Le Québec vient de connaître une grève étudiante si longue et si mouvementée que ses effets se font encore ressentir par les étudiant-e-s venant tout juste de compléter la reprise de la session d’hivers il y a quelques semaines dans les universités et cégeps concernés. Après plus de sept mois de débrayage de la part de 150 000 étudiant-e-s contre la hausse des frais de scolarité, la grève s’est vite transformée en mouvement social ayant pour titre le « Printemps Érable ».Cette grève aurait-elle pu devenir un moment de mobilisation historique et populaire si c’était seulement qu’une lutte comptable que menaient les étudiant-e-s ? La réponse est non. L’une des revendications principales de la Coalition large de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (CLASSE) était de s’opposer à la marchandisation du savoir et par le fait même, à la marchandisation d’autres services étatiques, notamment la santé. La marchandisation de services non capitalistes s’inscrit dans un projet néolibéral de sortie de crise économique ; en marchandisant ces services, un espace d’accumulation du capital s’ouvre, donc une possibilité de créer davantage de richesse privée. Il est important de mentionner que cet agenda néolibérale n’est qu’une justification idéologique pour la mise en œuvre de mesures d’austérité dues à la nécessité qu’a entrainé la crise économique. Si la CLASSE n’avait pas clamé haut et fort être contre l’insertion des lois du marché un peu partout dans nos vies et dans notre société, il aurait été difficile de croire à un tel appui populaire au mouvement.Marx, dans son opus magnum Le Capital, démarre son analyse du capitalisme en étudiant ce qui se retrouve en son cœur, soit la marchandise. D’abord, nous montrerons que cette œuvre peut nous servir de guide afin de voir en quoi le projet néolibéral d’augmentation des frais de scolarité s’inscrit dans un processus de marchandisation du savoir qui est également le mouvement naturel du capitalisme – processus de subsumption complète de la vie aux nécessités du capital. Ensuite, nous soulignerons le fait que la hausse des frais de scolarité entre dans un processus disciplinaire du capitalisme. Enfin, nous conclurons, tout comme Marx, que seule la lutte paie. Marchandisation du savoirDans Le Capital, Marx commence son analyse en disant ceci : « La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste apparaît comme une « gigantesque collection de marchandises », dont la marchandise individuelle serait la forme élémentaire. »[1] De l’analyse de la marchandise découle plusieurs autres catégories, mais tout d’abord, pour que l’on puisse associer le terme marchandise à une chose (objet ou service), il faut que celle-ci ait une valeur quantitative et une valeur qualitative, une valeur d’usage et une valeur d’échange. La valeur d’usage est l’utilité de la marchandise. Par exemple, un marteau sert à enfoncer des clous. La valeur d’échange est ce contre quoi on peut l’échanger. Par exemple, indépendamment de son utilité, le marteau est échangeable contre une certaine quantité d’une autre marchandise. On peut dire que l’éducation a presque toujours été considérée comme une marchandise. Elle a une valeur d’usage soit, celle de former des êtres humains dotés de jugement, de sens critique et habilité à transmettre la culture; et elle a presque toujours eu une valeur d’échange soit, celle de produire des individus aptes au travail. Dans la logique capitaliste, la valeur d’usage de la «marchandise savoir» incorpore la création de brevets et d’innovations au service du privé.Marx observe l’histoire du déploiement du capitalisme comme la perte de la valeur d’usage au profit de celle d’échange. Donc, pouvons-nous dire que l’augmentation des frais de scolarité participe à cette tendance? La réponse de Marx, à notre sens, serait sans équivoque : oui. C’est ce que dévoile la logique derrière la hausse des frais de scolarité. L’auteur en vient à dire que « [c]’est donc seulement la quantité de travail socialement nécessaire à la fabrication d’une valeur d’usage qui détermine la grandeur de sa valeur » (nous mettons l’accent).[2] La valeur de la marchandise est donc un quantum de travail socialement nécessaire. Par conséquent, pour la «marchandise savoir», on doit dire que sa valeur c’est le diplôme, qui reflète un temps d’études socialement nécessaires. Le diplôme semble être l’apparence de la valeur de la «marchandise savoir», mais le diplôme n’a de valeur que s’il réduit les incertitudes qui découlent du marché.[3]Le temps de travail socialement nécessaire pour Marx est le quantum donné de travail abstrait et de travail concret. Le travail abstrait se veut l’abstraction nécessaire qui rend commensurable entre-elles des marchandises qui, à la base, ne semblent pas l’être. C’est la moyenne de temps de travail nécessaire à la production d’une marchandise. Tandis que le travail concret est le rapport qualitatif mis dans l’objet qui deviendra marchandise. Comment penser la marchandise savoir par rapport à cette abstraction? Comme mentionné précédemment, le temps de travail socialement nécessaire pour la marchandise se substituerait à la capacité de réduire l’incertitude des marchés. On pourrait mesurer cette valeur dans un rapport qualitatif par le salaire obtenu de celui qui a acquis auparavant la «marchandise savoir», nous disons qualitatif, car le salaire représente la somme obtenue pour un travail qui à comme utilité de stabiliser le marché. Outre que le salaire pour représenter l’utilité, nous pourrions également calculer le rapport entre la production de brevets qui s’objective en gains ou prix sur le marché. Le rapport  quantitatif, quant à lui, est illustré par une proposition de l’OCDE, qui a fait son entrée en scène par les fédérations étudiantes au Québec, proposant un mécanisme de contrôle de qualité sur la «marchandise savoir» offerte dans les établissements d’enseignement postsecondaire. Cet instrument de mesure, que les fédérations appellent la Commission d’évaluation des universités du Québec, aurait pour but d’évaluer la valeur des diplômes selon les critères du marché. Rappelons que de tels instruments de mesure ont déjà été utilisés pour noter les établissements d’enseignement secondaire.Comment situer la hausse des frais de scolarité dans cet appareillage conceptuel? La marchandise a comme valeur le temps de travail socialement nécessaire qui, une fois mit sur le marché, correspond à un prix. Cependant, Marx explique : « Mais si le prix en tant qu’exposant de la grandeur de la valeur de la marchandise est l’exposant du rapport d’échange de cette dernière avec l’argent, il ne s’ensuit pas inversement que l’exposant de son rapport d’échange avec l’argent est nécessairement l’exposant de la grandeur de valeur. »[4] Les frais de scolarité correspondraient au prix de la «marchandise savoir», mais nous savons que le prix ne correspond pas toujours à la valeur réelle de l’objet. On peut donc dire que la hausse a pour but de faire correspondre les deux, le coût de la marchandise et son prix.La hausse des frais de scolarité qui est reliée à la marchandisation de l’éducation participe à la logique de sortie de crise du capitalisme financier. Rosa Luxemburg disait, dans son œuvre magistral L’accumulation du capital, qu’un des moyens pour le capitalisme de se sortir des crises qu’il traverse et de redémarrer le processus de réalisation de la survaleur, est de coloniser les espaces non capitalistes pour que le cycle perdure. Avec la chute du monde communiste et la colonisation de l’Afrique, l’ensemble de la terre se retrouve soit en processus d’installation du capitalisme ou carrément capitaliste. Le capitalisme a su s’adapter à cette nouvelle conjoncture en créant de nouveaux espaces d’accumulation du capital. Les services offerts par l’État et tous les rapports sociaux se trouvent menacés par la nécessité de créer de nouveaux espaces d’accumulation. C’est dans cette logique que l’ensemble des pays capitalistes envisage de marchandiser le savoir en augmentant les frais de scolarité et en instituant un rapport social pleinement capitaliste à l’école.L’école comme lieu d’intériorisation des besoins du capital Marx, dans le chapitre portant sur la journée de travail dans Le capital, démontre comment le travail salarié est loin d’être une pratique naturelle. Dans l’histoire, pour que les individus se vendent librement contre un salaire, il a fallu que la bourgeoisie impose férocement cette relation sociale. Outre cette imposition forcée, l’établissement d’un temps homogène abstrait est venu réguler la pratique des individus. L’invention de l’horloge est venue bien plus que donner l’heure aux individus : elle a institué une quantification abstraite de la journée. Avec la mesure temporelle, on arrive à mesurer la productivité de chaque employé et à normativer cette dernière à une moyenne demandée. Marx a écrit : « Le capitaliste a acheté la force de travail à sa valeur journalière. C’est donc à lui qu’appartient sa valeur d’usage pendant la durée de la journée de travail. Il a donc acquis le droit de faire travailler pour lui un ouvrier pendant une journée. »[5]Mis appart le temps comme processus d’imposition du rapport social salarié, la création de workhouse a instauré chez l’humain la pratique du travail contre l’argent. Avec la hausse des frais de scolarité la «marchandise savoir» développe encore plus qu’avant la disciplinarisation du futur salarié. De l’effritement de la valeur d’usage de la «marchandise savoir», il semble ne rester que la nécessité de devenir un être productif. En ayant comme étalon de mesure (prix) au savoir que le salaire à venir, les étudiants qui paieront des frais de scolarité de plus en plus faramineux n’auront que le choix de se diriger vers des champs d’emplois où la rémunération sera appréciable.[6] Les champs d’études qui ont pour but de développer la transmission culturelle ou le développement de la pensée critique seront de plus en plus perçus comme des champs qui rapportent peu sur le marché avec des emplois peu rémunérés. Bref, avec une marchandisation complète de l’éducation, nous pouvons envisager l’éducation comme un processus d’aliénation total. Seule la lutte paie Encore une fois, Marx a écrit : « Entre des droits égaux, c’est la violence qui tranche. Et c’est ainsi que l’histoire de la production capitaliste, la règlementation de la journée de travail se présente comme la lutte pour les limites de la journée de travail. »[7] Entre le droit de la nouvelle classe possédante d’instaurer les lois du marché à l’éducation et le droit des étudiant-e-s à restreindre la venue de telles mesures dans leur lieu d’enseignement : seule la force peut trancher. Les étudiant-e-s auront compris que ce n’est pas par le dialogue qu’ils feront reculer l’État qui représente les intérêts de la classe dominante, mais bel et bien par l’instauration d’un rapport de force concret dans la rue et dans les écoles. La CLASSE, qui a compris qu’un rapport de force se bâtit par la mobilisation des individus pour ses objectifs, a essayé tout au long du conflit d’inclure la classe ouvrière à sa lutte. Que ce soit avec les travailleurs et travailleuses de Rio Tinto Alcan ou ceux et celles d’Avéos, les étudiant-e-s auront essayé de tisser des liens et de pousser le conflit vers la grève sociale. De son côté, l’État a fait l’utilisation d’une incroyable violence physique et institutionnelle dans le but d’écraser le mouvement étudiant. Les injonctions, la loi spéciale, les matraques, les bombes lacrymogènes, les grenades assourdissantes, etc., ont fait partie de l’arsenal de l’État.Dans ce rapport de force violent, les étudiant-e-s ont su résister et démontrer l’injustice qui prenait place. Avec la grève et les nombreuses manifestations, les étudiant-e-s ont réussi à faire abolir la hausse des frais, obtenir une bonification des prêts et bourses et d’abroger la loi spéciale.La lutte comptable a été gagnée durant ce « printemps érable », mais la hausse en tant que tel n’était pas l’élément central de la lutte. Pouvons-nous dire que les étudiant-e-s ont su arrêter la marchandisation du savoir? La réponse doit être nuancée : oui les étudiants ont réussi à freiner l’accroissement de la marchandisation de l’éducation, mais avec des frais de scolarité toujours présents, la marchandisation demeure. Le prix de la «marchandise savoir» au Québec correspond moins à la valeur du marché qu’en Ontario, ou pire qu’aux États-Unis. Marx dirait probablement que seule une abolition complète des frais de scolarité permettrait de briser la logique de la marchandisation du savoir. Il est évident pour Marx que la non marchandisation complète du savoir peut seulement s’inscrire dans une société où le système capitaliste n’est pas hégémonique. La lutte contre la marchandisation du savoir est une lutte anticapitaliste.


[1] Karl Marx, Le Capital Livre 1, Édition « Quadrige», Paris, 2009, p. 39[2] Ibid., p.44[3] Éric Martin et Maxime Ouellet, Le devenir total de capital : l’université comme lieu d’accumulation du capital humain, in Éducation supérieure, culture, marchandise et résistance, Nouveau Cahiers du socialisme, 2012, Montréal, p.48[4] Karl Marx, Le Capital Livre 1, Édition « Quadrige», Paris, 2009, p.115[5] Karl Marx, Le Capital Livre 1, Édition « Quadrige», Paris, 2009, p.256[6] Éric Martin et Maxime Ouellet, Le devenir total de capital : l’université comme lieu d’accumulation du capital humain, in Éducation supérieure, culture, marchandise et résistance, Nouveau Cahiers du socialisme, 2012, Montréal, p.55[7] Karl Marx, Le Capital Livre 1, Édition « Quadrige», Paris, 2009, p.262