
Une époque prend fin : Gabriel Nadeau-Dubois a annoncé sa démission comme porte-parole de Québec solidaire, « usé » par les critiques au sein du parti à son endroit depuis deux ans.
Huit ans après avoir pris les rênes du parti, GND laisse derrière lui une formation moribonde, presque impossible à distinguer du PQ, et qui traîne en cinquième place des sondages. C’est l’expression de la faillite du réformisme de gauche en général.
La contradiction chez QS
Bien des gens seront tentés de blâmer GND en tant qu’individu pour les déboires de QS. Il a certes joué un rôle central dans la stagnation du parti et l’effritement de sa base de membres. Mais le problème est beaucoup plus profond qu’un seul individu.
QS a toujours été une formation contradictoire. L’impulsion ayant donné naissance à QS en 2006 était le rejet du tournant austéritaire du PQ dans les années 90 et 2000, une humeur anticapitaliste grandissante dans un contexte de mobilisations de masse (mouvement anti-mondialisation, grève étudiante de 2005).
Les partis sociaux-démocrates au Canada et ailleurs tournaient à droite, et QS s’inscrivait à contre-courant de cette tendance. En 2009, le parti adoptait même un manifeste qui parlait ouvertement de dépasser le capitalisme.
Mais en même temps, la direction du parti tend à plier sous la pression de l’establishment capitaliste, qui pousse toute formation de gauche à abandonner ses prétentions « radicales ».
C’est cette contradiction qui explique les conflits des dernières années.
Déjà à l’époque de Françoise David et Amir Khadir, la tendance à la modération était bien présente. En 2014, David disait que « l’idéalisme c’est bien, mais à un moment donné il faut entrer dans le réel. […] Nous sommes des idéalistes pratiques. »
Plus clairement encore, en 2016, Khadir affirmait : « Nous réalisons qu’il y a des obstacles importants devant nous, il y avait la perception (au début) que nous étions radicaux. En fait, nous sommes réformistes. Nous sommes à l’Assemblée nationale car nous acceptons le principe de réforme. »
L’arrivée de GND à la tête de QS était la continuation et l’approfondissement du tournant ouvertement réformiste. Mais contrairement à Françoise et Amir, la clique autour de GND a mené une lutte tant ouverte que larvée contre tout ce qui représentait les racines anticapitalistes de QS.
Contre-révolution tranquille
Depuis ses tout débuts, GND a mené une lutte contre la base du parti. Sur toutes les questions fondamentales, il était à la droite du membership, visant à modérer le programme et le discours du parti.
En 2017, GND et sa clique soutenaient l’idée des « alliances stratégiques » avec le PQ pour supposément lutter contre les libéraux et la CAQ. Cela avait été rejeté par le congrès de mai de cette année-là.
En 2019, un conflit avait lieu à propos du « débat » sur les signes religieux. La direction avait imposé depuis des années le « compromis » d’interdire les signes religieux « seulement » pour les policiers, juges et gardiens de prison. Contre l’avis de GND, le membership a voté pour renverser cette position et s’opposer à toute interdiction de signes religieux pour les emplois publics.
Le congrès de novembre 2021 a marqué un autre tournant. Le parti a alors rejeté son engagement envers la gratuité scolaire dans un premier mandat. Les députés s’étaient également mobilisés contre toute une série de propositions anticapitalistes.
Renaud Poirier-St-Pierre, employé pour le cabinet de GND, avait bien résumé le congrès sur X : « Beaucoup de changements au congrès de @QuebecSolidaire. Les propositions moins terre à terre sont rejetées, dont plusieurs nationalisations. On ne voyait pas ça avant. »
À cela s’ajoute le fait que la direction a tassé Catherine Dorion, la seule députée qui se moquait de l’establishment, malgré sa grande popularité. Le départ de la co-porte-parole Émilise Lessard-Therrien, partie en mai dernier en dénonçant « les habituels compromis, les calculs d’image et les indicateurs de votes » et un parti « à la remorque de ce qui est “gagnable” à court terme », a simplement confirmé le conflit au sein du parti.
GND représente la quintessence du réformisme parlementaire allergique à tout ce qui le fait paraître « radical », pas assez « terre à terre ». Il a représenté depuis huit ans, plus clairement que quiconque, l’aile de QS qui souhaite modérer le parti et le rendre acceptable aux yeux de l’establishment.
Éric Duhaime, le chef du Parti conservateur du Québec, l’a peut-être exprimé mieux que quiconque : « Un célèbre proverbe attribué à Churchill dit que si tu n’es pas socialiste à 20 ans, t’as pas de cœur, mais si t’es pas rendu capitaliste à 40 ans, t’as pas de tête. Son récent virage “pragmatique” à ses 34 ans et sa démission d’aujourd’hui me donnent confiance en l’avenir… » Si Duhaime se réjouit, c’est qu’il y a un problème.
L’impression est que QS regarde toujours au-dessus de son épaule, cherchant à s’assurer que son « image » sera bonne auprès de l’establishment politique et médiatique. On croirait que les responsables des communications et les dirigeants ont une peur bleue d’une chronique négative dans le Journal de Montréal.
L’épisode du serment au roi en 2022 est un exemple parfait de leur peur viscérale de l’opinion publique bourgeoise. Alors que le PQ prenait la seule position de principe, soit de refuser de prêter serment, les députés de QS prêtaient serment et retournaient à l’Assemblée nationale, laissant ainsi au PQ l’honneur d’avoir tenu son bout.
Les résultats sont clairs. Alors que la CAQ est de plus en plus discréditée, c’est le PQ qui en profite. QS est perçu comme un parti qui n’a pas de colonne, ne propose rien de différent du PQ et même des autres partis. Dans ce processus, GND a réussi à démoraliser la base militante, sans rien obtenir en retour.
Et le tout a été fait de manière totalement malhonnête. C’est seulement en 2024 que GND a parlé ouvertement d’une différence politique au sein du parti, après le départ d’Émilise Lessard-Therrien.
Il l’a exprimé à nouveau hier en entrevue, affirmant que le débat n’était pas fini : « Un parti de contestation ou un parti qui, à court terme, se donne un plan de marche pour former un gouvernement et améliorer la vie du monde ordinaire. Mais cette question-là n’est pas résolue encore. » Nous reviendrons plus loin sur cette fausse dichotomie.
Il convient de mentionner que face à cette véritable contre-révolution tranquille dans QS, la gauche du parti n’a pas mené la bataille. Tandis que les membres organisés autour de La Riposte socialiste (devenu le PCR) dénonçaient la direction prise par GND et ses amis, nous nous faisions dire par ces gens de cesser de brasser la cage. La direction de QS a ainsi pu mener ses attaques contre les racines radicales du parti presque sans opposition.
Résultat, QS a effectivement été complètement transformé par GND. Bien des militants ont ensuite simplement quitté le navire en silence.
Un processus mondial
L’échec de GND n’est pas une question de faillite personnelle, et ce n’est pas un phénomène propre à QS seulement. Il s’agit en fait d’un reflet de la crise du réformisme partout dans le monde.
Au fédéral, le NPD a depuis longtemps abandonné tout langage socialiste, a perdu toute pertinence, et est pratiquement impossible à distinguer des libéraux.
Aux États-Unis, le « socialiste » Bernie Sanders – rendu énormément populaire en 2016 par son appel à une « révolution contre les milliardaires » – s’est accroché de toutes ses forces à Joe Biden et Kamala Harris, laissant à Trump l’espace pour gagner une portion importante de la classe ouvrière à sa démagogie anti-establishment.
En pleine crise du capitalisme, alors qu’une colère sourde gronde et que les institutions du statu quo capitaliste (parlement, tribunaux, médias, universités, etc.) sont discréditées et rejetées par un nombre grandissant de gens, les partis « de gauche » s’y accrochent de plus belle. Ils pensent ainsi être raisonnables, « pragmatiques », modérés.
Et donc partout, ils stagnent, et laissent le champ libre à la droite populiste qui peut ainsi canaliser la colère des travailleurs et se présenter comme une force anti-establishment.
Alors que la « gauche » a peur de son ombre et se plie à toutes les conventions, la droite populiste à-la-Trump n’a que mépris pour les médias, les institutions, le décorum – et c’est ce qui la rend populaire auprès d’une couche des travailleurs écoeurés du statu quo.
GND se présente comme le défenseur du pragmatisme qui permettra à QS de former le gouvernement, au lieu d’être un « parti de contestation ». L’ironie est que jamais QS n’a été aussi loin de former un gouvernement. GND invoque la nécessité « d’écouter les gens », quand en réalité, c’est de l’opinion publique véhiculée par les médias et les politiciens dont il se soucie. En réalité, GND et sa bande sont incapables de voir que d’adopter un clair discours anti-establishment, de s’adresser à la classe ouvrière et dénoncer le capitalisme – en d’autres mots, adopter une approche de classe – est précisément ce qui amènerait QS à gagner en popularité auprès des travailleurs.
La faillite de GND est l’expression de la lâcheté du réformisme de gauche en général, incapable d’envisager sérieusement de rompre avec le capitalisme et ses institutions.
Sortir du cul-de-sac
L’avenir de QS est incertain. Le départ de GND ne fait qu’exposer davantage au grand jour le cul-de-sac dans lequel se trouve le parti. Mais cet état lamentable n’est pas le fait d’une seule personnalité.
C’est l’ensemble du leadership de QS qui évite comme la peste de dénoncer le capitalisme et a accepté et aidé le tournant vers la modération. Rien ne changera avec Ruba Ghazal comme principale tête d’affiche du parti.
Il faut changer de cap. La classe ouvrière et la jeunesse du Québec ont besoin d’un parti qui prend une approche de classe sans compromis. Il faut un parti qui n’ait aucune peur de mépriser l’establishment et d’attaquer le capitalisme. Il faut un parti qui défend un véritable programme socialiste.
GND s’est dit « usé ». Nous, communistes, débordons d’énergie et d’optimisme. La crise du système capitaliste pousse des millions de gens partout dans le monde à chercher une issue. C’est la gauche réformiste qui est incapable de fournir une solution de rechange.
C’est pourquoi nous disons à tous les solidaires déçus, aux jeunes et aux travailleurs qui n’en peuvent plus de vivre dans une société capitaliste qui n’apporte que crise du logement, inflation, instabilité, chômage : travaillons à renverser le système capitaliste.
C’est la mission du Parti communiste révolutionnaire. Rejoignez-nous dans ce combat.
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Nous partageons ici pour tous nos lecteurs les principaux articles que nous avons publiés au sujet de QS depuis presque dix ans. Ils montrent que les marxistes avaient raison. Ils montrent la supériorité de la méthode marxiste sur l’empirisme des analystes bourgeois et de la direction de QS qui nous a menés dans le cul-de-sac actuel.
2016
2017
GND se joint à Québec solidaire : et maintenant?
2018
Montée de Québec solidaire, l’establishment péquiste en panique
Victoire de la CAQ et montée de QS : Reflets de la polarisation politique au Québec
2019
Québec solidaire et la laïcité : une révolte des membres contre la direction
Congrès 2019 de Québec solidaire : des signes inquiétants
2021
Crise au sein de QS : la direction tente de faire taire la dissidence
Congrès de QS 2021 : « se préparer à gouverner »… le capitalisme
2022
En pleine crise du capitalisme, une campagne électorale québécoise sous le signe du statu quo
L’étrange cas d’Émilise Lessard-Therrien, ou pourquoi lutter pour les nationalisations
2023
Le serment au roi, le crétinisme parlementaire et les problèmes chez QS
Livre de Catherine Dorion : le cirque parlementaire bourgeois et la direction de QS mis à nu
2024