Elle opte pour la médiation et mise sur des moyens de pression administratifs et individuels comme des griefs. Plusieurs syndicats locaux menacent de se désaffilier de la FIIQ dès que la nouvelle convention sera signée, menaces qui ne seront pas exécutées. La grève est véritablement terminée.

La médiation va se poursuivre jusqu’en mars 2000 où une entente sera appuyée par 90% des membres. Au final, les infirmières auront à encaisser des pertes de salaire de 12 millions de dollars en plus de 500 000 dollars en amendes. Les gains sont minces face à ces lourdes pertes : un montant forfaitaire de 3%, un ajustement des échelles salariales et 9% d’augmentations salariales sur 4 ans. La création de 1500 postes pour combler le manque de personnel est la seule victoire face aux coupes dans les services publics, mais c’est bien loin d’être suffisant. Malgré tout, la direction de la FIIQ présente la signature de l’entente comme une victoire. Mais certaines infirmières de la base ont une autre opinion de la conclusion de la grève : « la trahison du syndicat est pire que la tête de cochon de Lucien Bouchard ».

Leçons à tirer

Ce qui saute aux yeux en étudiant la grève de 1999, c’est le courage sans borne des travailleuses. Le fait qu’elles ont tenu aussi longtemps face aux mesures anti-ouvrières du PQ et qu’elles aient fait le choix conscient de les défier est une inspiration pour le mouvement aujourd’hui. Leur audace est à des années-lumière de ce que les dirigeants syndicaux actuels ont à offrir, eux qui appellent constamment à respecter religieusement les lois spéciales imposées par les différents gouvernements.

Les infirmières ont mené une grève héroïque, mais l’isolement du mouvement aura eu raison d’elles. Si les centrales réunies dans le Front commun avaient suivi le mouvement entamé par les infirmières et si elles étaient entrées en grève de solidarité, le gouvernement Bouchard se serait trouvé paralysé. Cela aurait renforcé les infirmières, mais aussi le Front commun. Au lieu de cela, les travailleurs du Front commun ont été démoralisés par la défaite des infirmières. À l’automne, la mobilisation est faible lors du renouvellement des conventions collectives du front commun intersyndical, et cette ronde de négociations aussi tombe à plat, sans qu’une grève ne soit tenue. L’isolement des infirmières et la division du mouvement ont affaibli tous les travailleurs.

Les dirigeants des grandes centrales de l’époque, seulement quelques années après avoir travaillé main dans la main avec le PQ autour du référendum de 1995, étaient maintenant frileux à l’idée de confronter le PQ, leur allié d’hier. Ils ont donc laissé les infirmières à elles-mêmes devant le vicieux régime de Lucien Bouchard. Cela montre le caractère pernicieux de « l’unité nationale » promue par la direction syndicale dans les années 90 notamment. Nous ne pouvons faire confiance aux partis au service des capitalistes, qu’ils soient fédéralistes ou souverainistes. Tôt ou tard, les travailleuses et travailleurs du Québec doivent se doter d’un parti qui leur soit propre.

Les dirigeantes de la FIIQ, de leur côté, ont démontré une grande audace en décidant de défier les mesures antisyndicales du PQ. Mais l’absence de plan concret visant à étendre la mobilisation à d’autres secteurs de la classe ouvrière a ultimement mené le mouvement dans une impasse.  La trêve n’a pas affaibli la position du PQ, mais l’a plutôt encouragé dans son intransigeance.

Cette défaite a des répercussions sur tout le mouvement ouvrier québécois. Une démoralisation s’installe après la dure défaite de 1999. Régine Laurent, présidente de la FIQ de 2009 à 2017, a même affirmé, après son expérience comme participante aux grèves de 1989 et de 1999, qu’il faudrait trouver tous les moyens sauf la grève! Ce n’est certainement pas avec une telle perspective que nous allons relancer le mouvement syndical. La conséquence principale d’une telle inaction serait la poursuite de la détérioration généralisée des conditions de travail.

Et s’il y a bien un secteur où les conditions de travail se sont détériorées au cours de la dernière période, c’est bien celui de la santé. Si les infirmières vivaient une situation insoutenable en 1999, la situation est maintenant cauchemardesque. Les TSO sont devenus la norme, les infirmières sont surchargées et épuisées, et les conditions difficiles font que la profession est de moins en moins attirante. Le manque de personnel accentue la pression sur les infirmières existantes dans un cercle vicieux qui ne semble pas avoir de fin. Malgré nos protestations, nos sit-ins spontanés, nos cris du coeur, rien ne change.

La CAQ, profitant d’une période économique favorable, n’a pas encore mis en place de mesures d’austérité, et a même spécifiquement alloué des fonds pour l’embauche d’infirmières lors du dernier budget. En campagne électorale, la CAQ a même promis l’abolition des TSO! Mais sur le terrain, la situation est toujours la même. Le mouvement syndical ne doit pas se leurrer. Le parti au pouvoir réclamait l’austérité lorsqu’il était dans l’opposition, et n’a jamais caché son hostilité envers les syndicats. Il faut s’attendre à ce qu’il reprenne là où Philippe Couillard et Gaëtan Barrette avaient laissé.

Nous pourrions être portés à penser que la grève de 1999 est un argument contre les grèves. Après tout, ne vont-ils pas nous imposer une loi de retour au travail comme ils l’ont fait la dernière fois? N’avons-nous pas perdu des millions de dollars en amendes et en pertes de salaires, sans gagner grand-chose?

Encore aujourd’hui, les gouvernements, pour plaire au patronat ou pour équilibrer le budget de l’État sur le dos des travailleurs, bafouent sans cesse le droit de grève. Les lois spéciales pleuvent sur les travailleurs du secteur public comme du privé. Mais qu’arrivera-t-il au mouvement syndical si on ne défie pas ces lois faites pour nous briser? Le mouvement était illégal à ses débuts, et il n’existerait pas aujourd’hui si nos ancêtres n’avaient pas défié ces lois injustes. Si le gouvernement sait qu’il peut nous faire avaler n’importe quelle couleuvre simplement en votant une loi, il ne cessera pas de s’attaquer à nos conditions de travail. Si nous ne montrons pas au gouvernement que nous sommes prêts à aller jusqu’au bout pour sauver le système de santé et améliorer les conditions de travail, alors il nous imposera des conventions collectives défavorables lors des prochaines négociations, et se sentira libre d’imposer des mesures d’austérité quand ce sera nécessaire.

La conclusion de l’héroïque grève de 1999 est que non seulement les infirmières, mais le mouvement syndical en général doivent se préparer à l’avance à défier les lois spéciales injustes qui s’abattent sans cesse sur le mouvement. Ce n’est pas le fait de débrayer et de défier la loi qui a mené les infirmières de 1999 à la défaite, mais l’isolement de leur lutte, et le manque de préparation à ce genre de situation de la part du mouvement syndical. Il nous faut aujourd’hui un plan concret qui serait déclenché dès l’adoption d’une loi de retour au travail contre un syndicat, quel qu’il soit. Ce plan devrait prévoir des débrayages de solidarité, des manifestations politiques de masse, et tout autre moyen permettant de mobiliser la base et d’étendre le mouvement. La solidarité est notre force, et l’isolement ne peut que nous mener à notre perte.

Aujourd’hui, la situation des infirmières et des travailleuses du système de santé en général est critique. Malgré les innombrables cris du coeur qui pullulent sur les médias sociaux et qui ont été relayés par les grands médias, la situation n’a pas changé dans les hôpitaux. Le système de santé craque de tous les bords, et il est urgent de régler la situation. Les gouvernements ont amplement démontré qu’ils ne peuvent et ne veulent pas sauver le système de santé et offrir de bonnes conditions de travail aux infirmières. Le seul langage que la CAQ va entendre est celui de la lutte de masse.  Il est impératif de redécouvrir les traditions combatives de 1989 et 1999. Ce sera un pas vers la relance du mouvement syndical au Québec.