« Une révolution n’est jamais pratique jusqu’à l’heure des manifestations révolutionnaires. Alors elle seule est pratique, et tous les efforts des conservateurs et des conciliateurs deviennent les plus futiles et visionnaires de l’imaginaire de l’homme. »

James Connolly, Workshop Talks, 1909

La Révolution arabe a changé la situation du monde entier. Pour la première fois depuis des générations, le concept de révolution a cessé d’être une idée abstraite. La révolution n’est plus fruit théorique de l’imaginaire pour paraphraser le grand révolutionnaire irlandais James Connolly. Au lieu de cela, la révolution est quelque chose de très réelle et elle est discutée dans toutes les différentes couches de la société que se soit avec espoir ou crainte. Elle est considérée comme une vraie option pour contester les injustices de la société capitaliste; en effet, c’est la seule option qui a fait des progrès dans l’histoire récente.

N’oublions pas les mots des soi-disant «experts» : les pundits, les journalistes, les bourgeois, les réformistes, les sectaires et les universitaires; tous ces hommes et femmes savantes qui nous ont assuré que la révolution était impossible. Ce pauvre vieux Francis Fukuyama qui a été ridiculisé pendant des années pour avoir déclaré la fin de l’Histoire, mais en réalité, il n’était pas le seul à prêcher la fin.

Le 16 janvier, dans une pièce d’opinion pour la BBC, Jon Layne a choisi le titre : « Aucun signe que l’Égypte prendra la route tunisienne. » Il a poursuivi :

« Les manifestations politiques ici en général ne génèrent que quelques centaines de personnes. En faire des reports des manifestations au centre du Caire, vous devenez habituer aux visages de la poignée de militant qui y assistent de manière fiable. »

« Habituellement, ils sont bien moins nombreux que la police qui les entoure. »

« Contrairement à la Tunisie, la population a un niveau d’éducation beaucoup plus faible. L’analphabétisme est élevé, l’accès à internet est faible. » (http://www.bbc.co.uk/news/worldmiddleeast-12202937)

« Le magazine The Economist, le journal de discussion de la pensée capitaliste n’a pas fait mieux. Le 6 janvier, ils ont déclaré : « les fauteurs de trouble de la Tunisie ne sont pas susceptibles de renverser leur président de 74 ans ou même de secouer son modèle d’autocratie. » (http://www.economist.com/node/17862305)

Ceci a été écrit tout juste 12 jours avant le départ précipité de Ben Ali vers l’Arabie Saoudite!

De nombreux autres exemples pourraient être cités à partir d’Hilary Clinton, Tony Blair ou d’autres représentants de l’impérialisme tant qu’à la stabilité de tel et tels régimes dictatoriaux « modérés » possédant un vaste réseau de chambres de torture et de polices secrètes. De même, les porte-paroles du capitalisme chantaient tous haut et fort les vertus de l’économie mondiale et niaient la possibilité d’une récession globale. La seule conclusion que l’on peut tirer est que les « experts » ne savent rien sur la manière dont leur système fonctionne, ni socialement, ni politiquement, ni économiquement. Les stratèges du capitalisme et leurs acolytes idéologiques ont un excès de confiance en leur système et un mépris pour la capacité des travailleurs à riposter. Seul le marxisme nous fournit le cadre théorique à partir duquel prévoir de telles crises et pour être prêt à agir en aidant les exploités et opprimés dans leurs luttes.

À plusieurs reprises, les prédictions de ces personnes étaient teintées d’un soupçon de racisme réel. Le peuple arabe était considéré telle une population de drones démoralisés qui poursuivraient laborieusement sous la dictature dans un avenir prévisible. La population de ces pays a supposément une aversion culturelle pour la démocratie et sans les hommes forts, elle tomberait pour toujours dans le giron de l’intégrisme islamique. Les islamistes n’ont presque joué aucun rôle dans les soulèvements d’Afrique du Nord et les peuples arabes ont démontré que non seulement ils soutiennent la démocratie, mais qu’ils sont prêts à se battre et à mourir pour elle.

Cependant, maintenant que ces révolutions sont un fait accompli qui ne peut pas être ignoré, nous pouvons prédire qu’un nouveau racisme sera encouragé. Tout juste comme la révolte qui ne pouvait se propager de la Tunisie à l’Égypte parce que « la population a un niveau beaucoup plus faible d’éducation. L’analphabétisme est élevé, l’accès à internet est faible ». Maintenant, de nouvelles excuses devront être inventées pour que la lutte ne se déplace pas vers l’Europe, l’Asie et les Amériques. Au Canada, peut-être que ces gens vont penser que c’est trop froid pour la révolution. Toutefois, les grèves générales en Grèce, le mouvement de masse en France, la révolte des étudiants en Grande-Bretagne, l’effondrement du gouvernement en Irlande et le fantastique mouvement de grève générale au Wisconsin, nous montrent que nous assistons au début d’un mouvement mondial. Des conditions similaires produisent des résultats similaires. Ce mouvement prendra un rythme différent dans chaque région et pays de la planète selon les relations économiques, politiques et sociales. C’est la tâche de ce document de tracer la voie de la lutte au sein de l’État canadien afin d’orienter les travailleurs et les jeunes dans leurs activités de lutte vers le socialisme.

La « prospérité » canadienne

L’argument principal qui explique que la révolution ne peut pas soi-disant se propager vers l’Europe et l’Amérique du Nord est la force de l’économie et la prospérité de la population. Bien sûr, ceci ne tient pas compte du fait que la croissance du PIB en Égypte depuis 2005 était en moyenne plus de 5%. Si la pauvreté elle-même amène la révolution, alors l’Afrique devrait être dans un état de révolte permanent. Au contraire, il s’agit de la perception d’inégalités et d’injustices qui s’accumulent dans l’esprit des masses ouvrières et qui mènent éventuellement à l’éruption.

Le Canada selon le mantra du gouvernement Harper a résisté à la tempête de la Grande Récession et bénéficie maintenant de la meilleure économie des pays du G7. Cela est ou n’est pas vrai, mais ce n’est pas beaucoup dire. La Grande-Bretagne, la France, l’Italie, le Japon et les États-Unis font tous face à la crise d’une façon ou d’une autre alors que l’Allemagne est susceptible quant à elle de s’effondrer, car les pays européens ne s’acquittent pas de leurs dettes envers les banques allemandes.

Au Canada, le ratio de la dette publique selon le PIB peut être complexe à comparer avec d’autres économies en raison de la répartition fédérale/provinciale du pays. Ceci permet à des fonctionnaires fédéraux canadiens de se vanter d’un ratio d’endettement de 34% en 2010, comparativement à 68% pour la Grande-Bretagne, 59% pour les États-Unis et 84% en France. Cependant, c’est comparer des pommes à des oranges. Pour exemple, le gouvernement national britannique doit financer aussi les soins de santé, l’éducation et la plupart des services fournis par les provinces canadiennes. Le CIA World Factbook positionne le Canada au seizième rang des plus hautes dettes relatives au PIB totales au monde avec une dette nette de 75.4% en 2009, ironiquement, c’est une position beaucoup plus élevée que l’Égypte.

Alors que les banques canadiennes sont censées s’appuyer sur des bases plus solides que leurs concurrentes internationales, ceci n’a pas empêché le gouvernement fédéral de les couvrir d’argent. Leur relative stabilité est en partie grâce à leur chance de ne pas avoir été très exposées à la crise américaine des prêts à haut risque (subprime), mais aussi en raison d’une concentration extrême des capitaux et un manque de concurrence qui permet aux cinq grandes banques d’extraire des profits astronomiques des poches des travailleurs canadiens, des petites entreprises et même du reste de la classe bourgeoise canadienne. La Société Canadiennes d’Hypothèques et de Logements (SCHL), une entité appartenant au gouvernement, a racheté pour 125 milliards de dollars de prêts hypothécaires potentiellement dangereux aux grandes banques. Le fardeau de rembourser cet argent tombera inévitablement sur la classe ouvrière grâce à l’austérité budgétaire à venir.

Alors que la dette publique représente un véritable fardeau pour le capitalisme canadien, le réel danger pour la classe ouvrière est l’endettement des ménages. L’Institut Vanier dans  L’état actuel de la famille canadienne 2010 indique que même dans la récession, l’endettement des ménages a augmenté. Alors que les dettes des consommateurs américains ont diminué, la dette moyenne par famille canadienne a dépassé 100 000 dollars, ce qui représente plus de 150% du revenu annuel moyen. Voici une augmentation de 78% depuis 1990. Les politiques de faibles taux d’intérêt du gouvernement ont incité les familles canadiennes à accumuler des dettes afin de couvrir leurs déficits de budget personnel durant la récession. Pourtant, cela met plus d’un million de familles en danger de faillite dans le cas d’une montée en flèche des taux d’intérêt ou de chômage.

Beaucoup comptent sur la valeur de leur maison pour garder leurs finances à flot. Cependant, plusieurs études convergent vers le secteur du logement le désignant comme le talon d’Achille potentiel du capitalisme canadien. Vancouver, Victoria, Calgary, Edmonton, Toronto et Montréal expérimentent tous un marché du logement historiquement inabordable. Le prix médian des maisons à Vancouver est plus de dix fois supérieur au revenu médian (un niveau dit durable est d’environ trois fois le revenu). En août 2010, leCentre Canadien de Politiques Alternatives (CCPA) a publié un rapport affirmant que si la bulle du logement éclate, il y a là le potentiel de près de 30% de réduction en valeur. La possibilité de faillite en hausse et l’éclatement de la bulle immobilière sont les principales menaces à la fragile reprise du Canada. Si cela se produit les banques canadiennes connaitront un grand succès et se sera transféré via la SCHL au gouvernement canadien.

L’oligarchie canadienne

Il ne s’agit pas tant de la pauvreté qui conduit à un conflit, mais de l’inégalité et de la conviction qu’il existe un état ou partage injuste dans la société. La réalité est que l’inégalité au Canada est à la hausse comme jamais auparavant. Dans un autre rapport de la CCPA, La montée du 1% des plus riches au Canada (The Rise of Canada’s Richest 1%) », Armine Yalnizyan a fait remarqué qu’il n’y a pas eu autant d’iniquités au Canada depuis les années 1920. Elle poursuit en déclarant : « le 1% des plus riches ont vu leur part du revenu total doubler, le plus riche des 0.1% ont vu leur part presque tripler et le 0.01% des plus riches ont vu leur part plus que quintupler depuis la fin des années 1970 ». Et tout cela dans une période  où l’on rétorquait sans cesse qu’il n’y a pas d’argent pour des salaires décents ou des services.

Ce qui est le plus choquant, c’est la concentration des richesses dans les mains de seulement quelques individus. Le rapport détaille par la suite l’existence d’une oligarchie canadienne, un demi-million de poids lourds qui contrôlent les deux tiers de toute la richesse canadienne, 38% des ménages contrôlent 67% de tous les actifs. C’est une somme de 1,78 billions de dollars, une chose presque inimaginable.

Ceux qui disent qu’il n’y a pas d’argent occultent délibérément la réalité. En 2005, si les richesses avaient été réparties également, chaque ménage canadien aurait joui d’un portefeuille de près 364 300 dollars. Cela aurait fait bénéficier 80% des familles canadiennes selon Statistique Canada. Ici, nous pouvons réellement apprécier la balance des forces de classe dans la société. Une classe dirigeante d’un demi-million qui a détruit l’économie pendant la Grande Récession contre 27 millions de personnes qui vivent en vendant leur force de travail et qui pourraient bénéficier directement d’une répartition plus équitable de la richesse.

Les statistiques en bas de l’échelle de la société sont tout aussi scandaleuses. Une famille sur quatre n’a aucun ou de mauvais revenus. La tranche inférieure soit 20% des ménages nage en moyenne dans près de 7 800 dollars de dettes. Ces chiffres étaient pour 2005 et ils ont fort probablement empiré durant la récession. L’Institut Vanier estime qu’au cours de la récession un supplément de 3% des familles ont été jetées dans la pauvreté et près de 870 000 individus ont été obligés de s’inscrire à des banques alimentaires dont 38% sont des enfants.

Par-dessus tout, la crise frappe la jeunesse. Au cours de la crise, plus de la moitié de tous les emplois perdus étaient détenus par des travailleurs de 15 à 24 ans, même si ce groupe d’âge ne représente que 15% de tous les travailleurs. Depuis la dite reprise, seulement 5% des emplois créés ont été accordés aux jeunes. Le chômage des jeunes est constamment plus de deux fois le taux de chômage en moyenne et les frais de scolarité et l’endettement des étudiants ont augmenté à des taux nettement supérieurs à l’inflation. Les jeunes travailleurs vont de postes en postes au salaire minimum et à temps partiel avec tel ou tels cours, ce qui augmente leur charge de dette personnel, puis tombe au chômage et de nouveau au sous-emploi. Au cours des trente-cinq dernières années, l’emploi à temps partiel est passé d’une proportion de 7% à 12%  de tous les emplois ce qui a fortement érodé la qualité du travail. Cette génération de jeunes voit de moins en moins d’avenir, ils ne voient aucun moyen pour instaurer la stabilité financière nécessaire à la fondation d’une famille et sont de plus en plus marginalisés. Le salaire moyen au Canada est de 23 dollars l’heure, ça semble un luxe ridicule pour les jeunes travailleurs qui gagnent 13,50 dollars l’heure en moyenne. Dans le monde arabe, le chômage et l’humiliation de la jeunesse a joué un rôle majeur dans les révolutions ; de nombreux phénomènes similaires sont présents parmi les jeunes au Canada.

La classe « moyenne »

Il y a une importante différence entre les dictatures soutenues par l’Occident au Moyen-Orient et les pays impérialistes eux-mêmes. Sous une dictature la force principale de maintien des masses vers le bas est l’oppression physique de l’appareil d’État. La peur est ce qui a empêché la révolution dans le monde arabe auparavant, mais une fois que le peuple tunisien a démontré que cette peur pouvait être surmontée, le mouvement s’est répandu comme une traînée de poudre.

Sous le capitalisme que l’on appelle « démocratie » au Canada, l’oppression directe de l’État est plus parcimonieusement utilisée (pensons au G20). Au lieu de cela, grâce à une domination des moyens de communication : la presse, la télévision, la radio, etc., mais aussi de l’éducation et de l’église, la classe dirigeante tente de garder la population consentante. La voix de la classe ouvrière est rarement entendue alors que l’idéologie des entreprises est toujours présente. Les manifestations de quelques centaines de membres du Tea Party bénéficient d’une couverture médiatique massive. Tandis qu’ailleurs, 100 000 travailleurs qui occupent la législature au Wisconsin sont à peine mentionnés. Ils tentent de nous inculquer la conviction qu’il n’y a pas d’alternative au capitalisme. Il a été dit que la meilleure arme aux mains de l’oppresseur, c’est l’esprit de l’opprimé.

L’un des principaux tours idéologiques perpétués sur les travailleurs a été l’idée que « nous sommes tous de la classe moyenne ». Présenté en collaboration avec les détails précédents sur l’inégalité, un grand nombre de personnes ont été amenées à voir cette réalité comme quelque chose qui ne les touche pas personnellement. «C’est les pauvres. Je suis désolé pour eux et je donne à la charité, mais je suis de la classe moyenne ». Après de plus amples discussions, ces mêmes personnes parleront de combien il est difficile de s’en sortir, comment ils croulent sous le poids des dettes et qu’ils sombreraient en situation de crise si un seul chèque de paie était manquant, laissant le chômage de côté. Les médias capitalistes encouragent la dissonance cognitive des masses; il n’est pas surprenant que tant de gens se sentent alors en conflit.

Le concept intégral de la classe moyenne propagé par les médias commerciaux et les politiciens est complètement nébuleux et non scientifique. Pour commencer, si l’on accepte l’existence d’un « milieu » des classes, il est certain que l’on suppose ainsi l’existence d’autres classes. Il ne peut pas y avoir d’intermédiaire sans autres catégories au-dessus et en dessous. Cependant, l’utilisation des termes « classe ouvrière » et « classe dirigeante » est mal vue dans la bonne société et seulement les extrémistes osent les utiliser. Qui se soucie s’ils donnent une représentation plus précise et scientifique de la réalité.

Ce qui est considéré à tort comme la classe moyenne est en fait un produit de la force d’après-guerre de la classe ouvrière organisée. Avant la Seconde Guerre mondiale, les travailleurs des industries ont mené une série de longues et âpres luttes pour la reconnaissance des syndicats ouvriers. Les grèves de General Motors à Oshawa en 1937 et de Ford à Windsor en 1945 ont été des moments clé qui ont jeté les bases à la formule Rand, aux votes de reconnaissance syndicale et au contrat social plus large. Dans les années 1950 et 60, les syndicats industriels ont été en mesure d’obtenir des concessions majeures de la classe dirigeante. Au cours de cette période de boom, alors que des superprofits étaient extraits du monde colonial, les patrons pouvaient se permettre des réformes afin d’acheter la paix des masses. Les gains remportés par les travailleurs organisés ont été transmis à un certain degré à tous les travailleurs. La pauvreté et les inégalités étaient réduites en cette période.

Par ailleurs, il est faux de caractériser ces travailleurs organisés comme une « aristocratie ouvrière » qui serait complice de l’exploitation des masses coloniales. Lénine a utilisé ce terme dans son impérialisme pour référer à une couche d’artisans hautement qualifiés qui ont formé des associations excluant les juifs, les chinois, les noirs et les femmes ouvrières. Les gains de ces artisans ont été au détriment de la division du restant de la classe ouvrière. Les syndicats industriels de l’Après-guerre ont été construits sur les bases de l’organisation de tous les travailleurs pour répandre ensuite les gains aux travailleurs non-syndiqués. Les victoires des travailleurs industriels ont été des exemples fantastiques pour les autres travailleurs les incitant à se battre pour les mêmes gains autant nationalement qu’internationalement. De même, une défaite pour ces travailleurs n’aboutissait pas à une diminution de la charge pesant sur les travailleurs coloniaux; cela a plutôt encouragé les capitalistes à accroître le degré d’exploitation ressentie par tous.

Toutefois, depuis la crise des années 1970, la tendance vers des réformes a régressée. Comme nous l’avons vu, l’inégalité n’a pas diminuée, mais elle a en effet augmentée. La classe moyenne, désignée plus précisément comme étant la classe ouvrière organisée est continuellement opprimée.

Toujours dans le rapport de l’Institut Vanier, entre 1990 et 2008 tout le monde du 80 % du bas de l’échelle de la société canadienne souffrait d’une perte de leur part de revenu. Cette réduction était plus prononcée pour les 20% de la population du milieu dont la part est passée de 17,5% à 16,3% du revenu après impôt. Cette tendance était même plus marquée dans les grandes villes du Canada où la tendance est à l’augmentation de la polarisation des classes.

Une étude très approfondie des quartiers de Toronto a révélé une disparition étonnante des résidents de revenu moyen. Le rapport  Three Cities a utilisé les donnés du recensement pour parvenir à ses conclusions. En 1970, 66% des quartiers de Toronto étaient peuplés de citoyens avec des revenus de plus ou moins 20% du revenu moyen de Toronto. En 2005, tout juste 29% des quartiers étaient peuplés de citoyens de la tranche des revenus moyens. Les arrondissements pauvres ont augmenté de 18% à 40% dans la ville et les quartiers très pauvres sont passés de 1% à 13%. D’un autre côté, les très riches avec des revenus de près de 40% plus élevés que le revenu moyen ont aussi augmenté de 7% à 15%. Ci-dessous se trouve un diagramme avec les données de l’étude où les auteurs extrapolent les tendances actuelles pour présenter le potentiel d’une polarisation extrême des classes de la ville.

Lorsque cette étude a été publiée, la seule chose que l’aile droite a pu répondre a été que le dit régime d’impôts élevés de David Miller faisait peur à la classe moyenne les faisant se replier vers les banlieues. Ceci est vraiment n’importe quoi surtout que David Miller n’a seulement été porté au pouvoir qu’en 2004. De plus, les auteurs ont constaté une même tendance dans la banlieue 905 d’indicatif régional où les communautés à revenu moyen ont diminué de 25%, tandis que les communautés de faibles et très faibles revenus ont augmenté de 21%, le tout dans la même période.

À tous ces politiciens réformateurs qui disent que la clé de la victoire appartient à la classe moyenne, nous répondons que dans la mesure où cette classe existe, elle mourait sous les coups du marteau du capitalisme. Marx et Engels avaient prédit cette évolution dans Le Manifeste du parti communiste 160 ans plus tôt :

« Petits industriels, marchands et rentiers, artisans et paysans, tout l’échelon inférieur des classes moyennes de jadis, tombent dans le prolétariat; d’une part, parce que leurs faibles capitaux ne leur permettant pas d’employer les procédés de la grande industrie, ils succombent dans leur concurrence avec les grands capitalistes; d’autre part, parce que leur habileté technique est dépréciée par les méthodes nouvelles de production. De sorte que le prolétariat se recrute dans toutes les classes de la population. »

Pour conclure, le dit bastion de la stabilité des capitalistes, la classe moyenne, n’existe pas selon la façon que les experts le conçoivent. En outre, la tendance est à pousser vers le bas ceux qui ont un revenu moyen. Croire que la polarisation de classe croissante dans la société ne provoquera pas éventuellement une réaction violente contre les conditions somptueuses des riches, c’est tomber dans les mêmes conclusions étroites d’esprit qui ont conduit The Economist à nier la révolution dans le monde arabe.

L’économie concentrée

Lénine a déclaré que la politique est l’économie concentrée. Quelle est la possibilité d’une expansion soutenue qui permet au capitalisme canadien d’acheter la paix de classe comme il faisait en 1950 et 1960? À la lecture des projections des capitalistes eux-mêmes, la réponse est très faible.

L’Organisation pour la Coopération et Développement économique (OCDE) qui englobe les principales économies capitalistes prévoit que le Canada aura un taux de croissance anémique de 1,8% en moyenne d’ici 2020. Lorsque rapporté selon la croissance de la population, ceci est effectivement une stagnation. Cela n’est pas surprenant lorsque l’on considère la dépendance historique du Canada sur les exportations vers les États-Unis. Même si, comme Harper à l’habitude de dire : « les notions de bases sont solides, » il y a encore un marché pour les produits canadiens. Traditionnellement, le Canada exporte environ 35% de son PIB principalement sous la forme de produits manufacturés vers le marché américain. Le secteur de l’exportation de produits manufacturés essentiellement situé au Québec et dans le sud de l’Ontario a connu une baisse depuis le tournant du siècle. De l’achat typique de 85% des exportations canadiennes, les États-Unis absorbent maintenant environ 70%. Ces chiffres soulignent la crise dans ce secteur de l’économie qui jadis a été le pilier du mouvement syndical canadien. C’est le contexte économique pour les concessions exigées par les travailleurs de l’automobile de Windsor, d’Oshawa et d’Oakville, mais aussi des métallurgistes de Hamilton. C’est universellement reconnu que les États-Unis sont dans une période  de crise prolongée; ce qui à son tour ne peut que signifier une longue période de malaise au Canada, au mieux.

Dans des documents précédents, nous avons souligné la « Dutch disease » (maladie hollandaise) qui affectait l’économie canadienne. Il s’agit d’un phénomène où une économie repose sur deux piliers d’une ressource en plein essor et sur la fabrication axée vers l’exportation. La ressource à laquelle nous nous référons ici est le bitumineux de l’Alberta. Les ressources en plein essor ont tendance à augmenter la valeur de la monnaie nationale augmentant du même coup le prix des produits exportés sur les marchés mondiaux. La récession a temporairement coupé de travers ce processus alors que le prix du pétrole chutait et le dollar canadien a coulé à près de 0,80$ US. Toutefois, la phase de récupération conjuguée à l’instabilité du Moyen-Orient a remonté le pétrole à plus de 100$ le baril et le dollar est constamment supérieur à la parité avec le dollar américain.

De l’épine dorsale de l’économie canadienne, le secteur de la manufacture se dirige vers une longue et stable baisse. En 2004, la manufacture employait 14,4% de la population ouvrière canadienne; maintenant ce chiffre est de seulement 10,4%. Toutes les relations sociales fondées sur ces échanges seront jetées aux poubelles. L’Ontario et le Québec verront leur position au sein de la confédération diminuée. En effet, l’Ontario est maintenant une province « défavorisée » qui reçoit des paiements de péréquation du gouvernement fédéral. L’OCDE prédit également que la dette relative au PIB provincial en Ontario et au Québec passera à plus de 60% du PIB d’ici 2020. Les contrats syndicaux et les réformes fondées sur l’ancienne réalité seront mis sous pression. Une analogie historique pertinente est sans doute la chute de l’Empire Britannique qui déclencha des restructurations massives et nombre de luttes.

Le parasitisme des bourgeois

Pendant la Grande Récession, le gouvernement fédéral canadien a conclu un soi-disant « stimuli. » Quel était ce montant? Nous avons déjà mentionné le don de 125 milliards de dollars aux banques par l’intermédiaire de la SCHL (avec une possibilité d’augmenter ce chiffre à près de 200 milliards de dollars). En plus, il y avait ce 10 milliards en renflouement pour GM et Chrysler, plus de 30 milliards de dollars par année en réductions d’impôt qui comprend la réduction du taux d’imposition des sociétés à 15% en 2012 (contre 22,1% en 2006 et 30,1% en 2000); plus environ 40 milliards de dollars pour l’ensemble des « plans d’action économique, » les projets avec lesquels les conservateurs ont bombardé nos écrans de télévision. Il en est résulté un déficit de près de 50 milliards de dollars au budget fédéral annuel.

L’économiste canadien de l’industrie automobile Jim Stanford a fait l’observation que malgré toute cette prospérité des sociétés, les capitalistes canadiens n’investissent pas. Comme nous l’avons vu, les gouvernements accumulent des dettes, les citoyens accumulent des dettes, mais les sociétés privées ont empoché l’argent reçu en cadeau des fonds publics. Depuis la récession, cela a atteint près de 100 milliards de dollars, approximativement le même montant injecté par le gouvernement. Stanford continue dans cette même lignée dans The Globe and Mail :

« Les gouvernements (et les contribuables qui les financent) prennent de la dette pour tenter de relancer une économie maladie. Mais pour chaque dollar qu’ils ont injecté, les entreprises privées gagnent un dollar — sous la forme de flux de trésorerie inactive et non investie, utilisé pour rembourser leurs propres dettes ou, pire encore, de spéculer sur les marchés du papier. »

« Les entreprises devraient être à l’avant de la relance économique, en empruntant de l’argent (des ménages et des banques) pour finance de nouveaux investissements et emplois. Voilà comment le capitalisme est censé fonctionner. Dans notre monde d’aujourd’hui pourtant si dépourvu d’excédents, même encore, le domaine des affaires est parasitaire aux efforts d’autres. Malgré des réductions d’impôts et d’autres politiques favorables aux entreprises, le secteur privé ne se joint pas dans la prise de risques et de dettes nécessaires pour alimenter une reprise à grande échelle. » (Globe and Mail, 1 sept. 2010)

L’absence d’investissement du secteur privé n’est pas de bon augure pour le capitalisme canadien. Cela nous démontre que les patrons eux-mêmes n’ont aucune confiance en l’économie. En réponse, l’économiste libertaire de droite Michael Hlinka a attaqué Stanford sur la Radio CBC. Hlinka a dit qu’il était ridicule de s’attendre à ce que les entreprises investissent quand leurs stocks ne sont pas vendus. Tous deux économistes, l’un de la gauche réformiste et l’autre de la droite libertaire, ils ne nous présentent qu’un seul côté de la contradiction fondamentale du capitalisme sans voir l’image entière. Les patrons n’investiront pas à moins d’être assurés d’obtenir des profits. Le « stimulus » sert simplement à accumuler de la dette et ne change pas les fondamentaux. Le problème que ni les réformateurs ni les monétaristes ne sont à même de comprendre, c’est que la contradiction réside dans la propriété privée elle-même. En l’absence d’investissement des entreprises, Stanford et ses amis du CCPA proposent effectivement de jeter plus d’argent aux sociétés jusqu’à ce qu’ils investissent, car « c’est comme ça que le capitalisme est censé fonctionner ». Hlinka et l’Institut Fraser de l’autre côté proposent une austérité massive. Ils proposent de mettre le fardeau de la crise sur les épaules des travailleurs jusqu’à ce que tous les excédents de capacité soient évincés hors du système et que le taux de profit puisse être restauré. Cette austérité à son tour coupe le marché comme les travailleurs ont moins d’argent (comme on peut le voir actuellement en Europe, en particulier en Grèce). Aucune de ces approches n’est une solution. La seule option qui maintient le niveau de vie de la population tout en assurant la croissance et l’investissement est de prendre ce dernier des mains des capitalistes. S’ils ne sont pas prêts à investir laissons donc les travailleurs le faire au moyen de la nationalisation des secteurs économiques dominants et par l’instauration d’un régime socialiste démocratique de la production. Il faudrait pour cela une révolution, quelque chose qui s’opposerait à la fois à la droite et aux réformistes. Toutefois, jusqu’à ce qu’un tel renversement se produise, la perspective la plus probable est au moins une décennie de crises économiques et de conflits au Canada et à l’étranger.

L’austérité à venir

Une vague d’austérité a balayé le continent européen. Grèce, Espagne, Portugal France, Grande-Bretagne et Irlande ont tous subi des compressions massives: les attaques contre les travailleurs du secteur public, les pensions, l’augmentation de la taxe de vente, des frais de scolarité, la privatisation et la déréglementation. Tout cela dans une tentative pour faire baisser le salaire social et faire payer aux travailleurs la crise des patrons. Des causes similaires apportent des conséquences similaires et comme nous l’avons vu à l’exception de la Grèce grandement endettée, ces pays ont des dettes relatives au PIB similaires au Canada.

Au moment de la rédaction, le président Barack Obama a tenté de retarder l’austérité, pas par souci pour la classe ouvrière, mais pas peur que les coupures et la suppression de stimulus puissent perturber la reprise déjà très fragile et conduire ainsi à une récession à double creux. Cependant, alors que le gouvernement fédéral américain est à gagner du temps et à accumuler des dettes, les gouvernements des différents états aiguisent leur hache. « La facture de réparation du budget » du gouverneur du Wisconsin Scott Walker a reçu beaucoup d’attention en raison de la réponse fantastique des travailleurs et jeunes de l’état. En plus des coupures massives, il y a tentative de supprimer les droits de négociation collective des travailleurs organisés.

Certains ont qualifié ces attaques de « idéologiques » et inutiles. Cependant, des attaques similaires sont en cours d’élaboration dans d’autres états sous le contrôle du parti démocratique. De même, le spectre d’un gouvernement conservateur majoritaire est mis de l’avant tel un épouvantail pour l’austérité au Canada. C’est ignorer le fait que l’austérité européenne a eu lieu sous autant les conservateurs (Grande-Bretagne, France) que les sociaux-démocrates (Grèce, Portugal) au gouvernement. Dans la logique du capitalisme, le maintien de la propriété privée et l’appât du gain mènent à des attaques inévitables quelle que soit l’idéologie supposée du gouvernement en question. Un gouvernement libéral majoritaire attaquerait aussi fort qu’un gouvernement conservateur majoritaire. Les libéraux peuvent même attaquer plus violemment, car ils ont la pression de la gauche en moins. N’oublions pas que les réductions les plus draconiennes de l’histoire du Canada ont été au temps du gouvernement libéral de Jean Chrétien et non, pendant les gouvernements conservateurs de Brian Mulroney ou Stephen Harper.

La seule chose qu’ils partagent (relativement parlant), c’est les mêmes préoccupations qu’Obama à propos de la reprise et de leur faible position au sein d’un parlement minoritaire. En vertu de la minorité, des intérêts étroits et carriéristes des partis politiques peuvent partiellement contrecarrer les intérêts des capitalistes eux-mêmes. Fianna Fail en Irlande a instauré de l’austérité et a rapidement été punie lors des élections. Les libéraux britanniques sont en crise après leur promesse reliée aux frais de scolarité universitaires. Les bourgeois canadiens ont besoin d’un gouvernement majoritaire de tout acabit qui peut résister à l’opposition ou ils auront à exercer des pressions beaucoup plus fermes sur leurs faibles et égoïstes représentants politiques.

Parallèlement, aux États-Unis, où les attaques proviennent de plus en plus des états plutôt que du gouvernement fédéral, il est difficile de prédire avec précision quel sera le point focal de l’austérité au Canada. Dans les années 1990, les libéraux de Chrétien ont résolu leurs problèmes de déficit en réduisant les paiements de transferts donnés aux provinces et en les forçant à faire le sale boulot de coupure dans les programmes et les licenciements des travailleurs. En Ontario, le gouvernement de Mike Harris a répété le truc et a déchargé la responsabilité de certains services sur les municipalités, notamment le bien-être social; une atteinte fondamentale à la capacité des impôts fonciers à financer les services de base locaux.

L’un des principaux objectifs au niveau fédéral est Poste Canada. Le Syndicat des Travailleurs et Travailleuses des Postes (STTP) demeure un rempart de la classe ouvrière qui a joué un rôle crucial dans l’obtention du droit de grève des travailleurs du secteur public dans les années 1960 et 1970. Des actions visant à limiter le pouvoir du syndicat combinées avec la privatisation partielle ou totale figurent sur la liste de souhaits des entreprises canadiennes. Toutefois, les travailleurs du STTP n’abandonneront pas sans combat. De nouvelles réductions de programmes fédéraux et de l’emploi sont également susceptibles d’advenir; Harper ayant échoué en mars avec son budget 2011 comportant des réductions non spécifiées de 4 milliards de dollars par an et étalées sur les quatre prochaines années. Par contre, les récentes actions des conservateurs font que de telles attaques sont politiquement difficiles à vendre. Un sondage EKOS en mars dernier a révélé que 57% pensent que la priorité principale du budget devrait être l’investissement social, contre 17% en faveur de réductions d’impôt et 23% pour la réduction du déficit. Tout en plaidant la pauvreté, le gouvernement fédéral devra expliquer comment il est en mesure de payer plus de 30 milliards de dollars pour des avions de combat F-35 ou 9 milliards de dollars pour enfermer plus de gens alors que la criminalité est en baisse ou encore 6 milliards de dollars pour d’hautes technologies de fouilles à nu pour les gens qui traversent les frontières. Même la facture d’un milliard de dollars pour la sécurité lors du G20 et du faux lac du sommet sape complètement le message d’austérité aux yeux de la population.

Les attaques les plus aigües adviendront à coup sûr en Ontario et au Québec au cours de la prochaine période. Ces provinces englobent environ 60% de la population canadienne et du PIB. Le Québec possède le taux de syndicalisation le plus élevé avec 40%, tandis que le secteur de la fabrication en Ontario est le centre traditionnel du mouvement syndical canadien. Bien qu’aucune partie de la fédération ne soit à l’abri des processus généraux, ces provinces font face au pire de la crise. Elles ont le plus fort endettement toujours à la hausse et sont les plus touchées par la crise au sein du secteur de la manufacture. C’est là où nous devrions nous attendre aux affrontements les plus violents.

Le budget du Québec en 2010 commençait le processus d’austérité qui ne manquera pas de s’accélérer dans les prochaines années. Les frais de scolarité universitaires sont appelés à augmenter de 75%, un réel défi pour le mouvement étudiant qui a déjà organisé une grève tout à fait réussie en 2005. Le fardeau du financement des retraites est également mis sur le dos des travailleurs tout en profitant gratuitement  aux patrons. En Ontario, l’extrémité pointue de la confrontation est actuellement au niveau municipal. L’élection de Rob Ford en tant que maire de Toronto avec un programme de privatisation et une rhétorique antisyndicale représente un réel défi pour les travailleurs de l’Ontario. Ceci fait suite à la défaite des travailleurs municipaux de Windsor en 2009 après une centaine de jours à la ligne de piquetage. Il y a eu également une série de luttes acerbes de défensive dans le secteur privé : Vale Inco à Sudbury, les ouvriers d’entrepôt chez Sears à Vaughan et le lock-out en cours à l’US Steel de Hamilton.

Il y a deux équilibres dans la société; l’économie et le social. Afin de rétablir le taux de profit après la Grande Récession, la classe capitaliste a dû procéder à ce que l’on a appelé « la destruction créatrice du capital ». En d’autres termes, fermetures les usines, licenciements, augmentation de l’exploitation, allonger la journée de travail,… Ils se sont endettés massivement dans la période précédente et le tout s’est exacerbé par les plans de sauvetage. Cette dette est un fardeau énorme sur le système et elle doit être aussi éradiquée par des attaques contre le salaire social. Le salaire social représente les avantages que la classe ouvrière dans son ensemble a réussi à arracher aux patrons et qui est distribué par l’entremise de l’État capitaliste plutôt que par des employeurs individuels (par exemple les soins de santé, pensions, assurance-chômage, etc.). S’ils ne parviennent pas à rééquilibrer cette équation, l’économie ne se rétablira pas, ils continueront à accumuler des dettes et/ou à être concurrencés. La décennie de malaise au Japon est un bon exemple.

Cependant, leurs actions afin de réparer l’équilibre économique servent à déstabiliser l’équilibre social. Des millions de gens sont forcés par la réalité économique à une opposition au système. Il a été dit que ce ne sont pas les révolutionnaires qui amènent les révolutions; c’est la crise du capitalisme elle-même. Juste il y a six mois qui aurait prédit que le Wisconsin serait sur le point d’une grève générale. Un état qui venait à peine de voter pour un gouverneur républicain  du Tea Party. 200 000 personnes se sont mobilisées et ont occupé le bâtiment du Capitole à Madison. Ce qui est encore plus impressionnant, c’est que la population de Madison n’est que de 235 000 citoyens! Maintenant ce mouvement est divisé entre l’élément de la classe ouvrière qui comprend que seulement une grève générale saurait repousser les attaques et ceux qui souhaitent canaliser les masses dans des canaux démocratiques, électoraux et sécuritaires. Le tout en dépit du fait que les démocrates n’ont rien fait pour amener à l’existence de ce mouvement. De l’économie, nous procédons à la politique où la question du leadership est essentielle.

De nouveaux Wisconsin ou de nouvelles Nouvelle-France de 1968, de nouvelles grèves générales ou explosions sont inhérents à la situation. Il est difficile de prévoir exactement où la foudre frappera. Est-ce que l’augmentation des frais de scolarité au Québec conduira à une révolte étudiante massive dans la province comme nous avons pu voir en Grande-Bretagne? Est-ce que les règles maladroites de Rob Ford provoqueront une grève générale à Toronto? Est-ce qu’il y aura un scandale politique qui symboliquement collectivisera la colère et l’humiliation que des millions de travailleurs ressentent? Nous ne pouvons savoir. Un météorologue ne peut pas prédire exactement quel arbre sera frappé par la foudre, mais il est possible d’utiliser les connaissances scientifiques pour prédire qu’une tempête est à venir. La question spécifique peut être accidentelle, tout comme Mohamed Bouazizi, le pauvre, dont l’auto-immolation a déclenché la Révolution tunisienne. Cet incident a su exprimer une nécessité et comme indiqué ci-dessus, la matière première primordiale à la révolution est en abondance.

« Travailleurs engraissés »

Face à une véritable crise dans la société, les bourgeois font tout en leur pouvoir pour détourner l’attention de l’état réel des choses. La richesse n’a jamais été plus concentrée au sommet et il n’a jamais été aussi clair que la responsabilité de la crise économique repose sur les riches eux-mêmes. Les travailleurs engraissés existent véritablement au Canada : six grandes banques qui ont donné des bonus de l’ordre de 8,9 milliards de dollars en 2010. Depuis le 3 janvier, à 14h30, un PDG canadien moyen a fait autant que le salaire moyen annuel d’un travailleur canadien (la date de parution étant le 31 mars, nous parlons ici d’un espace-temps d’à peine trois mois).

Toutefois, cela n’a pas empêché les politiciens de droite tel le maire de Toronto, Rob Ford de diaboliser les dits travailleurs engraissés du secteur public, les pousseux de crayons. Plutôt que d’avoir la classe ouvrière dans son ensemble opposée à la classe capitaliste dans son ensemble, ils tentent de faire en sorte que les couches inférieurs des travailleurs, les travailleurs non syndiqués du secteur des services se posent contre les travailleurs organisés qui ont réussi à gagner des concessions limitées dans la période d’après-guerre. Si vous gagnez 30 000 dollars chaque année et que vous attaquez ceux qui gagnent des revenus de plus de 3 000 000 dollars alors vous êtes coupable d’envie, mais si vous attaquez ceux qui font 60 000 dollars alors vous visez les réels fautifs (!).

La réalité est que si la presse bourgeoise et les hommes politiques arrivent à mobiliser les travailleurs non syndiqués contre ceux qui le sont, il en résultera une intensification de l’exploitation de tous les travailleurs. Les victoires des travailleurs syndiqués deviennent la norme dans la société et elles élèvent les conditions des non-syndiqués. Les défaites des travailleurs syndiqués sont empochés par les patrons soit directement ou sous la forme de réductions d’impôt et elles enhardissent à l’attaque des pauvres.

Les réformistes sont sidérés ; comment cette rhétorique d’extrême droite a réussi à être mise en place. La base de vote de Rob Ford a été la classe ouvrière des banlieues de Toronto, pas les zones du centre-ville où l’accessibilité des transports est bonne. La raison pour laquelle les réformistes sont si désemparés sur cette question, c’est parce qu’ils portent la responsabilité. Il y a d’autres travailleurs engraissés dont tout le monde connait l’existence. Il ne s’agit pas des travailleurs syndiqués qui travaillent sacrément dur pour fournir des services; il y a toute une couche de bureaucratie réformiste liée aux libéraux et à la droite du NPD qui siège sur des positions à peine prisent en compte et prenant bien plus que la moyenne des travailleurs. Que se soient les ONG, le personnel politique ou les bureaucraties syndicales; la classe ouvrière est consciente du rôle pernicieux de ces gens qui vivent en dehors du mouvement. Pensons au scandale à la Toronto Community Housing Corporation (TCHC) des traitements de spa et des croisières de luxe pour le conseil, tandis que la misère est typique dans la couche sociale des locataires. Les bureaucrates engraissés et l’aile droite vivent une relation symbiotique; les bureaucrates se cachent derrière les travailleurs afin de sauver leur position et ils facilitent ainsi l’aile droite à mettre tous les travailleurs dans le même sac. Dans le mouvement ouvrier, il y a promotion de négociations des positions du type « moi d’abord » qui sont censées être réalistes, ceci n’est penser qu’uniquement à des questions étroites d’une unité de négociation spécifique sans tenir compte de la lutte plus large de la classe ouvrière et de la nécessité de syndiquer les non-syndiqués. Cela fait partie de l’adoption de la logique du capitalisme plutôt qu’une unification de la lutte de classe qui vise à utiliser des réformes partielles comme levier de mobilisation de toute la classe.

Lors des élections civiques de Toronto, les réformistes ont effectivement mené une campagne selon la ligne : « tout va bien, ne vous inquiétez pas, soyez heureux, gardez votre calme et on avance! » Ce fut un désastre. Le mouvement doit purger cette bureaucratie parasitaire dans le but d’unir tous les secteurs de la classe ouvrière contre les attaques des entreprises. Nos revendications sont les suivantes :

● Aucune bureaucratie lourde.

● Tous les postes doivent être élus par les travailleurs/locataires/membres eux-mêmes et ouverts à des rappels immédiats.

● Pour tous les postes élus, y compris les députés, conseillers, membres du personnel politique et syndical, ils gagneront le même salaire que leurs électeurs, pas plus que celui d’un ouvrier qualifié.

Si les copains d’entreprise de Rob Ford pensent que la vie est si facile pour les travailleurs du secteur public, alors qu’ils vivent sur le salaire de la SCFP (CUPE) d’un travailleur de mi-niveau à la collecte des ordures. Il en va de même pour les bien-pensants qui remplissent les conseils d’administration, les organismes de bienfaisance, les ONG et une myriade d’autres institutions qui perpétuent la pauvreté des travailleurs. Lorsque nos représentants auront démontré qu’ils font partie intégrante de la classe ouvrière, il sera impossible pour les patrons de nous diviser et la vraie riposte pourra commencer.

Libertés civiles et le G20

Si les capitalistes ne peuvent pas restreindre le mouvement avec un subterfuge, ils n’hésiteront pas à recourir à la répression. Les manifestations du G20 de juin 2010 font encore écho dans la société. Pendant le week-end du G20, des centaines de milliers de jeunes et de syndicalistes ont vu leurs idées fausses sur la véritable nature de l’État canadien violemment écrasées. Des dizaines de milliers de policiers appuyés par les troupes ont transformé le centre-ville en camp militaire. Des libertés civiles telles la liberté de réunion, la liberté d’association, le droit à la libre représentation juridique ont été violées à grande échelle. Plus de 1 100 individus ont été arrêtés lors de l’arrestation la plus massive de l’histoire canadienne. Par la suite, la plupart des accusations ont été abandonnées démontrant ainsi que les arrestations étaient en elles-mêmes une forme de punition collective. Ces évènements ont eu un effet de radicalisation sur ceux qui ont vu le mouvement.

Malheureusement, à l’extérieur de Toronto, le résultat a été une victoire pour l’État et les entreprises médiatiques ont été en mesure de présenter le mouvement comme celui de vandales violents. Les discussions de l’opposition à l’ordre du jour d’austérité du G20 ont été assombries par la fumée des voitures de police qui brulaient. Au début du week-end, trois personnes sur quatre étaient grandement opposés à l’ordre du jour d’austérité du G20 et à la dépense de 1,3 milliard de dollars pour la répression de sécurité. Cela a été dilapidé et après le week-end, les ¾ de la population étaient opposés aux manifestants. Ce n’était pas du tout inévitable et des leçons sont nécessaires à être tirées.

Contrairement à l’Égypte sous Moubarak, le Canada n’est pas une dictature. Ceux qui disent le contraire crient simplement au loup et ils servent à désarmer les travailleurs face au réel bonapartisme. En Égypte, il y avait plus d’un million de policiers et militaires pour réprimer la population. Au Canada, il y a environ 65000 policiers et 62000 soldats de l’armée. De toute évidence, l’État canadien ne repose pas principalement sur la force, elle est utilisée en dernier recours dans des temps exceptionnels. Les capitalistes sont contraints d’utiliser leur contrôle des médias pour gouverner sournoisement. C’est beaucoup moins cher que le maintien d’une grande force de répression. En fait, la sur-utilisation des forces de la répression de l’État peut servir à atténuer l’outil des capitalistes. Les capitalistes doivent justifier leurs actions au tribunal de la scénette publique.

Les leaderships donnés des différents groupes protestataires du G20 auraient pu procéder d’une manière complètement différente. Les capitalistes perdaient la bataille et ils le savaient. Ils avaient désespérément besoin de provocations dans le but de reprendre le dessus de l’initiative idéologique. S’ils avaient dénié cela et malgré tout poursuivi leurs attaques contre les manifestants pacifistes massés à Queen’s Park, au Novotel, à l’Université Queen, à Spadina et à l’extérieur du centre de détention de l’East Avenue, ils auraient provoqué une réaction de masse. Les attaques et les arrestations de travailleurs syndiqués auraient pu donner lieu à une action fort sympathique de grève sauvage. De telles actions de masse par les travailleurs sont beaucoup plus radicales que de briser des vitrines de magasins. Laissons Obama faire les sandwichs alors que Sarkozy fait la lessive et Stephen Harper nettoie les toilettes.

Certains de ceux qui se considèrent comme des « anarchistes » pensent que notre accent sur l’action massive de la classe ouvrière n’est pas réaliste. Ils disent : « Nous avons besoin d’agir maintenant !» C’est la même approche que ceux qui proposent la charité; les méthodes diffèrent, mais le manque de foi en la capacité des travailleurs à s’émanciper est le même. « L’Égypte, la Tunisie et le Wisconsin! » est notre réponse à ces personnes. L’État a été visiblement perçu comme le grand responsable de la répression contre la Révolution arabe qui radicalise des gens de jour en jour, d’heure en heure et même de minute en minute. La classe ouvrière est plus que capable de résoudre ses propres affaires sans recourir à des héros, des sauveurs ou des bien-pensants.

Il y a de nombreuses preuves concernant l’utilisation généralisée d’agents provocateurs qui ont infiltré les groupes d’activistes et les protestations du G20. Ils avaient besoin des voitures de police brûlées et ils ont délibérément choisi de ne pas arrêter les bris de vitres afin de justifier la répression. Ceux qui étaient présents aux manifestations peuvent comprendre.

Dans les grandes luttes à venir, les travailleurs syndiqués ne seront pas aussi désemparés et bienfaisants qu’ils étaient au G20. Si des gens veulent porter des masques noirs et briser des vitres, les travailleurs les traiteront comme s’ils étaient des agents provocateurs. Un mouvement qui ne peut protéger son unité contre une minorité qui veut imposer son ordre du jour ne gagnera jamais.

La principale responsabilité de ce gâchis incombe à la direction réformiste des organisations de masse de la classe ouvrière, des syndicats et du NPD. Il n’est pas étonnant que les organisations de travailleurs n’ont pas connu d’avance depuis un certain temps et que l’idée d’une action de la part des travailleurs est quelque chose d’étranger à une section de la jeunesse radicalisée qui ont bougé trop rapidement et trop loin à l’avant de la classe. Si les leaders des travailleurs proposent effectivement le socialisme au lieu du nationalisme économique, ils pourraient enflammer les jeunes. S’ils avaient préparé une action de grève et des occupations d’usines contre l’austérité du G20, alors la tactique puérile du Black Bloc aurait été ainsi lavée au passage de la même manière où la Révolution arabe a écarté les méthodes du terrorisme individuel au Moyen-Orient. Toute l’histoire a justifié que le vent frais de la lutte de classe soufflera cette tendance bien loin et la révèle comme étant impertinente.

Après avoir utilisé l’arme de la répression policière au cours du G20, il sera maintenant beaucoup plus difficile pour l’État d’user de cet outil à nouveau à la prochaine confrontation majeure avec la classe ouvrière. Les gens apprennent. Par contre, il est nécessaire d’élaborer un plan pour protéger le mouvement et les communautés des classes ouvrières contre les attaques de la police, des provocateurs et des voyous. Dans notre document des perspectives canadiennes de 2009, nous avions soulevé l’appel à la formation des équipes de défense de la communauté sous la direction et pour le compte de conseils locaux du travail ou d’organismes équivalents, le tout avec la participation de tous les syndicats et de la communauté. Dans les premiers stades, ces organismes pourraient être considérés comme analogues et définitivement constitués d’agents de sécurité pour les manifestations. En effet, ils devraient servir à assurer la sécurité de chaque manifestation, réunion ou groupe communautaire qui demandent leur aide. Ils pourraient aussi constituer la base d’une équipe volante qui fournirait une assistance ou renfort aux lignes de piquetage. Ces individus devraient être élus et responsables, pas dégénérés en des bandes de « héros » à la recherche de combats.

Il est scandaleux que certains aient choisi délibérément de fausser à l’appel des communautés de travailleurs à se défendre contre les provocateurs, ils ont troqué cette défensive pour une sorte d’amour envers la police. C’est une méthode tout à fait malhonnête qui n’a rien de commun au marxisme qui vise à présenter une évaluation honnête du point de vue d’un adversaire afin de clarifier la compréhension.  Notre position sur le rôle de la police en tant qu’agents de l’État bourgeois est limpide. Les communautés de la classe ouvrière doivent être défendues et nous avançons des propositions positives sur la façon dont cela peut être réalisé. Il s’agit d’ABC pour un révolutionnaire. Mais après ABC, il a beaucoup d’autres lettres de l’alphabet et un enfant qui répéterait ces trois lettres sans cesse ne serait pas considéré comme très brillant. Pour commencer, en se concentrant uniquement sur la police, nous ignorons le maître derrière la marionnette. Deuxièmement, toute l’histoire de la classe ouvrière a montré que les forces de l’État ne sont pas à l’abri des courants dans la société. Pendant la grève générale de Winnipeg en 1919, la police de Winnipeg est venue pour les grévistes. Nous demandons à nos détracteurs ; était-ce une bonne chose? En Égypte, en Tunisie, de nombreuses sections de la police et de l’armée se sont rangées auprès du peuple. Dans le Wisconsin, le syndicat de la police s’est brutalement opposé à l’intention d’utiliser des agents provocateurs et portaient des panneaux indiquant: « Police pour le travail ». Nous demandons encore une fois, est-ce une bonne ou une mauvaise chose? Est-ce que les révolutionnaires de la classe ouvrière ne devraient-ils pas chercher à promouvoir de telles divisions des forces de l’État?

À de nombreuses reprises dans des situations révolutionnaires, la police a refusé de continuer à être utilisée comme des hommes de main de la réaction. En fait, toutes les révolutions seraient impossibles s’il était impossible de diviser les forces de sécurité  sur les lignes de classe. Cependant, cette réaction des forces de l’État surviendra beaucoup plus rapidement quand ils seront confrontés à la fois à une défense farouche de la classe ouvrière et à un appel habile politique qui démontre leurs intérêts dans l’appui des travailleurs. Nous, bien sûr, respecterons les demandes démocratiques pour le droit aux officiers et aux soldats à former des syndicats, la défense de ce droit permet potentiellement de les rapprocher des travailleurs. Ceux qui refusent ce droit font effectivement corps avec l’état-major et les échelons supérieurs de l’État bourgeois. En ce qui concerne les demandes des syndicats de la police, nous les prenons bien sûr selon leurs bases au cas par cas (comme nous le faisons avec les exigences d’un syndicat d’ouvriers bureaucratiquement dégénéré). Nous supportons les demandes progressives qu’apportent les officiers des premières lignes aux travailleurs et nous opposons aux demandes réactionnaires qui font le contraire. Le monde n’est pas noir et blanc et seulement les sectaires inutiles pensent de cette façon.

La crise du leadership

Quelle est la force la plus conservatrice de la planète? À notre avis, ce n’est pas l’impérialisme américain, ni le parti conservateur, ni même les différentes dictatures de par le monde. La force la plus conservatrice, la tendance la plus idéologique liée au passé et servant à retenir la lutte révolutionnaire des travailleurs est la bureaucratie syndicale réformiste sociale-démocrate. Sans ces soi-disant leaders du mouvement qui disent aux travailleurs qu’ils doivent modérer leurs exigences, qu’ils ne peuvent pas utiliser des méthodes militantes, qu’il n’y a pas d’alternative au capitalisme et que tout ce qui est envisageable, c’est améliorer ses pires excès; le capitalisme ne passerait pas au travers du mois. Au Canada, cela a atteint de nouvelles profondeurs avec le Congrès du travail canadien (CLC), le patron Ken Georgetti a affirmé son appui au budget conservateur 2011, il a par la suite été contraint à « clarifier » (c’est-à-dire à se rétracter) ses commentaires après avoir suscité l’indignation d’en dessous. Comme Trotsky expliquait en 1938 : « La situation politique mondiale dans son tout se caractérise principalement par une crise historique de la direction du prolétariat. »

L’une des caractéristiques contradictoires des révolutions tunisienne et égyptienne a été le manque de structures reconnues afin de diriger le mouvement. Cela a été une force comme l’absence d’une bureaucratie réformiste qui organise les travailleurs et la jeunesse et il a conduit à une grande spontanéité et explosivité. Tout le monde se sentait représenté dans le grand nettoyage du mouvement. Toutefois, cela est aussi une faiblesse, car cela a rendu plus difficile pour les travailleurs et la jeunesse à consolider leur pouvoir et cela a facilité la voie à toutes sortes de ruses et de subterfuges contre le peuple. Le manque d’organisations ouvrières a été un indice de la nature de la dictature des régimes qui ont écrasé tous leurs adversaires. Ironie du sort, l’absence d’ « opposition loyale » a servi à agir telle une faiblesse de ces dictatures qui n’avaient pas de brèche pour permettre aux masses de se défouler et la seule forme possible de la politique a été la révolution.

Cependant, il est faux d’affirmer qu’il n’y avait absolument aucune organisation de travailleurs. Il y a eu une vague de manifestations en Égypte dans la période 2006-2008 et les syndicats clandestins d’alors sont restés. En Tunisie, les dirigeants de la Fédération syndicale (UGTT) ont été dans la poche du gouvernement pendant de nombreuses années et ils ont supportés Ben Ali presque jusqu’aux derniers instants. Cette direction corrompue de la Fédération syndicale n’a pas empêché les travailleurs d’utiliser des structures régionales de l’UGTT pour organiser des grèves générales dans toutes les villes et même de prendre en main la gestion de certaines villes. Dans les deux révolutions, c’est le mouvement indépendant des travailleurs qui a été le dernier clou apposé au cercueil de la dictature. Un exemple moins fortuit est celui de la Libye où l’absence totale des organisations de travailleurs, en raison du contrôle absolu de Kadhafi a conduit aux balbutiements de la révolution avec des éléments post-régime et des « privatiseurs »  prirent le contrôle de la direction.

Les organisations ouvrières de tous les pays, spécialement au Canada, ne peuvent être ignorées. Les marxistes peuvent comprendre que les leaderships des syndicats et du NPD jouent un rôle conservateur, mais les masses de travailleurs ne comprennent pas cela. Ces organisations ont toujours de grosses réserves de support au sein de la classe ouvrière et avec l’absence d’autres alternatives, ce sera le canal par lequel tout grand mouvement circulera. Les syndicats du Wisconsin, et non de petites bandes de dits révolutionnaires, ont joué un rôle de premier plan. Et ce, Malgré la direction de ces organismes qui ne jouaient presqu’aucun rôle dans la période précédente et dont les mains étaient liées au capitaliste parti démocratique. Si les travailleurs tunisiens ont pu utiliser l’UGTT corrompu tel un véhicule pour la révolution, alors la classe ouvrière canadienne  peut utiliser ses organisations sans doute. Peu importe les critiques que nous pourrons entendre de la bouche des dirigeants ouvriers canadiens, ils ne sont pas explicitement assujettis à un régime qui torture ou qui fait disparaître tout opposant.

Dans la période qui a suivi le krach boursier, le mouvement ouvrier était assommé. En 2008, pour chaque portion de 10 000 journées de travail, seulement 2 ont été perdues en raison d’actions collectives (comparativement à environ 50 perdues pour cause de maladie). Bien qu’il y ait eu une brève vague d’occupation des usines de pièces d’automobile et d’usines du même genre dans le sud de l’Ontario, la tendance principale est au repli. Scandaleusement, les Travailleurs Canadiens de l’Automobile ont ouvert à de nombreuses reprises leur contrat pour renoncer à des gains qui ont pris plusieurs générations pour être gagnés. D’autres dirigeants de syndicats ont dit à leurs membres de garder la tête basse et d’avaler les concessions et le gel des salaires comme si « les choses iront mieux après que tout sera retourné à la normale ». Cependant, les choses ne retournent pas à la « normale », ou du moins à l’ancienne normalité. Les concessions deviennent permanentes et ne nouvelles réductions sont sur la table. Les travailleurs sentent qu’on leur ment et un nouvel état d’esprit de colère se développe.

Les différends dans les récentes années ont été dans l’ensemble d’âpres luttes défensives. Les patrons ont mis en lock-out les travailleurs de Vale Inco à Sudbury, ceux du port et de la raffinerie de pétrole Shell à Montréal, ceux de la US Steel à Hamilton et ceux de l’entrepôt Sears au nord de Toronto. Les employés du Journal de Montréal ont été mis en lock-out pendant plus de deux ans avant de pouvoir retourner au travail sous un contrat de travail beaucoup plus réduit. Dans le secteur public, les enseignants de l’Université du Québec à Montréal et les employés municipaux de Toronto ont été capables de repousser les attaques en 2009, tandis que les travailleurs de la ville de Windsor ont été affamés pour retourner au travail. Les travailleurs font face à un choix; soit se battre tels des tigres pour le maintien du statu quo ou faire face à d’importantes concessions. Les réformes et les améliorations sont presque impossibles à atteindre. La réalité est que dans une telle situation avec les bourgeois à l’offensive, la plupart des luttes se termineront par une défaite. Cela à son tour érode la base matérielle pour le réformiste selon que rien ne peut être acquis sur la base du système capitaliste. La signification de cette période est l’effet que cela apporte aux consciences des travailleurs.

Nous avons déjà expliqué auparavant que la conscience est intrinsèquement conservatrice et regarde en arrière et non vers l’avant. Le réformisme est la cristallisation matérielle de cette résistance à la nouvelle réalité. Trotsky a expliqué qu’un parti réformiste est un parti avec une mémoire courte; les réformistes sont « des adorateurs du fait accompli ». Ted Grant dit de façon plus crue en soulignant que la bureaucratie ne voit que « le bout du cul de l’Histoire ». Cependant, la conscience éventuellement se réajuste à la réalité. Les travailleurs en viennent à réaliser qu’ils ne peuvent protéger leurs conditions en gardant la tête basse. Ils se retournent vers le système et ceux qu’il défend, y compris les réformistes. Progressivement, par une série d’approximations, les travailleurs apprennent des leçons dans la lutte. Les leaders qui ne sont pas prêts à combattre sont expulsés et remplacés par ceux plus près des travailleurs. D’autres dirigeants tendent l’index pour savoir où le vent souffle et se déplacent à gauche, que se soit réellement ou pour des raisons carriéristes.

Plus tôt dans ce document, nous avons utilisé l’analogie pour la suppression des recrudescences révolutionnaires de l’éclair, mais toute analogie trouve ses limites. La radicalisation et la révolution n’évoluent pas telle une pièce de théâtre d’un seul acte. Précisément dû au manque de leadership et à la faiblesse des forces révolutionnaires marxistes, le mouvement passera par une série de luttes partielles qui évolueront avec le temps s’améliorant parfois, battant parfois la retraite. Les travailleurs intègreront certains préceptes importants avec chaque victoire et défaite et cela permettra à la tendance révolutionnaire l’opportunité d’entrer en conversation avec les masses. La tâche est pour la conscience du mouvement de continuer avec les objectifs de la crise à portée de la main et pour les travailleurs de gagner un leadership  qui s’est enrichi des luttes passées afin d’agir conséquemment avec celles présentes.

Il y a des signes très précoces que la crise commence à se refléter dans les organisations ouvrières. Le syndicat des métallos section 1005 d’Hamilton a organisé un rallye du 1er mai 2010 très militant, puis ils ont poursuivi avec la marche « The people vs US Steel (littéralement le Peuple contre la US Steel) » en février 2011, la plus grande protestation dans la ville depuis le Metro Days of Action contre Mike Harris. Lors de ces évènements, malgré quelques slogans nationalistes, il y avait une importante radicalisation. Dave Coles du Syndicat des Communications, Énergies et Ouvriers du papier (CEP) a demandé : « Pourquoi cela se produit? Il s’agit d’un échec fondamental du système. Le système capitaliste ne fonctionne pas pour nous! » Coles a interpellé les mouvements ouvriers les invitant à s’engager non seulement plus lourdement sur la scène politique, mais à « faire la politique différemment». « Nous devons fondamentalement changer le système. Ils établissent les règles du jeu, alors nous avons à briser ces règles! S’ils essayent et réussissent à fermer nos usines, alors nous occuperons nos usines », a dit Coles lors d’une ovation debout. La CEP s’est aussi porté à la faveur de la nationalisation de certaines industries. Il y a aussi des preuves anecdotiques que le SCFP (CUPE) et le nouveau président de la Fédération du Travail de l’Ontario Sid Ryan se sont radicalisés par les évènements dans le Wisconsin et il y a un parallèle entre Scott Walker et le maire de Toronto Rob Ford. Le contrat municipal de la SCFP expirera le 31 décembre 2011 préparant ainsi la voie à un affrontement majeur. Le danger pour les bourgeois, c’est que l’administration arc-réactionnaire Ford contrarie la classe ouvrière entière et elle s’est surélevée tout comme Walker au Wisconsin. Bay Street supporte George Smitherman à la mairie avec la compréhension qu’il procèderait à des attaques plus stratégiques contre les travailleurs tout en utilisant  la tactique du « diviser pour mieux régner ». Ford dans un tout autre état d’esprit est aussi stratégique qu’un bulldozer. Il y a une véritable possibilité des actions généralisées à Toronto, même une grève générale dans toute la ville n’est pas exclue.

Internationalement, Il s’agit d’une guerre tous azimuts contre les travailleurs du secteur public. Le Canada n’y fera pas exception. Quand les travailleurs du secteur public se défendent contre de telles attaques, ils sont souvent confrontés à l’arme de la loi de retour au travail et/ou la suppression de leur droit de grève. Les employés de la Toronto Transit Commission (TTC) viennent juste d’être déclarés comme étant un service essentiel sans droit de grève. Cela soulève la question que si le transport public est « essentiel », c’est donc un droit de le recevoir. Si c’est un droit, ce devrait être libre.

La suppression du droit de grève fait reculer le mouvement de plusieurs décennies, même plusieurs siècles. Cela prend les luttes économiques et leur donne un billet sans escale dans l’avion de la politique vers la législation. La seule façon de mener la défensive contre de telles attaques est de défier la loi de retour au travail par de sauvages grèves illégales. De telles actions illégales devinrent endémiques en 2001-2005 lors du mouvement anti-Campbell en Colombie Britannique. Ces dirigeants syndicaux qui prêchent le respect de la légalité bourgeoise oublient que sans infraction à la loi, il n’y aurait jamais eu de syndicats, ni de droit de grève au Canada. Au cours du 19e siècle, toute personne qui se joignait à un syndicat se voyait emprisonner pour avoir adhérer à un complot en vue « d’augmenter les salaires ». Après que les droits démocratiques se voient enlevés à plusieurs reprises, éventuellement les travailleurs deviennent fatigués et écœurés de la répression. Les éléments conservateurs du mouvement seront alors poussés de côté. Une fois entamée, la logique de l’action clandestine contre les lois du gouvernement conduit à la grève générale (comme en Colombie-Britannique). La classe ouvrière a besoin de se préparer idéologiquement maintenant. Dans l’ensemble des villes et des provinces, mais aussi nationalement, des grèves générales sont très susceptibles de se générer au cours des cinq prochaines années où l’austérité sera plus prononcée. Ceux qui sont prêts verront une augmentation significative de l’impact de leurs idées dans le mouvement.

Crise de confiance

Lors de la rédaction de ce texte, le gouvernement conservateur venait tout juste de perdre la confiance de la chambre des communes sur une motion de mépris. Cela se juxtapose à la perte grandissante de confiance du peuple en la démocratie bourgeoise. Le taux de participation aux élections autant au provincial qu’au fédéral a connu une longue période de déclin avec tout juste 50% de votes. Ceci n’est pas parce que les gens ne se soucient pas de la politique; c’est parce que les gens sentent que les politiciens ne se soucient pas du peuple. L’utilisation de la prorogation comme outils pour empêcher la responsabilité démocratique érode davantage le soutien au système dans son ensemble.

Au début de la campagne pour les élections fédérales, nous avons pu voir les libéraux mettre de l’avant un visage de la gauche par leurs critiques des réductions d’impôt des sociétés et des 30 milliards de dollars dépensés pour les avions de combat. Voilà une totale hypocrisie de leur part, mais si le NPD ne propose pas réellement des revendications socialistes alors ils saperont complètement leurs votes obtenus. Jack Layton d’autre part a juste continué avec son mantra « faisons une entente (deal) » et n’a proposé qu’un ensemble de réformes très mineures a soutenir devant le gouvernement. Brillant par son absence a été la discussion autour des réductions d’impôt des grandes compagnies et les principaux enjeux économiques sur lesquels les libéraux mettent l’accent. Compte tenu de la fluidité de la situation, il est presque impossible de prédire l’issue de la campagne, mais si rien ne change, la situation du NPD semble de mauvais augure.

La plus grande erreur de la direction réformiste du NPD est son incapacité d’exclure une coalition avec les partis capitalistes et plus particulièrement les libéraux. Nous avons abordé cette question en détail dans notre documents des perspectives canadiennes 2009 et nous encourageons les lecteurs à se rappeler ce que nous disions à l’époque. Loin d’exclure une coalition, les réformistes semblent miser plutôt sur elle. Des millions de citoyens ne votent pas parce qu’ils ne croient que l’un des partis peut leur offrir quoi que se soit. Ceci est encore plus prononcé parmi les jeunes, les pauvres, les immigrants et les femmes, précisément, ceux qui ont le plus à gagner par une politique socialiste. Même si le NPD propose un certain nombre de véritables réformes qui permettraient d’améliorer la vie des familles ouvrières, tout cela se voit annulé également par l’appui d’une coalition. En 2008, le NPD était prêt à abandonner les débats concernant le renversement des réductions d’impôt et au terme à la guerre en Afghanistan en échange de six postes mineurs au cabinet et aucune entrée économique. Pourquoi croirait-on que le NPD respectera son programme électoral si par le passé ils ne se sont pas comportés selon ce dernier?

Si les arithmétiques électorales fonctionnent bien pour eux, le leadership du NPD fera tout en son pouvoir pour établir une coalition, ce qui serait aussi un désastre pour le parti. Comme il a été démontré, sur les bases du capitalisme, il n’y a aucun autre choix que de promulguer une politique prolongée d’austérité. Ça ne fait aucune différence si se sont les Libéraux ou les Conservateurs qui gagnent les élections, les deux seront contraints à attaquer. Moody’s, les analystes d’investissement « s’attendent qu’un autre parti au pouvoir ne comploterait aucun « écart majeur » par rapport aux objectifs dans le budget de Jim Flaherty. » La seule question qui reste est à savoir si le NPD sera complice de ces attaques et sera de même discrédité ou si le parti restera indépendant, préparant la voie à des gains importants dans l’avenir sur la base d’une réaction de masse de la classe ouvrière. Nous n’avons qu’à regarder l’État déplorable des libéraux de la coalition britannique pour avoir un aperçu du sort qui pourrait être destiné au NPD. En tant que partenaires juniors, les libéraux britanniques ont été contraints d’abandonner leur politique de réduction des frais de scolarité et, en fait, d’adopter une hausse sans précédent. Le parti s’est effondré dans les sondages et est en situation de crise.

Si le NPD se retrouve dans une coalition, il est tout à fait susceptible que cela entrainera une sorte de scission. L’aile droite, avec l’ancien libéral du Québec Thomas Mulcair à sa tête profiterait sans doute de cette opportunité pour se glisser furtivement dans le giron libéral. En 2010, il y avait un effort concerté des « hommes d’État aînés », Jean Chrétien et Ed Broadbent, pour liquider le NPD aux libéraux pour former les soi-disant libéraux démocrates. Les échelons supérieurs du parti se moquent ouvertement du socialisme et se dressent derrière un complot visant à supprimer toutes références à ce dernier de la constitution du parti. Ceci, toutefois, va possiblement trop loin et leur soutien au sein du parti n’est pas aussi fort qu’ils le pensent. Ce n’est pas 1994, après la chute du Stalinisme lorsque Tony Blair a réussi à supprimer l’engagement du Parti travailliste britannique à la nationalisation dans la fameuse quatrième clause. Nous sommes en 2011, après la Grande Récession et la Révolution arabe, où le capitalisme fut grandement discrédité et où la jeunesse et les travailleurs s’élevèrent partout à l’international. L’ancienne chef du NPD, Alexa McDonough  a échoué à instaurer « la troisième voie » de Tony Blair en 1999 et les conditions pour l’aile droite sont nettement moins favorables qu’elles ne l’étaient il y a plus d’une décennie. Le Globe and Mail a même été obligé de demander si  « avec une crise financière et des protestations du travail, est-ce le printemps pour Marx?[1]

Les évènements autour de la chute de Carole James dans le BCNDP sont un exemple instructif de la faiblesse de l’aile droite du parti. Scandaleusement, James a gagné le leadership avec un appui majeur des syndicats (plus particulièrement du SCFP(CUPE), CEP et BCGEU). Elle a par après tenter de briser le lien avec les syndicats, se faire copain avec les entreprises et supprimer des contrôles démocratiques des mains des membres de la base (tels que la révision de la direction automatique). Cela par deux fois s’est soldé par un désastre électoral contre les libéraux sous Gordon Campbell en Colombie-Britannique bien que ceux-ci fut méprisés. Cependant, la démission de Campbell forcée par des pressions de la part du mouvement de la TVH (Taxe de vente (non)harmonisée) a également déchaîné les forces sous James. Jennie Kwan, la députée gauchiste a mené une révolte avec 13 membres du caucus contre le régime autocratique de James. Ce groupe de rebelles était pourvu d’une composition hétérogène, tous ayant leurs propres raisons personnelles pour s’opposer à la bureaucratie du haut. Mais ce serait une énorme bévue que de se laisser aller dans les justifications de surface de tel ou tel député individuellement. La raison de cette révolte a été selon la vague d’opposition à la direction de James du parti, mais de façon plus significative de la classe ouvrière dans son ensemble. Faillir à ne pas comprendre cela, c’est se laisser aller à adhérer à la théorie des « grands hommes » de l’histoire qui attribuent tout à la conspiration des individus plutôt qu’aux mouvements de masse des classes et des relations économiques. Sans cette lame de fond, il n’y a aucun doute que James ou Campbell auraient été renversés quel que soient leurs rancunes individuelles et carriéristes de politiciens. Les forces d’en bas agissent pour mettre tous les systèmes sous pression afin qu’ils éclatent en leur point de faiblesse.

James s’est accrochée jusqu’à la fin et était prête à expulser les 13 députés et ainsi diviser le parti assurant aussi du même coup une victoire aux toujours méprisés libéraux de Colombie-Britannique. Ceci tout juste pour démontrer comment l’aile droite du parti n’est pas dans les bonnes grâces du mouvement. Cependant, alors que les sections de la bureaucratie syndicale (tel le président de la Fédération du travail de Colombie-Britannique, Jim Sinclair) étaient prêtes à soutenir son leadership en général, elles n’étaient pas prêtes à aller aussi loin. Par ailleurs, la manière dont ce différend se joue avec la médiation à la BCFED et aux bureaux des Métallos a démontré que peu importe si vous aimez l’idée ou non, le NPD est en effet le parti du travail. Les syndicats avaient les cartes en mains même si James restait ou était expulsée. Des commentateurs de la droite ont tenté d’exploiter ce filon et ont plaidé pour un « nouveau » parti du milieu qui détruirait le cordon syndical. Cet appel a été ignoré par tous exposant que les contradictions de classe dans la société sont beaucoup trop matures pour revenir en arrière. Le rôle des syndicats a par ailleurs aussi mis à la lumière une autre leçon importante ; si l’ensemble des organisations de travailleurs lève leur petit doigt, ils peuvent changer la direction du parti. C’est donc pourquoi il est si essentiel que les travailleurs syndiqués luttent pour un leadership qui non seulement adopte une politique militante et syndicale, mais qui insiste aussi sur une politique pro-travailleurs au sein du NPD. En dernière analyse, les syndicats sont la clé pour le NPD et pour élargir les gains sur le front politique.

Malheureusement, après la chute de Carole James, il n’y avait aucune aile gauche organisée et crédible qui pouvait s’appuyer sur cette avantage et insister pour que le NPD adopte un programme clairement socialiste. Les 13 rebelles étant scindés en leurs éléments constitutifs. Un seul d’entre eux (Nicholas Simons) se présenta alors à la direction, mais il n’eut aucun support de la part des autres. Il semble probable que James sera remplacé par un de ses partisans et le conflit fondamental reste en suspens. Il est intéressant de noter que Adrian Dix, l’un des prétendants majeurs de l’aile bureaucratique du parti a été contraint d’adopter une approche plus phraséologie de gauche similaire au victorieux Ed Miliband du Parti Travailliste britannique.

Avec tous les égards dus au sens des proportions, les évènements au sein du BCNDP partagent de certaines similitudes avec la chute de Moubarak en Égypte. La mobilisation d’en dessous a été capable de renverser le dictateur, mais le manque d’organisation socialiste a limité la capacité des travailleurs à capitaliser pleinement sur les gains possibles. De cet évènement, l’ancien chef est peut-être parti, mais le régime est toujours et selon les plus récents regards analytiques, il n’y a pas de changement fondamental. Cependant, la mémoire de la lutte reste et devient un enseignement vital à la prochaine confrontation. Les gens se rappelleront du : « Nous pouvons vous renverser !»

Pour l’instant, il n’y a aucune aile gauche organisée dans le parti. Toutefois, les forces déchaînées en opposition à l’austérité à l’ordre du jour en formeront une à coup sûr. Tout comme The Waffle s’est présentée comme une forme de masse centriste en réponse à la crise de la fin des années 1960 et début 1970, de nouvelles Waffles  sont inhérentes à la situation. Par « centristes », nous entendons une tendance politique se tenant entre le réformisme de gauche et le marxisme authentique. Le centrisme est révolutionnaire en paroles, mais confus dans ses politiques et ses tactiques. Il a tendance à se poser comme une force de masse et une réponse à la crise dans la société et c’est le travail des marxistes d’aider de telles tendances dans le franchissement des derniers mètres vers l’adoption dans son entièreté de la politique élaborée du marxisme. Il est important de comprendre que la tendance marxiste ne peut pas faire démarrer l’histoire et tenter de former une « gauche » avant que les conditions pour de tels développements existent. La meilleure façon pour les marxistes d’encourager la formation de la gauche est de construire l’aile expressément marxiste du mouvement. Cela à son tour fera pression sur les gauches à organiser soit par des exemples positifs ou par crainte d’être tiré hors du cercle par les marxistes.

Tous ensembles avec la possibilité de scission, il y a les tout premiers symptômes de la répression bureaucratique au sein du parti. Le plus notable a été l’expulsion de Bob Simpson, député du BCNDP. Dans la jeunesse, les jeunes néo-démocrates de Toronto (TYND) ont été privés de leur charte en raison d’une « association avec Fightback (NDLT Fightback etant la version anglaise de La Riposte) ». Cependant, la faiblesse de la bureaucratie a également été exposée par ces évènements. Il y eut de violentes réactions dans la jeunesse de l’Ontario et la TYND a regagné sa charte alors que l’expulsion de Bob Simpson a été l’étincelle qui a  déclenché tout un tollé déstabilisant le régime de James. Avec la crise et la pression de la classe ouvrière apportant un stress sur le parti, il y aura davantage d’attaques bureaucratiques. Le rôle des leaders de la social-démocratie est d’être la dernière ligne de défense du capitalisme. Les capitalismes n’abandonneront pas facilement cet outil dans leur arsenal. Les forces de la classe ouvrière poussant vers l’avant dans les organisations de masse, ils devront faire face à l’opposition bureaucratique qui est intimement liée aux patrons. Tout comme Moubarak dirigeait ses cerbères vers les militants les plus engagés, la bureaucratie ciblera les éléments les plus cohérents de la gauche et tout particulièrement, les marxistes. Seule une étroite police de compréhension du monde voit tout comme un « complot externe » et tout comme Moubarak a échoué à endiguer la révolution en arrêtant et en torturant les militants, la bureaucratie ne réussira pas à ralentir le pas des travailleurs en expulsant leurs défenseurs les plus constants.

Québec

Au Québec, en raison de l’existence de la question nationale, les choses ont évolué un peu différemment. La bourgeoisie a su utiliser avec brio et succès la question nationale pour retrancher la question de classe depuis la défaite du Front Commun en 1972. Une combinaison de l’anglo-chauvinisme de la bureaucratie CLC-NPD et du syndicalisme de la direction syndicale au Québec s’est traduite par des organisations de travailleurs dont l’aboutissement se compose de petit-bourgeois nationalistes laissant le Québec comme la seule province sans parti ouvrier de masse.

Cette absence d’un parti des travailleurs est le problème non résolu le plus important au Québec. Pendant ce temps, les libéraux et les péquistes se sont échangés le pouvoir de façon discontinue, tous deux poussant à la fois pour des coupures tout en détournant l’esprit des travailleurs avec une démagogie nationaliste

Depuis l’échec du référendum de 1995 sur la souveraineté et surtout depuis les manifestations de la ZLEA en 2001 à Québec, la question de classe a effectué un retour marqué. La province du Québec fait face à la pire crise politique du pays tout entier. La classe ouvrière est fatiguée du statu quo des allers et venues des fédéralistes et des nationalistes. Les sondages démontrent qu’une majorité se retrouve dans une position « d’entre-deux idéologique » quand il s’agit de cette question, ce qui ne signifie pas qu’ils ne s’en soucient pas, mais qu’ils cherchent de plus en plus une solution de classe à la question nationale.

Il y a eu une poussée vers la grève générale en 2003-2004 qui a été trahi par la direction du syndicat. Nous avons ensuite vu la merveilleuse grève des étudiants en 2005 qui ont réussi à renverser les coupes en dépit des tergiversations des dirigeants de la FEUQ/FECQ. Nous avons vu la création de Québec Solidaire sur la gauche et l’ascension ainsi que la chute de l’ADQ sur la droite. L’élection d’Amir Khadir, ainsi que Thomas Mulcair et la popularité croissante du NPD fédéral indiquent que les Québécois se détournent de leurs partis traditionnels et sont à la recherche d’une alternative de gauche. Le très bref succès sur la droite indique en premier lieu que les travailleurs québécois regardent vers toute solution qui va au-delà de la vieille fracture des fédéralistes versus les nationalistes. Toutefois, le populisme de droite une fois expérimenté directement s’est discrédité rapidement de lui-même. Les travailleurs voient que cette route soi-disant de « base (grassroots) » et « anti-gouvernementale » ne représente en fait que les objectifs nus de la bourgeoisie soit l’écrasement du mouvement ouvrier au Québec, un large balayage de privatisations et l’éviscération complète de L’État providence.

Récemment citée comme étant l’une des plus grandes dettes globales par rapport au PIB dans le monde industriel (le totale au fédéral, au provincial, au municipal et dans les sociétés d’État s’élève à 94% du PIB du Québec), le ministre libéral des finances, Raymond Bachand a établi un budget d’austérité prudent. Là encore, la raison de cette prudence est qu’ils craignent des étincelles qui pourraient amorcer un mouvement de la classe ouvrière. Les sondages montrent que le gouvernement de Jean Charest est le gouvernement le plus détesté depuis le début des relevés. Les sondages affichent un taux d’approbation de moins de 20% dont seulement 2% de la population affirme être absolument satisfaits du gouvernement en place. Ce qui est intéressant, c’est que l’opposition n’a pas été en mesure de capitaliser sur ce mécontentement. L’ADQ est méprisé et le PQ est à peine plus populaire que les libéraux. Les travailleurs en ont assez du programme d’austérité que les trois partis capitalistes poursuivent. Québec Solidaire a aussi été incapable de capitaliser sur ce mécontentement massif. En tant que marxistes, nous devons être en mesure de répondre à la question : « Pourquoi en est-il ainsi? »

Les capitalistes au Québec sont dans une situation difficile. Les budgets qui ont été mis de l’avant par les capitalistes sont plutôt faibles par rapport à ce qui est vraiment nécessaire par le capitalisme. La classe dirigeante craint le pouvoir de la classe ouvrière. Ils observent les révolutions du monde arabe et les énormes mouvements dans des endroits comme le Wisconsin et l’Europe occidentale et ils se rendent compte qu’ils n’auront pas la tâche facile devant eux. Les capitalistes québécois en ont conclu que leur parti préféré, les libéraux, ne peut pas gagner les prochaines élections et ils se préparent à se fier à leur second choix, le PQ. Cela est l’équivalent politique de remplacer son gardien par ses défenseurs. Le PQ se verra donner aucun autre choix que de se charger des exigences des capitalistes québécois. En raison d’une pression provenant d’en bas, cela mettra inévitablement les tout derniers liens existants entre les bureaucrates syndicales et le PQ a rude épreuve. Nous avons déjà vu le début de ce processus avec l’expulsion du SPQ Libre du parti. Cela à son tour augmentera la pression pour la création d’un parti des travailleurs alors que les rangs de la base demandent une prise politique pour leurs revendications.

Québec solidaire

Une situation plus favorable ne pourrait pas exister pour Québec Solidaire. Malgré tout, ils ne parviennent pas à obtenir une aide substantielle. Pourquoi? Il y a deux raisons qui explique pourquoi et elles sont reliées l’une à l’autre. La première étant que QS n’est pas un parti de masse. Tout au plus, le nombre de membres s’élèvent à quelques milliers dans une province de près de huit millions de citoyens. Seules les ressources et l’expérience du mouvement du travail le plus hardi en Amérique du Nord peuvent fournir la vigueur capable de transmettre le message de QS dans toute la province. Sans une fusion avec les syndicats afin de créer un parti ouvrier, le domaine politique continuera à être dominé par les partis bourgeois.

La deuxième raison pour laquelle Québec Solidaire ne parvient pas à capitaliser sur le mécontentement dans la société québécoise est la nature de la classe du parti lui-même. QS n’est pas un parti ouvrier. L’atmosphère, l’analyse et les perspectives du parti sont imprégnées de l’attitude du petit-bourgeois. Ils n’ont pas une vue de classe. Un coup d’œil sur le méli-mélo des positions adoptées au dernier congrès de QS suffit pour voir le caractère confus du parti. La classe ouvrière, à la lecture de la plupart de ces choses aura un moment difficile à démêler ce qui est de ce qui n’est pas.

Cela étant dit, le parti prend en charge un certain nombre de réformes de fond et contrairement au NPD, ils les défendent réellement devant le public. Cela pourrait avoir une résonance auprès des travailleurs et galvaniser le soutien au parti. Il est possible qu’un parti ouvrier véritable soit formé au Québec par le biais d’un processus similaire à la fondation du NPD. Dans les années 1950, le CCF est entré en discussion avec le CTC et le « Nouveau Parti » est né de cette fusion. QS et un ou plusieurs des fédérations syndicales du Québec pourrait répéter ce processus. Les chances d’un parti ouvrier étant formées par les syndicats eux-mêmes en écartant complètement Québec Solidaire ne semblent pas probable à ce stade, mais il est encore possible en fonction de différents facteurs tels que la performance de QS aux prochaines élections et la manière dont la direction se conduit elle-même (peu importe s’ils se lancent ou non au soutien des syndicats ou y renonce). Le degré de réussite (ou d’échec) du NPD aux élections fédérales jouera également un rôle de facteur de complication. Nous devons bien comprendre toutes les possibilités compte tenu de la situation actuelle afin d’être en mesure de bien orienter nos forces et de ne pas se retrouver pris au dépourvu par les évènements qui peuvent changer très rapidement dans cette situation turbulente.

Pour une révolution canadienne !

Au début de ce document, nous avons posé la question à savoir si une révolution est possible au Canada. Nous avons démontré qu’il est hautement improbable que le capitalisme canadien sera en mesure d’acheter la paix des classes dans les prochaines années. Nous avons démontré qu’il y a une importante et croissante polarisation de classe dans la société. Nous avons démontré que les capitalismes seront contraints de déclencher une vague d’austérité contre les travailleurs qui laissent transparaître déjà des signes de colère et d’opposition. Nous répondons à la question d’un oui catégorique. La révolution n’est pas seulement possible, mais c’est le seul moyen par lequel la classe ouvrière verra toute amélioration significative dans le futur.

Toutes les conditions qui ont préparé le terrain dans le monde arabe sont présentes en général. Oui, les conditions étaient plus aiguës au Moyen-Orient, mais comme nous avons également montré, la pauvreté absolue n’est pas aussi importante que l’inégalité relative lors de l’estimation de ces questions.

Cependant, ce qui est manquant aussi, c’est le leadership nécessaire pour faire d’un tel mouvement un succès. Aussi, dans la mesure où il n’y a pas de dépôts laissés dans le système, les bourgeois peuvent manœuvrer pour prolonger le développement du mouvement. Rien de tout cela ne change la direction générale du mouvement, seulement le rythme et le tempo.

Nous ne détenons pas la position qu’il y a une « crise finale du capitalisme ». À long terme, les bourgeois trouveront toujours un moyen de s’en sortir si la classe ouvrière ne les renverse pas d’abord. Bien sûr, ils vont le faire sur le dos des travailleurs eux-mêmes en préparant des luttes plus larges et plus convulsives dans l’avenir. Mais la perspective probable au cours de la prochaine décennie au moins est pour une période de malaise économique soutenu, de marasme et d’austérité. Ceci, à son tour, favorisera et encouragera une riposte parmi les travailleurs et les jeunes.

Grâce au leadership réformiste qui n’est pas prêt à rompre avec le capitalisme, beaucoup de ces luttes vont chuter vers la défaite. « Le réformisme sans réforme » est une recette finie pour discréditer les conciliateurs dans le mouvement. Étape par étape, les travailleurs remplaceront leurs dirigeants avec des gens plus près de ceux de la base. Tout comme en Égypte et en Tunisie, les travailleurs eux-mêmes apprennent au travers du mouvement. La conscience peut faire des sauts énormes quand elle rattrape la réalité. Rien de tout cela bien sûr n’exclut la possibilité de confrontations de masse. Le mécontentement accumulé des masses garantit presque des explosions sporadiques alors que le mouvement cherche sa place politiquement.

Le mouvement aura une impulsion significative de l’étranger que se soit de l’Afrique du Nord, des mouvements de masse d’anti-austérité et des grèves générales en Europe, peut-être à partir de l’exemple de plus d’une décennie du mouvement révolutionnaire en Amérique latine et même peut-être à partir  de nos voisins immédiats du sud. Les activistes canadiens, européens et latino-américains ont longtemps levés le nez des soi-disant « arriérés » de la classe ouvrière américaine; le Wisconsin a déjà prouvé comment ces gens avaient tort. Avoir un mouvement syndical fort n’est pas une condition immuable à la révolution. Pendant les évènements révolutionnaires de 1968, dix millions de travailleurs français étaient en grève, même si seulement deux millions étaient membres de syndicats. La faiblesse relative des organisations de travailleurs aux États-Unis pourraient même jouer un rôle similaire que la faiblesse en Égypte et en Tunisie, réduisant le poids spécifique de la bureaucratie et augmentant la spontanéité et le balayage. Nous ne devons pas oublier que l’inspiration principale pour les rebellions du Haut et Bas-Canada de 1837 a été la Révolution américaine. La classe ouvrière américaine peut tous nous surprendre.

Finalement, ce qui manque au Canada, c’est ce qui manquait et manque encore dans le monde arabe ; le facteur subjectif, les forces qui comprennent le mouvement dans son ensemble, les forces du marxisme authentique. Les conditions de développement offrent un terrain fertile pour la construction de la tendance marxiste. En retour, si le mouvement est à être un succès, il y a désespérément un besoin de l’application de militantisme, de démocratie et de méthodes révolutionnaires socialistes. Trotsky, dans l’excellent essai Leur morale et la nôtre a expliqué que « la machine en construction est la « fin » de la production pour ensuite devenir, installée dans l’usine, un « moyen » de production. » Nous aspirons à construire la tendance révolutionnaire; ce qui en soi est une fin. Mais cette organisation, à son tour, devient le moyen par lequel les travailleurs peuvent gagner leurs luttes contre l’austérité, la pauvreté, la guerre et le capitalisme. Les travailleurs et les jeunes sont confrontés à une période soutenue d’attaques et de misère, une période qui sera prolongée jusqu’à ce que nous puissions construire le levier qui permettra de renverser le système. Pour tous ceux qui sont inspirés par la Révolution arabe, nous disons maintenant est le temps de construire la tendance révolutionnaire, il est temps de rejoindre et de devenir actif. Surtout, il est temps d’éduquer la couche des travailleurs et les jeunes qui en sont venus à ces mêmes conclusions que la révolution est en effet possible de notre vivant. Tout ce qui reste, c’est de la construire cette révolution!

Toronto, 31 mars 2011 (traduction Montréal, 16 juin 2011)


[1] 25 Mars 2011, http://www.theglobeandmail.com/news/politics/springtime-for-marx/article1957597/