Michel Murray et Martin Tessier. Crédit : SCFP

Le 21 août, après 11 jours de grève combative, alors que les débardeurs du port de Montréal étaient en bonne voie vers la victoire, la direction syndicale a accepté une trêve injustifiée sans avoir obtenu d’entente. Que s’est-il passé? 

La grève fonctionnait pourtant très bien. Les patrons subissaient une énorme pression. Le Port de Montréal est le deuxième en importance au Canada : plus de 75 milliards de dollars de marchandises y transitent chaque année. Non seulement les patrons du port de Montréal perdaient de l’argent, mais des milliers d’entreprises à travers le pays subissaient les contrecoups de la grève. Toute la classe patronale pleurnichait comme autant d’enfants gâtés en demandant une loi spéciale. Pierre Fitzgibbon, ministre québécois de l’Économie, affirmait même qu’il avait plus peur de l’impact économique de la grève que de celui de la COVID-19.  

Le 19 août, les patrons avaient accentué la pression en menaçant le syndicat de recourir à des briseurs de grève pour décharger 477 conteneurs si les débardeurs ne le faisaient pas eux-mêmes. Devant cette honteuse provocation, le syndicat avait appelé à la mobilisation du mouvement syndical montréalais pour le 20 août au matin. Le patronat avait alors retiré sa menace. Le momentum était du bord des travailleurs.

Mais malgré cela, le 21 août, le président du syndicat des débardeurs, Michel Murray, a annoncé une trêve de sept mois au cours de laquelle les travailleurs renoncent à leur droit de grève, lors d’une conférence de presse commune avec le président de l’Association des employeurs maritimes (AEM), Martin Tessier. C’était d’ailleurs la première fois en 50 ans que le patronat et le syndicat faisaient une telle conférence commune. 

Tout indique que la direction syndicale a reculé en n’ayant pratiquement rien obtenu en retour.

Qui profite de la trêve?

Le milieu des affaires cachait mal sa joie de voir la grève prendre fin. « Un soulagement pour tous les entrepreneurs du Québec », a affirmé Karl Blackburn du Conseil du patronat du Québec. « C’est un gros, gros soulagement et on en avait besoin », a dit le premier ministre François Legault. Le mot « soulagement » est sur toutes les lèvres chez les patrons et leur ami du gouvernement!

Les boss sont donc heureux. Mais qu’est-ce que les travailleurs ont obtenu, eux, avec la trêve?

Le syndicat a affirmé que le patronat recule sur l’« obligation de résultat » qui aurait fait qu’au terme d’une trêve, tout point en litige serait soumis à l’arbitrage, enlevant effectivement le droit de grève aux travailleurs. Le patronat serait aussi revenu sur la diminution de certaines conditions salariales imposée début août comme mesure de représailles après la première grève de quelques jours. Mais nous ne pouvons pas considérer cela comme une avancée : en réalité, nous sommes simplement revenus à la case départ, où nous en étions en juillet avant le début de la mobilisation. Le syndicat n’a rien obtenu sur la question des horaires, pourtant à l’origine de la grève. Les débardeurs continuent à travailler 19 jours sur 21. Rien n’est réglé.

On est forcés de se demander : onze jours de grève pour ça?

La trêve est-elle justifiée?

La principale justification de la trêve donnée par la direction syndicale est que la déclaration du ministre Fitzgibbon sur l’impact économique de la grève aurait agi comme « réveil-matin ». « Les deux [Martin Tessier et Michel Murray], on était d’accord pour dire que la grève avait assez duré », a affirmé Murray dans la conférence de presse commune. 

Mais la paralysie de l’économie n’était-elle pas le but du moyen de pression qu’est la grève illimitée? Le fait que les patrons appelaient désespérément à la loi spéciale et que le gouvernement de la CAQ s’inquiétait de l’impact économique de la grève devait être interprété comme l’admission que la grève était efficace. Ce sont les travailleurs qui font rouler l’économie, pas les patrons. En cessant de travailler, ils forcent les patrons à faire des concessions, de peur de perdre de l’argent ou que le mouvement s’étende à d’autres couches de travailleurs.

Si on décide qu’il est temps d’arrêter au moment où la grève a un impact, alors, pourquoi entrer en grève au départ? Une telle attitude nous condamne aux défaites.

À la question d’une journaliste qui lui demandait qu’est-ce qui lui faisait penser qu’une entente négociée était maintenant possible, Murray a répondu que « le leadership de Martin [Tessier] » lui donne espoir « qu’on va y arriver ». Nous parlons du même Tessier qui menaçait d’utiliser des scabs et qui avait diminué unilatéralement les salaires des débardeurs début août. C’est de ce « leadership » dont on parle? Qu’est-ce qui nous indique que les patrons seront plus conciliants et généreux maintenant? Rien.

À écouter la conférence de presse de Murray et Tessier, on a l’impression que pour la direction syndicale, la grève n’était qu’un jeu entre amis qui discutent d’égal à égal. Mais ce n’est pas le cas. Il s’agit d’une lutte d’intérêts opposés où la force matérielle l’emporte. Le rapport de force devenait justement favorable aux débardeurs. Il était temps de forcer le patronat à concéder. La trêve fait perdre aux débardeurs le momentum et la pression sur l’employeur. C’est comme si le général d’une armée ordonnait d’abandonner le champ de bataille au moment même où ses troupes commençaient à mettre l’armée ennemie en déroute.

Pour une direction combative

Et si la direction syndicale avait l’espoir que l’employeur sera plus conciliant dans sept mois, elle se trompe. Avec la crise économique qui commence, les conditions économiques vont empirer et pousser les patrons à être de plus en plus agressifs. Le système capitaliste est entré dans sa plus profonde crise depuis la Grande Dépression. Les programmes fédéraux de sauvetage des entreprises à coup de milliards de dollars ne font que repousser l’effondrement économique inévitable. Lorsque la crise frappera vraiment, on assistera à des faillites et de licenciements de masse, et les patrons ne voudront que protéger leurs profits encore plus jalousement. Les patrons du Port de Montréal ne seront pas différents, eux dont les activités risquent d’être ralenties par la crise économique. L’humeur ne sera pas aux concessions aux débardeurs, mais plutôt à attaquer encore plus durement leurs conditions salariales et de travail pour maintenir les profits.

Le fait que mille travailleurs puissent provoquer une telle frayeur chez les patrons nous montre la puissance de la classe ouvrière organisée, et des débardeurs en particulier. Pas une ampoule ne brille, pas une roue ne tourne, pas un cargo ne bouge sans la permission de la classe ouvrière. Il faut s’inspirer de la détermination des débardeurs qui ont mené la lutte malgré la pression immense des boss et de leurs amis. D’autres luttes du genre s’en viennent au Québec dans d’autres secteurs. 

Certains débardeurs et autres travailleurs seront peut-être démoralisés par cette fin de conflit. Un simple regard sur la page Facebook du syndicat, le SCFP 375, montre que des débardeurs sont fâchés contre leur exécutif. Est-ce que la lutte en valait la chandelle? Y a-t-il de l’espoir?

Nous, La Riposte syndicale, groupe de travailleurs et travailleuses socialistes, croyons qu’il y a de l’espoir, et que nous pouvons changer les choses dans le mouvement syndical. Ce n’était qu’une bataille, mais la guerre n’est pas finie. Les boss sont riches, ont des amis au gouvernement et dans les médias, mais nous sommes plus nombreux qu’eux et une fois organisés, nous sommes beaucoup plus puissants qu’eux. Nous en appelons à tous ceux et celles qui veulent qu’on se donne une direction syndicale combative prête à mener les grèves jusqu’à la victoire à vous joindre à nous pour y arriver. Ensemble, nous transformerons le mouvement syndical québécois de haut en bas!