Crédit : Libre de droits

Article paru le 22 août 2018 sur Socialist Appeal.


Le Printemps de Prague fut une terrible occasion manquée, au vu de son immense potentiel : ce mouvement aurait pu conduire à une révolution politique socialiste et renverser la bureaucratie du Parti communiste (PC) tchécoslovaque. Ses conséquences auraient alors été d’une ampleur considérable. C’est pourquoi il a fait l’objet, ces cinquante dernières années, d’une si importante campagne de calomnies de la part des staliniens et de récupérations hasardeuses de la part des libéraux ; chaque camp falsifiant l’histoire à sa manière.

Cinquante ans après l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes de l’Union soviétique et du pacte de Varsovie en août 1968, les leçons de cet épisode gardent toute leur pertinence. Au-delà des contradictions et des idées confuses qui agitèrent le mouvement, il nous faut en étudier les causes et les principaux événements et en tirer les conclusions utiles à notre lutte pour le socialisme.

Que s’est-il passé ?

La victoire de l’Armée rouge sur le nazisme et le renversement du capitalisme dans les pays d’Europe de l’Est avaient fait naître parmi les masses l’espoir d’un changement révolutionnaire. Cette espérance fut pourtant rapidement déçue par l’établissement de régimes bureaucratiques, à l’image de la Russie stalinienne.

L’enthousiasme révolutionnaire des travailleurs ne put jamais s’exprimer dans le cadre d’un authentique Etat ouvrier, qui leur aurait laissé le contrôle et la gestion de la nouvelle société : tout le pouvoir fut concentré entre les mains d’une caste de dirigeants privilégiés. L’économie planifiée, malgré ses succès initiaux, souffrit rapidement de son manque de démocratie.

Des années de gestion bureaucratique de l’économie tchécoslovaque menèrent celle-ci à la crise, au début des années 1960. Le mécontentement grandit, dès 1967, d’abord parmi les intellectuels et académiciens de l’Union des écrivains, puis dans les rangs de la jeunesse étudiante.

Confrontés à la colère grandissante, les bureaucrates du PC au pouvoir se divisèrent quant à l’attitude à adopter face à la situation : des conflits éclatèrent à la tête de l’Etat à la fin de l’année 1967. Le premier secrétaire du parti, Antonín Novotný, fut évincé en janvier 1968 et Alexander Dubček, représentant de l’aile réformatrice de la bureaucratie, prit sa place.

Malgré la timidité des réformes économiques, sociales et politiques avancées par Dubček, la perspective du changement suffit à mettre les masses en mouvement. La division de la bureaucratie et l’apparent soutien du nouveau dirigeant ouvrirent les vannes de la participation politique, jusque dans les franges les plus passives de la société.

Les travailleurs s’organisèrent en conseils ouvriers, la censure fut abolie et le mot d’ordre d’une démocratie ouvrière dans l’économie planifiée se propagea au sein des syndicats et des branches locales du PC, de Prague au reste du pays. Les revendications dépassaient largement le cadre des propositions de Dubček : la bureaucratie perdait le contrôle de la situation.

Le Kremlin, qui regardait jusque là les événements avec méfiance, bascula dans la panique la plus complète. Leonid Brejnev, le dirigeant soviétique, craignait que les concessions accordées aux travailleurs tchécoslovaques n’inspirent les masses dans les autres pays du bloc de l’Est : une multiplication des mouvements contestataires aurait dangereusement menacé le pouvoir de la bureaucratie. Il s’inquiétait également d’une potentielle déstabilisation du pacte de Varsovie, qui unissait alors les pays de l’Est contre l’OTAN.

Dans la nuit du 20 au 21 août 1968, les chars du pacte de Varsovie entrèrent en Tchécoslovaquie. Non seulement Dubček ne s’y opposa pas, mais il ordonna aux Tchécoslovaques de ne pas résister à cette invasion. Emmené de force à Moscou, il accepta de retirer toutes ses réformes.

Le processus de « normalisation » fut enclenché dès le printemps 1969. Dubček retira ses réformes, fut déposé le 17 avril 1969 et remplacé par Gustáv Husák. S’ensuivit, en 1970, une série de purges dans l’Etat et le parti. La moindre sympathie pour les idées de l’ancien premier secrétaire étant sanctionnée, un tiers des fonctionnaires furent renvoyés.

D’où venait la crise de l’économie tchécoslovaque ?

L’économie tchécoslovaque d’après-guerre fonctionnait sur un système de planification, à l’image de l’URSS stalinienne. Mais, loin des caractéristiques d’une saine planification socialiste (qui suppose un contrôle démocratique des travailleurs), la production était dirigée par et pour les bureaucrates du PC, au mépris des besoins réels de la population.

Malgré cette déformation originelle, l’économie parvint à des taux de croissance d’environ 6 % dans les années 1950. La planification centralisée permit au pays d’investir massivement dans l’industrie lourde et de favoriser le développement de la Slovaquie, jusque-là arriérée.

Cependant, le fonctionnement autoritaire et descendant de la planification était pétri de contradictions. La bureaucratie faisait passer ses privilèges et ses intérêts privés avant ceux de la majorité. L’Etat était gangréné par la corruption. Sans une participation démocratique des travailleurs dans l’économie, les fonctionnaires étaient incapables de mesurer et de prévoir les besoins de la population. Il en résulta un gâchis phénoménal, qui handicapa lourdement la production.

Rongée par la corruption et l’inefficacité, l’économie tchécoslovaque commença à stagner, étouffée par l’absence de démocratie ouvrière. Le taux de croissance chuta à 1 % en 1962, puis à 0 % en 1964.

Un autre facteur handicapant fut son caractère national. En effet, l’avènement des bureaucraties dans le bloc de l’Est et le remplacement de l’internationalisme prolétarien de la révolution d’Octobre 1917 par la théorie réactionnaire du « socialisme dans un seul pays » avaient favorisé la concurrence entre les différents Etats, chaque bureaucratie défendant ses propres intérêts nationaux. Ainsi, plutôt que de mettre en place une planification fédérale de l’économie à l’échelle du bloc de l’Est, chaque économie nationale avait développé sa propre industrie.

En Tchécoslovaquie comme ailleurs, cette approche contre-productive déséquilibra fortement l’économie en faveur de l’industrie lourde et aux dépens des biens de consommation courante. Le manque d’investissement dans ces articles du quotidien en amoindrit la qualité, si bien qu’il était impossible de les vendre sur le marché mondial. Aussi, la croissance rapide des années 1950 céda la place à la stagnation économique des années 1960.

Pour rectifier ces problèmes, certains dirigeants envisagèrent de s’inspirer du modèle yougoslave de planification, qui reposait sur la concurrence entre les différentes entreprises d’Etat, individuellement responsables d’assurer les commandes nationales et internationales. Il s’agissait en fait de donner le contrôle aux gérants des entreprises plutôt qu’aux fonctionnaires du parti – de transférer le pouvoir d’une caste de bureaucrates à une autre.

Un tel changement aurait eu peu d’effet sur l’efficacité de la planification. En revanche, il aurait entraîné de violentes attaques contre les travailleurs, mis en concurrence les uns contre les autres avec le retour de la compétition entre les entreprises. De nombreuses usines auraient fait faillite, ce qui aurait augmenté le taux de chômage. L’économie planifiée par la bureaucratie avait certes des effets mortifères sur les travailleurs, mais les réformes proposées n’auraient rien résolu.

Qui était Dubček ?

Dubček est parfois présenté comme un réformateur progressiste, qui s’est courageusement dressé contre la bureaucratie soviétique. Certains prétendus trotskistes le décrivent même comme un « trotskiste qui s’ignore », qui cherchait à mener une révolution politique en Tchécoslovaquie en 1968. Rien n’est moins vrai.

Peu avant son accession au pouvoir, la crise économique avait forcé son prédécesseur, Novotný, à entamer des réformes en 1964. Les mouvements réformateurs progressaient alors en Europe de l’Est depuis la dénonciation par Nikita Khrouchtchev du culte de la personnalité de Staline, lors du 20e congrès du parti communiste d’Union soviétique en 1956 et les réformes économiques n’étaient qu’une étape sur cette voie.

Dubček était un bureaucrate carriériste du PC tchécoslovaque, qui voyait dans cette vague de changement une opportunité personnelle. La déstalinisation entamée par Khrouchtchev mettait Novotný en difficulté, dirigeant du parti sous Staline, il s’était illustré par son autoritarisme en organisant des procès publics, incarcérations et exécutions de dissidents, afin de conforter la domination de la bureaucratie, et devait maintenant réhabiliter ceux qu’il avait persécutés des années durant. Dubček comprit que s’opposer à lui servirait ses plans de carrière.

Lors du 22e congrès du parti communiste d’Union soviétique, en 1961, il prononça un discours en soutien aux réformes de Khrouchtchev. Novotný, furieux, le relégua au rang de simple secrétaire du parti communiste régional de Slovaquie, espérant ainsi se débarrasser d’un dangereux adversaire.

Pourtant, profitant de sa position à la tête du parti slovaque, Dubček attisa les flammes du nationalisme, dirigeant les revendications des Slovaques contre les Tchèques et leur colère contre Novotný. Il autorisa la presse locale à critiquer ouvertement le leader du PC et à réclamer la réhabilitation des politiciens slovaques condamnés précédemment pour « nationalisme bourgeois ».

Lorsque Novotný dut engager des réformes économiques, Dubček creusa les divisions au sein de la bureaucratie. S’appuyant sur les intellectuels et étudiants contestataires, il manœuvra en arrière-plan pour déstabiliser le dirigeant du PC. La rivalité grandit et atteignit son point culminant lors d’un meeting du comité central du PC, en octobre 1967, où Dubček se servit de manifestations étudiantes pour défier ouvertement Novotný.

À l’aide d’une alliance hétéroclite de nationalistes slovaques, d’intellectuels et de réformateurs économiques, Dubček gravit les échelons jusqu’au sommet de la bureaucratie du PC. En janvier 1968, il était parvenu à la tête de l’appareil d’Etat.

Désireux de maintenir la domination de la bureaucratie et de rester à sa tête, il comprit qu’il faudrait engager des réformes pour que l’ordre subsiste. Son appui sur des couches sociales étrangères au parti était purement intéressé et il s’attacha à contenir le printemps de Prague dans de strictes limites, dictées par les besoins des bureaucraties tchécoslovaque et russe.

Il était, par exemple, opposé à la démocratie ouvrière, bien que ses manœuvres contre Novotný l’aient obligé à soutenir la formation de conseils ouvriers dans les entreprises d’Etat, afin de s’assurer le soutien des dirigeants d’usines contre les fonctionnaires du parti. Il prit alors soin de contenir cette revendication dans d’étroites limites. Les conseils ne devaient selon lui n’avoir qu’une voix consultative dans la direction des entreprises et il cantonna à une participation très limitée leur rôle sur les lieux de travail.

De même, après avoir ouvert une brèche dans la censure d’Etat pour parvenir au pouvoir, il revint rapidement sur ces mesures libérales, réclamant des éditeurs de journaux qu’ils interdisent toute critique de l’URSS et du PC tchécoslovaque. Il ouvrit même des camps pour enfermer d’hypothétiques dissidents, suspectés de « préparer un soulèvement contre le gouvernement ».

Lors de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du pacte de Varsovie, Dubček appela le peuple à ne pas résister. Il renonça à mobiliser la classe ouvrière dans une grève générale pour combattre les agresseurs et refusa d’armer les travailleurs, préférant voir son pays occupé. À Moscou, il accepta de retirer ses réformes et d’entamer le processus de « normalisation ». Aussitôt que sa position et celle de la bureaucratie tchécoslovaque furent menacées, il renonça à tout changement.

Il apparaît clairement que ses velléités réformatrices n’avaient rien à voir avec des convictions socialistes et démocratiques, mais relevaient purement de l’opportunisme politique. Aussi, les libéraux et les prétendus marxistes qui se réclament de lui se méprennent, Dubček était une créature de la bureaucratie stalinienne.

Quel rôle joua la classe ouvrière dans le mouvement ?

Malgré les efforts de Dubček pour contenir ses réformes dans les plus strictes limites, il ne put maîtriser l’enthousiasme des masses.

Quand les failles d’un régime apparaissent au grand jour, on observe toujours une explosion des discussions politiques. Plus le régime en question est répressif, plus cette explosion est importante. Or, la Tchécoslovaquie était un des Etats les plus autoritaires du bloc de l’Est stalinien. Aussi, les conséquences de la crise de 1967 furent énormes. Un chauffeur de taxi témoignait ainsi : « plus personne ne parle de football dans mon bar habituel, tout le monde ne parle plus que de politique ».

Cependant, le cynisme des dirigeants du mouvement – à commencer par Dubček – contribua à donner au Printemps de Prague un caractère confus et contradictoire. Bien que le mouvement n’ait pas directement pris ses racines dans la classe ouvrière (à l’inverse des évènements de 1956 en Hongrie), il avait largement le potentiel de se muer en une mobilisation des masses. Mais il avait été initié par des intellectuels et des étudiants, qui réclamaient avant tout la liberté de la presse et les droits civiques des citoyens tchécoslovaques. Si cette avant-garde joua un rôle crucial dans le déclenchement du mouvement, elle y introduisit aussi une grande confusion idéologique.

Par exemple, les étudiants persuadèrent les syndicats des professeurs et des ouvriers métallurgistes de réclamer avec eux l’intégration de la Déclaration des droits de l’Homme des Nations unies dans la constitution nationale. Une telle attitude sema dans le mouvement la dangereuse illusion que les institutions bourgeoises sauraient protéger les intérêts de la classe salariée. Il eût été préférable que les travailleurs réalisent qu’ils ne pouvaient compter sur personne d’autre que sur eux-mêmes.

La proéminence de cette intelligentsia découragea, dans un premier temps, les travailleurs de participer à la lutte. Dubček s’en réjouit et s’empressa d’accorder d’importantes concessions aux intellectuels pour empêcher le mouvement de se répandre dans les rangs de la classe ouvrière. Mais son répit fut de courte durée. Les ouvriers entrèrent peu à peu dans la lutte, au fil de l’année 1968, mettant d’abord en avant des revendications syndicales, puis des revendications politiques.

Les premières grèves de 1968 concernaient les salaires et les conditions de travail. La mobilisation dans les centrales électriques, verreries, chemins de fer, usines chimiques et dans l’aéroport de Ruzyne entraîna des augmentations salariales et le renvoi des directeurs les plus détestés.

La bureaucratie syndicale, qui tempérait jusque-là les revendications ouvrières au service du parti, commença alors à se fracturer. En 12 mois, la moitié des fonctionnaires syndicaux furent renvoyés sous la pression de la base, y compris le président fédéral. Lors du congrès du 4 juin 1968, 37 syndicats réclamèrent leur autonomie et quittèrent la fédération nationale.

Les revendications économiques cédèrent peu à peu la place aux revendications politiques, surtout après l’invasion. Les travailleurs de la métallurgie, soutenus par les ouvriers du bâtiment et les mineurs, menacèrent de se mettre en grève si les politiciens réformateurs étaient renvoyés dans le cadre de la normalisation. Les imprimeurs refusèrent d’imprimer les journaux défavorables aux réformes. En mars 1969, lors de son 7e congrès, la fédération syndicale RTUM déclarait encore son indépendance vis-à-vis du gouvernement et des forces d’occupation du pacte de Varsovie.

L’importance des conseils ouvriers

Au milieu des réformes économiques de 1968, la question des conseils ouvriers commença à s’imposer au cœur des débats. La revendication parut naturelle à des travailleurs qui, à la différence des ouvriers du reste du bloc de l’Est, avaient largement participé à l’établissement de leur économie planifiée. En effet, en 1948, la bureaucratie stalinienne avait dû s’appuyer sur leur mobilisation massive et les armer, afin de renverser l’ancienne classe dirigeante encore fermement agrippée à son pouvoir.

Malgré les élections truquées qui s’ensuivirent, et le désarmement du prolétariat, les évènements de 1948 marquèrent la conscience des masses. L’idée d’un contrôle des salariés sur la production s’incrusta dans les mémoires, pour resurgir vingt ans plus tard.

Réclamer la formation de conseils ouvriers, dotés d’un pouvoir politique sur l’économie et la société, aurait pu servir de base à une révolution politique socialiste contre la bureaucratie. Les traditions de 1948 et le développement de la conscience des masses auraient permis à cette idée de prendre aisément racine parmi les travailleurs, bien plus qu’une abstraite référence aux droits humains et aux Nations unies. Cette revendication aurait eu une force considérable, face à l’invasion soviétique. Mais en septembre 1968, seuls 19 conseils ouvriers avaient été formés, bien que l’idée ait été évoquée dès le mois d’avril. Les efforts de Dubček pour en faire de simples lieux de délibération sans réel pouvoir effectif avaient émoussé leur caractère révolutionnaire.

La question revint pourtant sur le devant de la scène lors de l’écrasement du Printemps de Prague. Les conseils apparurent alors comme un élément central des réformes que le pacte de Varsovie cherchait à étouffer. Ainsi, entre octobre et décembre, 260 conseils supplémentaires furent créés de part et d’autre du pays, bien que Dubček ait annoncé le 24 octobre que son gouvernement ne soutenait plus leur formation. Le conseil ouvrier de l’usine Slovnaft, à Bratislava, afficha même publiquement son caractère politique (et non plus seulement économique).

Malheureusement, l’idée de lier la question des conseils à la revendication d’un contrôle du prolétariat sur l’économie et la société ne fut pas clairement et consciemment exprimée à ce moment crucial. Les idées à ce sujet demeurèrent confuses et les masses échouèrent à prendre le pouvoir.

Les conseils jouissaient d’une énorme popularité, seuls 4 % des Tchèques interrogés à ce sujet en juin-juillet 1968 déclaraient y être opposés. Cependant, la majorité d’entre eux voyaient leur rôle comme strictement participatif, sans réel contrôle sur les entreprises, et certainement pas comme une alternative à la bureaucratie du PC.

De plus, malgré la popularité des conseils, qui rassemblèrent plus d’un million de Tchécoslovaques lors de leurs élections (avec une participation moyenne de 82 %), ils étaient très faiblement implantés dans la région pauvre et sous-développée de Slovaquie. Et même dans les conseils où la participation était importante, ils étaient avant tout composés des travailleurs les plus qualifiés – techniciens et ingénieurs. Les travailleurs manuels, qui formaient le gros de la classe ouvrière, n’y occupaient qu’une faible place.

Par exemple, parmi les 17 membres du conseil ouvrier élu dans l’usine Fruta Canning en septembre 1968, on comptait 7 techniciens, 5 économistes et seulement 5 ouvriers manuels. Malgré de notables exceptions – comme le conseil de la mine frontalière de Svatava, dont la majorité des membres étaient des travailleurs manuels –, la tendance générale était assez marquée : 53 % des ouvriers interrogés déclaraient ne pas vouloir être élus dans un conseil, et les moins instruits étaient les plus enclins à refuser.

Avec le temps, il aurait été possible que le mouvement des conseils ouvriers se soit développé dans une autre direction. Mais, au-delà de cette éventualité, l’absence d’une direction marxiste capable de lui donner une expression consciente fit cruellement défaut.

Quel rôle joua la question nationale ?

Créée à la suite de la Première Guerre mondiale, la Tchécoslovaquie était rapidement devenue le théâtre de tensions nationales. En effet, alors que les Tchèques dominaient l’appareil d’Etat, la Slovaquie souffrait de son arriération économique.

L’approche chauvine des staliniens, après la Seconde Guerre mondiale, ne fit qu’empirer la situation. La centralisation verticale du pouvoir força le parti communiste slovaque à se dissoudre, en 1948, au sein du PC tchèque et nombre de ses chefs furent jugés, emprisonnés et exécutés dans les années 1950, pour « nationalisme bourgeois slovaque ».

La croissance de l’industrie slovaque, qui passa de 13 % à 20 % de la production totale en Tchécoslovaquie, contribua à mettre en veille la question nationale pour une décennie. Mais la crise des années 1960, qui frappa très durement la Slovaquie, rompit cet équilibre. Dubček, qui était slovaque, y saisit l’opportunité de propulser sa carrière personnelle.

Les bureaucrates slovaques usèrent d’une rhétorique nationaliste pour diriger la colère populaire vers les dirigeants de Prague et virent dans de potentielles réformes économiques le moyen de développer l’industrie locale par un accroissement des investissements en Slovaquie.

C’est en partie grâce à cette manipulation du nationalisme slovaque que Dubček parvint à accéder au pouvoir en janvier 1968. Il utilisa aussitôt ces mêmes méthodes pour monter la bureaucratie tchèque contre Moscou.

Rien de nouveau dans cette stratégie : la théorie stalinienne du « socialisme dans un seul pays » avait ouvert la possibilité d’une « voie indépendante vers le socialisme » pour chaque nation du bloc de l’Est. L’existence de ces antagonismes nationaux et des batailles entre bureaucrates pour mettre l’économie planifiée au service de leur propre communauté nationale montre à quel point l’internationalisme prolétarien de Lénine et des bolcheviks avait été trahi sous Staline et ses successeurs.

En 1968, la Yougoslavie, la Chine, l’Albanie, la Roumanie et la Pologne avaient déjà revendiqué leur indépendance vis-à-vis de Moscou. La Russie avait certes joué un rôle important dans l’établissement de l’économie planifiée dans ces pays, mais des dirigeants, comme Tito en Yougoslavie, avaient acquis une certaine autonomie en s’appuyant sur les mouvements de libération nationale qui les avaient portés au pouvoir à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Aussi Dubček pouvait-il user des mobilisations passée (1948) et présente (1968) de la classe ouvrière comme d’un contrepoids à la bureaucratie moscovite.

Il fit un accueil chaleureux à Tito et Ceausescu, dirigeants respectifs de la Yougoslavie et de la Roumanie, se plaçant lui-même dans la tradition de leurs « voies indépendantes vers le socialisme » et apporta également son soutien tacite aux sécessionnistes biafrais, dans la guerre civile qui déchirait alors le Nigéria. Alors que l’URSS apportait son soutien armé au gouvernement de Lagos, les médias tchèques soutinrent à maintes reprises le droit du Biafra, petite nation opprimée, à l’autodétermination et à l’indépendance.

Un article paru en 1968 dans l’un des journaux théoriques du parti communiste tchèque illustre cette tendance alors grandissante. L’auteur y lie ainsi la question de l’oppression des Slovaques avec la domination de la Russie sur la Tchécoslovaquie :

« L’Union soviétique a été fondée sur la domination du peuple russe et au service des intérêts de la RSFSR ; la forme fédérative avait d’ailleurs été imposée d’en haut, ne résultant nullement d’une décision de la base. L’imitation aveugle du modèle soviétique en Tchécoslovaquie a permis de justifier théoriquement la domination tchèque dans le cadre d’un Etat unitaire tchécoslovaque. »

Bien que Dubček ait réussi à susciter et manipuler le nationalisme des masses, grâce au chauvinisme stalinien, il ne parvint pas à résoudre la question nationale. Seule une révolution politique aurait pu accomplir pareille tâche, en renversant la bureaucratie. Dubček, apparatchik de cette même bureaucratie, était foncièrement incapable de mener une telle révolution.

L’absence d’une réelle force marxiste, seule capable de résoudre ce problème, ouvrit la porte à toutes les manipulations cyniques du sentiment national. Dubček en usa pour arriver au pouvoir avant que les bureaucrates slovaques ne se retournent contre lui. Le Printemps de Prague mettait en effet en danger leur position, et échouait à stimuler la croissance régionale.

Ce fut, sans coïncidence, lors du congrès d’août 1968 du PC slovaque que Husák – qui allait succéder par la suite à Dubček – choisit d’attaquer le programme de réformes et réclamer la « normalisation ». Les bureaucrates slovaques purent ensuite diffuser la réaction en Slovaquie, proclamant que les choses iraient mieux si les Slovaques étaient au pouvoir, sans que cela ne nécessite de plus amples changements.

Pourquoi l’URSS décida-t-elle d’envahir ?

Les bureaucrates soviétiques n’étaient pas intervenus quand avaient éclaté un mouvement de masse et une grève générale en Pologne, en 1956. Ils avaient laissé le dirigeant Władysław Gomułka contrôler la situation en détournant le mouvement vers la voie moins subversive de l’indépendance nationale afin de préserver le pouvoir du parti et de la bureaucratie, renonçant à une part de l’emprise de Moscou sur le pays.

La même année pourtant, ils ordonnèrent l’invasion de la Hongrie, écrasant dans le sang la tentative révolutionnaire des travailleurs hongrois de prendre le contrôle de leur pays et de leur économie. La révolte hongroise de 1956 avait en effet abouti à une révolution politique prolétarienne complète, qui menaçait ouvertement les fondations du pouvoir de la bureaucratie moscovite.

La crainte que le mouvement tchécoslovaque ne s’intensifie de la même façon motiva, 12 ans plus tard, la décision d’écraser militairement le Printemps de Prague. De plus, l’URSS avait subi d’importants revers entre 1956 et 1968. Ses relations avec la Yougoslavie s’étaient encore détériorées et sa domination sur le bloc de l’Est souffrait de nombreuses contestations, à l’image de l’expérience polonaise.

En 1968, le parti communiste cubain avait été purgé de son aile pro-Moscou, et seuls 67 partis communistes avaient participé à la conférence internationale de Budapest, contre 81 l’année précédente. L’autorité du Kremlin était donc en déclin, et le Printemps de Prague menaçait de porter un nouveau coup au prestige et à l’influence de sa bureaucratie.

Après l’invasion, le groupe de presse des journalistes soviétiques, organe de propagande du PCUS, publia un pamphlet proclamant ceci :

« La propagande au sujet du prétendu socialisme démocratique et l’usage persistant des sentiments nationalistes pour justifier la nécessité d’un “modèle spécifique de socialisme” en Tchécoslovaquie furent employés comme principaux arguments idéologiques par les forces de la réaction anti-socialiste tchécoslovaque. »

La nécessité de juguler les velléités d’indépendance nationale vis-à-vis de l’Union soviétique était assurément un facteur central dans les calculs politiques du dirigeant russe Brejnev. La Tchécoslovaquie tenait en effet une place stratégique au sein du pacte de Varsovie, car elle était frontalière du bloc de l’Ouest. Echaudé par l’attitude de Dubček lors de la guerre civile nigériane, Brejnev craignait que le développement d’une politique étrangère tchécoslovaque indépendante du pacte n’affaiblisse ce dernier.

Brejnev n’était pas le premier à mesurer les enjeux stratégiques de la région. Dès le XIXe siècle, Bismarck déclarait ainsi « celui qui contrôle la Bohême tient la clef de l’Europe entre ses mains ». La classe dirigeante américaine l’avait bien saisi lors du développement du Printemps de Prague ; ainsi le Wall Street Journal écrivait-il :

« L’Europe est naturellement au cœur des intérêts des Etats-Unis à l’étranger et, si d’autres pas étaient franchis dans le sens de l’auto-détermination des pays du bloc de l’Est, ce serait une victoire pour Washington et un coup terrible pour Moscou. L’équilibre des forces en Europe en serait profondément modifié. »

La bureaucratie russe ne pouvait laisser un tel avantage aux Etats-Unis dans le contexte de la guerre froide. Elle avait besoin de la Tchécoslovaquie d’un point de vue militaire et défensif. Dépourvus de crédibilité politique et d’influence sur les masses, les dirigeants durent se tourner vers la solution militaire pour préserver le pacte de Varsovie en écrasant le Printemps de Prague.

Les bureaucrates du bloc de l’Est craignaient avant tout leurs propres classes ouvrières. Un mouvement de masse en Tchécoslovaquie dirigé vers la perspective d’une révolution politique socialiste aurait inspiré des mouvements similaires partout ailleurs, ce qui représentait une menace existentielle pour chaque bureaucratie nationale.

Une situation hors de contrôle

Ce fut l’incapacité dont fit preuve Dubček à contrôler le mouvement qui poussa les bureaucrates d’Union soviétique, pris de panique, à ordonner l’invasion. L’URSS avait insisté à trois reprises, en 1968 – lors de meetings à Dresde en mars, à Varsovie en juillet et à Bratislava début août – pour que Dubček garde la main sur la situation. Mais malgré ses efforts, ce dernier fut incapable de dominer les puissances qu’il avait lui-même invoquées.

Au printemps 1968, par exemple, Dubček avait promis de nommer et de faire élire des agents soviétiques, garants de la ligne officielle, comme délégués au congrès du parti prévu pour le mois de septembre, et d’empêcher les réformateurs les plus radicaux de s’y rendre. Mais, en juillet, il était clair qu’il ne pourrait tenir sa promesse : si les tenants de la ligne dure avaient bien été nommés, les réformateurs l’avaient également été, parmi 735 candidats pour seulement 100 postes. Aussi, l’élection des conservateurs semblait loin d’être garantie.

Dubček fut incapable de contrôler le Printemps de Prague, car il avait mobilisé de trop nombreuses couches de la société. Il s’était servi de l’intelligentsia libérale contre les couches les plus arriérées de la classe ouvrière, des bureaucrates slovaques contre les bureaucrates tchèques et des dirigeants des usines contre les responsables locaux du parti.

Dans chacune de ces couches affluèrent des citoyens ordinaires, désireux de débattre et de s’engager en politique. La censure, autrefois maintenue par le poids oppressant du parti, éclata et la presse devint le support des idées les plus « subversives ». La base politique de Dubček se changea bientôt en une masse populaire bouillonnante que ne tardèrent pas à rejoindre les travailleurs, qui avaient rapidement gagné en conscience de classe.

Les envahisseurs non plus ne parvinrent pas à réaliser à quel point le mouvement s’était développé. Ils envoyèrent Dubček à Moscou tout en cherchant un nouveau dirigeant capable de mener la « normalisation ». Mais l’enthousiasme pour les réformes de Dubček était si grand que Brejnev n’eut d’autre choix que de le faire revenir en Tchécoslovaquie pour calmer la situation, avec l’appui cette fois-ci des chars du pacte de Varsovie. Les bureaucrates de l’URSS avaient été incapables de s’imposer par eux-mêmes. Il leur avait finalement fallu s’appuyer sur Dubček.

En bons staliniens, les tenants de la ligne de Moscou répandirent toutes sortes de mensonges au sujet de l’invasion. Ils déclarèrent, contre toute vraisemblance, que les chars avaient été convoqués par les membres du PC tchécoslovaque. La prétendue découverte d’un dépôt d’armes ouest-allemandes en Tchécoslovaquie, présentée comme la pièce maîtresse d’un complot contre le gouvernement, fut annoncée en Allemagne de l’Est avant même que la rumeur n’arrive à Prague. Et une lettre d’ouvriers tchécoslovaques suppliant les Russes d’envahir leur pays, publiée en Russie, fut aussitôt démentie par ceux-là mêmes qui étaient censés l’avoir écrite.

Le caractère mensonger de toutes ces rumeurs fut prouvé par la poursuite du mouvement, longtemps après l’invasion. Il aura fallu plusieurs mois à Dubček pour le maîtriser définitivement.

A peine revenu de Moscou, il annula la résolution du congrès du Parti communiste tchécoslovaque – datée du 22 août, soit le lendemain de l’invasion – qui affirmait la poursuite du programme de réformes. Le 24 octobre, il déclara que « l’expérience temporaire » des conseils ouvriers allait prendre fin. En mars 1969, des manifestations célébrant la victoire de l’équipe tchécoslovaque de hockey sur glace sur celle de l’URSS furent brutalement réprimées et, le 17 avril, Dubček fut remplacé par Gustáv Husák.

Sous la direction d’Husák, le comité central du PC tchécoslovaque décida en septembre 1969 de reconnaître l’occupation et de défaire toutes les réformes qu’il avait lui-même entreprises quelques mois auparavant. Le 11 novembre 1969, le grand conseil ouvrier de l’usine Skoda Plzen vota son auto-dissolution et, l’année suivante, les conseils furent purement et simplement interdits. Au cours de l’année 1970, 500 000 personnes quittèrent le parti, chassées par les purges et les expulsions, ou par leurs propres désillusions.

Une direction marxiste du Printemps de Prague aurait permis au mouvement de combattre l’invasion soviétique par des méthodes révolutionnaires. La classe ouvrière aurait dû être armée et des efforts de propagande visant les soldats auraient permis aux travailleurs d’obtenir le concours des armées d’occupation.

De telles méthodes avaient permis de repousser l’invasion de la Hongrie par l’Armée rouge en 1956. Mais Dubček n’avait absolument pas l’intention d’en arriver là. Il intima aux masses de ne pas résister aux chars et diffusa des slogans nationalistes tels « Rentre chez toi Ivan ! », qui montèrent les troupes du pacte de Varsovie contre les travailleurs tchécoslovaques, plutôt que d’inciter à la fraternisation entre les envahisseurs et la mobilisation des masses.

Quelles leçons tirer du Printemps de Prague ?

Le marxisme est la mémoire de la classe ouvrière, et les événements du Printemps de Prague sont riches de leçons pour nos combats à venir.

Cet épisode nous rappelle que le combat pour le socialisme doit être une lutte pour le contrôle démocratique des travailleurs sur l’économie et la société. L’économie doit être planifiée en fonction des besoins de la population, et non au profit des bureaucrates.

Il nous apprend aussi que la classe ouvrière ne peut compter que sur ses propres forces pour instaurer le socialisme. Nous ne pouvons accorder aucune confiance aux bureaucrates ambitieux, aux intellectuels libéraux ou aux nationalistes fermés d’esprit. Sans mouvement conscient de la classe ouvrière pour défendre ses propres intérêts, le socialisme ne pourra pas triompher.

Et, par-dessus tout, le Printemps de Prague montre la nécessité d’une direction marxiste pour le mouvement de la classe ouvrière, faite de militants instruits des leçons de l’histoire. Alors que tous les ingrédients étaient réunis pour le développement d’une révolution politique socialiste en Tchécoslovaquie, en 1968, le mouvement a cruellement souffert de l’absence d’une telle direction, consciente et prête à mener la révolution.

La présence d’une force marxiste organisée, dans ces conditions, aurait changé l’histoire du pays, du bloc de l’Est tout entier, et même du monde. Telle est notre tâche, aussi pertinente aujourd’hui qu’il y a cinquante ans : construire le parti révolutionnaire qui pourra conduire la révolution internationale.